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Full text of "Journal de Eugène Delacroix"

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JOURNAL 



DE 



EUGÈNE DELACROIX 

TOME DEUXIÈME 
1850-1854 

PRÉCÉDÉ D'UNE ÉTUDE SUR LE MAITRE 

par PAUL FLAT 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS PAR MM. PAUL FLAT ET RENE PIOT 



Portraits et fac-similé 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOURRIT et O, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8, RUE GARANCIÈUE-6* 



Tous droits réseivcs 



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2° édition 



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JOURNAL 



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EUGÈNE DELACROIX 



3 

IS93 
SMRS 



Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur en 1893. 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/journaldeeugne02dela 




E.Plon.Nomrit 8- C Ie Ed 



Imp .V Jacquerrun 



Eugène Delacroix 

Musée du Louvre 



JOURNAL 



DI 



EUGÈNE DELACROIX 

TOME DEUXIEME 
1850-1854 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS PAR MM. PAUL FLAT ET RENÉ PIOT 



Portraits et fac-$imil* 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOURRIT et O, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8, RUE GARANCIÈRE-G» 
Tous droits réservés 



Droits de reproduction et de traduction 
réservés pour tous pays. 



JOURNAL 



EUGENE DELACROIX 



1850 



Bruxelles, samedi 6 juillet. — Parti pour Bruxelles 
avec Jenny, à huit heures, et nous étions arrivés à 
cinq heures moins un quart. Cela tente vraiment pour 
voyager. 

Mauvaise installation dans l'auberge , qui me 
donne de l'humeur. 

Promenade, le soir, au Parc qui me paraît d'une 
tristesse extrême. 

Je remarque en une foule de choses le manque 
de goût de ce pays-ci, et quand on compare, j'ose 
le dire, tous les pays avec la France, on éprouve 
le même sentiment. Il y a dans ce parc, entre 
autres ornements, des figures terminées par des 
gaines qui entourent le bassin. C'était dans les inter- 
valles qu'il les fallait! La manière inégale avec 
laquelle les arbres s'élancent, les rend gauches et 
de travers. Elles sont là comme par hasard. On voit 
h. 1 



2 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

là des statues dont les piédestaux ont un pied de 
hauteur; on peut converser avec ces héros et ces 
demi-dieux, et les statues sont ordinairement plus 
grandes que nature; elles sont disproportionnées, 
l'agrandissement, dans ce cas, n'étant calculé qu'à 
cause de la distance présumée où le piédestal doit 
placer la figure. 

Bruxelles , dimanche 7 juillet. — Le matin à 
Sainte-Gudule. 

Magnifiques vitraux du seizième siècle. Charles V à 
genoux sous une espèce de portique qui laisse voir le 
ciel dans le fond ; sa femme derrière lui; lignes comme 
celles de la Vierge, etc., du plus beau style italien. 
La composition occupe toute la hauteur de la fenêtre 
qui estime des deux de la croix de l'église. Celle d'en 
face, même composition, plus remarquable encore 
par le style; c'est aussi une figure d'empereur. Les 
arabesques, les figures qui s'y touvent mêlées sont 
incomparables. Il y a encore trois ou quatre fenêtres 
du même style dans les fenêtres qui entourent le 
chœur; dans l'une d'elles François I" à genoux, ainsi 
que l'empereur et sa femme derrière lui. Ils ont tous, 
rois ou empereurs, la couronne en tête ; leur armure 
dorée pour la plupart avec le tabar armorié jusqu'au- 
dessus du genou ; ainsi les fleurs de lis sont azur, etc., 
le manteau royal aussi. Celui de François I er est bleu 
et fleurdelisé; celui de l'empereur est, je crois, de 
brocart. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 3 

Dans la partie du chœur qui fait face, qui est la 
chapelle de la Vierge, les fenêtres sont du siècle 
suivant. C'est le style de Rubens châtié (1). L'exécu- 
tion est très belle ; on a cherché à colorer comme dans 
les tableaux, mais cette tentative, quoique aussi habile 
que possible, est un argument en faveur des vitraux 
des siècles précédents, et notamment de ceux dont 
j'ai parlé plus haut (2). Le parti pris, la convention 
pour simplifier sont absolument nécessaires. 

Il y a au fond du choeur des vitraux, d'après les des- 
sins de Navez (3), qui entrent dans les inconvénients de 
ce genre bâtard. Il en résulte dans ces derniers, qui sont 
1 ouvrage de mauvais artistes venus dans de mauvais 
temps, qu'en voulant éviter ce qu'ils regardent comme 
des effets fâcheux, en plaçant les plombs à la manière 
des artistes anciens , ils les placent de manière à 
donner des idées toutes contraires à celles qu'ils veu- 
lent exprimer, ou à faire des effets ridicules. Leurs 
draperies et certaines parties qu'ils regardent comme 
moins importantes ont l'air d'être entourées à dessein 
de bordures noires, parce que leurs têtes, par exem- 



(1) C'est l'expression même que Grog avait appliquée au talent de 
Delacroix, en 1822, à propos du Dante et Virgile. Le rapprochement 
nous a paru curieux à noter. 

(2) Les plus beaux de ces vitraux ont été faits d'après les cartons de 
trois artistes flamands : Frans Floris, Van Orley et Van Thulden. 

(3) François-Joseph Navez, peintre belge né en 1787, mort en 1869. 
Élève de David, il conquit en Belgique une grande réputation et devint 
successivement directeur de l'Académie royale des beaux-arts de Bruxelles, 
premier professeur de peinture à cette Académie, membre de l'Académie 
royale de Belgique et correspondant de l'Institut de France. 



'4 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

pie, se détachant sur des ciels, sans être contournées 
par des plombs, affectent de se rapprocher de l'effet 
des tableaux. Cet effet est complètement boiteux et 
manqué. Ils cherchent ainsi à colorer les chairs outre 
mesure, A quoi tient ce goût de certaines époques, 
et à quoi encore cette sottise de certaines autres, qui 
les rend impropres à reproduire même ce qui a été 
déjà bien fait ! 

— Beau sujet : David jouant de la harpe pour cal- 
mer les humeurs noires de Saùl. Il y a un petit tableau 
de Lucas de Leyde (1). Voici ce qu'on ht dans le 
catalogue : Saiïl, courbé par l'âge et par l'adversité, 
est assis dans une stalle sous un dais de pourpre. 
Il soulève une pique. David, qui se tient debout en 
face du roi, joue de la harpe. Diverses figures grou- 
pées convenablement pour le sujet. 

Pendant que je regardais les vitraux de la chapelle 
de la Vierge, j'ai entendu, au milieu de la musique 
très bonne qu'on exécutait, le psaume favori de Cho- 
pin, de Juda vainqueur : voix d'enfants, accompa- 
gnement d'orgue, etc. J'ai été un instant dans le ra- 
vissement. C'est un argument à donner contre le 
rajeunissement outré du chant grégorien ou plutôt 
contre l'anathème prononcé si sottement contre les 
efforts de la musique chez les modernes, pour parler 
aux imaginations à l'église. 

— Au Musée, dans la journée, et assez tard pour 

(1) Lucas de Leyde, peintre et graveur hollandais (1494-1533). 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 5 

ne pas voir assez longtemps. Rubens est là magni- 
fique (1); la Montée au Calvaire (2), le Jésus qui veut 
foudroyer le monde, enfin tous, à des degrés diffé- 
rents, mont donné une sensation supérieure à ceux 
d'Anvers. Je crois que cela tient à leur réunion dans 
un seul local et tous rapprochés les uns des autres. 

— Le soir à un petit théâtre : V homme gris et le 
sous-préfet. J'ai beaucoup ri. 

envers, lundi 8 juillet. — Parti pour Anvers à huit 
heures. 

— Le Musée très mal arrangé. L'ancien faisait plus 
d'effet (3). Les Rubens disséminés perdent beaucoup. 
Je ne leur ai toutefois jamais trouvé à ce degré cette 
supériorité qui écrase tout le reste. Le Saint François 
que je n'estimais pas autant, a été mon favori cette fois, 
et j'ai beaucoup goûté aussi le Christ sur les genoux 
du Père éternel, qui doit être du même temps. Je lis 

(1) Rappelons que Fromentin, comparant les deux Musées de Bruxelles 
et d'Anvers, écrivait à ce propos, en jugeant l'œuvre de Rubens : « Si 
j'écrivais l'histoire de Rubens, ce n'est point ici (à Bruxelles) que j'en 
écrirais le premier chapitre : j'irais saisir Rubens à ses origines, dans ses 
tableaux antérieurs à 1609; ou bien je choisirais une heure décisive, et 
c est d'Anvers que j'examinerais cette carrière si directe, où l'on aperç-oii 
à peine les ondulations d'un esprit qui se développe en largeur, agrandit 
ses voies, jamais les incertitudes et les démentis d'un esprit qui se 
cherche. » [Les Maîtres d'autrefois, p. 39.) Et plus loin il ajoute : 
« Adiiiire-t-on toujours? l'as toujours. Reste-t-on froid? Presque jamais. » 

(2; Delacroix a traité plusieurs fois le même sujet (voir Catalogue 
Robaut, n"' 1377-1379), et chaque fois sa composition rappelle beaucoup 
celle du inaitre flamand, dont il fit une peinture. (Voir même Catalogue, 
n" 1941.) 

(3) Depuis quelques années, le Musée a été encore transporté dans un 
nouvel édifice spacieux et bien aménagé. 



6 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

dans le catalogue que le Saint François a été peint 
quand Rubens avait quarante ou quarante-deux ans. 

— Il y a des primitifs très remarquables au fond. 
En sortant, le Jésus flagellé, le Saint Paul..., chef- 
d'œuvre de génie s'il en fut. Il est un peu déparé par 
le grand bourreau qui est à gauche. Il faut vraiment 
un degré de sublime incroyable pour que cette ridi- 
cule figure ne gâte pas tout. A gauche, au contraire, 
et à peine visible, un nègre ou mulâtre qui fait partie 
des bourreaux, et qui est digne du reste. Ce dos en 
face, cette tête qui exprime si bien la fièvre de la 
douleur, le bras qu'on voit, tout cela est d'une inex- 
primable beauté. 

— Je n'ai pas vu Saint-Jacques : je voulais reve- 
nir de bonne heure, et on ne se pressait pas d'ouvrir. 

— J'avais été auparavant à Saint-Augustin. Grand 
tableau de Rubens à l'autel, et fait pour la place. — 
Mariage mystique de sainte Catherine ; superbe com- 
position, dont j'ai la gravure; mais l'effet est nul, à 
cause de la dégradation, de la moisissure et de 
l'absence complète de vernis. — Le Christ sortant 
du tombeau, de la cathédrale, est tout à fait invisible, 
à cause de la moisissure. 

Bruxelles, mardi 9 juillet. — Revenu à Bruxelles. 
Je devais partir aujourd'hui; je me suis donné encore 
ce jour. 

J'ai fait une longue séance au Musée, où j'ai gre- 
lotté tout le temps, malgré la saison. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 7 

Le Calvaire et le Saint Liévin sont le comble de 
la maestria de Rubens. 

1/ Adoration des mages, que je trouve supérieure à 
celle d'Anvers, a de la sécheresse quand, ou la com- 
pare à ces deux autres; on n'y voit point de sacri- 
fices; c'est au contraire 1 art des négligences à pro- 
pos, qui élève si haut les deux favoris dont j'ai parlé. 
Les pieds et la main du Christ à peine indiqués. 

Il faut y joindre le Christ vengeur. La furie du 
pinceau et la verve ne peuvent aller plus loin. 

]^ Assomption (1) un peu sèche : la Gloire me paraît 
manquée; je ne puis croire qu'il n'y aiteu des accidents. 

Il y a une belle Vierge couronnée, à droite en 
entrant. Vigueur d'effet, point autant de laisser aller 
que dans les beaux. Les nuages sont poussés jusqu'au 
noir. Ce diable d'homme ne se refuse rien. Le parti 
pris de faire briller la chair avant tout le force à des 
exagérations de vigueur. 

— Chez le duc d'Arenberg, vers deux heures. 
Beau Rembrandt. 

Tobie guéri par son fils. Esquisse de Rubens très 
grossièrement dessinée au pinceau, quelques figures 
ayant de la couleur, allégorie dans le genre de celle 
du Musée. 



(1) « Bien des années, écrit Fromervlia, séparent Y Assomption de ta 
Vierge des deux toiles dramatiques de Saint Liévin et du Christ montant 
uu Caluaire. » Il parle de « la main puissante, effrénée ou raffinée qui 
peignait à la même heure le Martyre de saint Liévin, les Mages du Musée 
d'Anvers, ou le Saint Georges de l'église Saint- Jacques » . (F&oafEBTUr, 
les Maîtres d'autrefois, p. 40, 41.) 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Lion de Yan Thulden (1) sur son fond frotté d'une 
espèce de grisaille. 

— Rubens indique souvent des rehauts avec du 
blanc ; il commence ordinairement à colorer par 
une demi -teinte locale très peu empâtée. C'est 
là-dessus, à ce que je pense, qu'il place les clairs et 
les parties sombres. J'ai bien remarqué cette touche 
dans le Calvaire. Les chairs des deux larrons très 
différentes, sans efforts apparents. Il est évident 
qu il modèle ou tourne la figure dans ce ton local 
d'ombre et de lumière, avant de mettre ses vigueurs. 
Je pense que ses tableaux légers comme celui-ci, et 
un Saint Benoît, qui lui ressemble, ont dû être faits 
ainsi. Dans la manière plus sèche, chaque morceau 
a été peint plus isolément. 

Se rappeler les mains de la Sainte Véronique, le 
linge tout à fait gris; celles delà Vierge à côté, d'une 
sublime négligence ; les deux larrons sublimes de 
tout point... La pâleur et l'air effaré du vieux coquin 
qui est par devant. 

Dans le Saint François cachant le monde avec sa 
robe, simplicité extraordinaire d'exécution. Le gris 
de l'ébauche paraît partout. Un très léger ton local 
sur les chairs et quelques touches un peu plus 
empâtées pour les clairs. 

Se rappeler souvent l'étude commencée, de Femme 
au lit, il y a un mois environ; le modelé déjà arrêté 

(i) Théodore Van Thulden, peintre «t graveur flamand (1607-1676). 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 9 

dans le ton local, sans rehauts d'ombres et de clairs; 
j'avais trouvé cela, il y a bien longtemps, dans une 
étude couchée (1). L'instinct m'avait guidé de bonne 
heure. 

Mercredi 10 juillet. — Quitté Bruxelles. Pays char- 
mant entre Liège et Verviers. Passé à Aix-la-Cha- 
pelle , sans pouvoir y entrer. Qu'il y a de temps 
que j'y suis venu avec ma bonne mère, ma bonne 
sœur et mon pauvre Charles!... Nous étions enfants 
tous les deux... J'ai aperçu assez longtemps le Louis- 
berg où nous allions enlever des cerfs-volants avec 
Leroux, le cuisinier de ma mère. Où sont-ils tous? 

Un peu avant, nous avions pris les voitures prus- 
siennes, beaucoup plus étroites et incommodes que 
celles des Belges. Route insipide jusqu'à Cologne. 

Arrivés par une pluie continue. Logé à l'hôtel de 
Hollande, sur le Rhin, d'où on a une très belle vue,... 
à ce que j'ai conjecturé, à cause du brouillard et du 
mauvais temps. Sensation triste de ces uniformes 
étrangers et de ce jargon. 

Le vin du Rhin, à dîner, m'a fait trouver la situation 
tolérable; malheureusement, j'avais le plus mauvais 
lit possible, quoique le logis fût un des plus considérés. 

Jeudi 11 juillet. — Le matin, départ à cinq 
heures et demie en bateau parla pluie. Ennuis exces- 

^1) Voir Catalogue Robaut, n ' 106 et 140. 



10 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

sifs pour rembarquement, le bagage, etc. La veille, 
à l'arrivée à Cologne, attente éternelle pour la visite 
de la douane. 

Le voyage a été assez agréable, à partir de Bonn; 
les deux rives, surtout la rive droite, présentent de 
beaux aspects de montagnes, qui sont un peu gâtées 
par la culture. Vu, en passant, les Sept montagnes, 
célèbres dans les légendes allemandes. 

Arrivés à Coblentz vers une heure, et départ pour 
Ems, où les ennuis du logement mont occupé jusqu'à 
cinq ou six heures. Casé provisoirement avec Jenny, 
dans une espèce de grenier, et le lendemain provi- 
soirement encore, mais tolérablement. 

Ce lendemain, après la visite du médecin, qui m'a 
plu assez, et qui ne m'appelle que M. Sainte-Croix, 
pris d'une petite migraine qui a été en empirant jus- 
qu'au soir. Je n'ai rien mangé du tout et me suis guéri 
de la sorte. 

Ems, samedi 13 juillet. — Pris mon premier verre 
d'eau. 

Ouverture de la Flûte enchantée, en plein air, exé- 
cutée par un petit orchestre, qui se tient là pour 
amuser les buveurs d'eau. 

L'après-midi, petite promenade vers la hauteur, en 
passant le pont, et vu le cimetière et l'église. Tout cela 
est charmant, et pourtant je vis dans l'insipidité (1). 

(1) Delacroix écrit à Soulier : « Mes mauvais moments ont été dans 
le» promenades à l'usage des promeneurs, parce que j'y rencontrais des 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 11 

Est-ce que tout cela n'est point fait pour faire éprou- 
ver quelque sentiment de plaisir, ou bien est-ce que 
je commence à être moins susceptible? Je ne sais 
comment je vais remplir mon temps. Je n'ai pas de 
gravures, et n'ai de livres que Y Homme de cour et les 

Extraits de Voltaire Je trouverai peut-être à en 

louer. 

Dimanche 14. — Aujourd'hui dimanche, je peux 
dire que je suis rentré en possession de mon esprit. 
Aussi est-ce le premier jour où j'ai trouvé de l'intérêt 
à tout ce qui m'environne. 

Ce lieu est vraiment charmant. J'ai été l' après 
midi, et dans une bonne disposition, me promener 
de l'autre côté de l'eau (1). Là, assis sur un banc, je 
me suis mis à jeter sur mon calepin des réflexions 
analogues à celles que je trace ici. Je me suis dit 
et je ne puis assez me le redire pour mon repos et 
pour mon bonheur, — l'un et l'autre sont une même 
chose, — que je ne puis et ne dois vivre que par l'es- 
prit; la nourriture qu il demande est plus nécessaire 
à ma vie que celle qu'il faut à mon corps. Pour- 
quoi ai-je tant vécu ce fameux jour? {J'écris ceci deux 
jours après.) C'est que j'ai eu beaucoup d idées qui 
sont dans ce moment à cent lieues de moi. 

faces fardées, habillées, bourgeoises ou aristocratiques, tous manne- 
quins.» (Correspondance, t. II, p. 52.) 

(1) « ... A peine dans les champs, au milieu des paysans, des bœufs, 
de quelque chose de naturel enfin, je rentrais dans la possession de 
moi-même, je jouissais de la vie. » ^Correspondance, t. II, p. 52.) 



12 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Le secret de n'avoir pas d'ennuis, pour moi du 
moins, c'est d'avoir des idées. Je ne puis donc trop 
rechercher les moyens d'en faire naître. Les bons 
livres ont cet effet, et surtout certains livres parmi 
ceux-ci. La première condition est bien la santé; mais 
même dans un état languissant, certains livres peu- 
vent rouvrir la porte par où s'épanche l'imagination. 

Jeudi 18 juillet. — «Dans la peinture et sur- 
tout dans le portrait, dit Mme Cave dans son traité, 
c'est l'esprit qui parle à l'esprit, et non la science qui 
parle à la science. » Cette observation, plus profonde 
qu'elle ne l'a peut-être cru elle-même, est le procès 
fait à la pédanterie de l'exécution. Je me suis dit cent 
fois que la peinture, c'est-à-dire la peinture maté- 
rielle, n'était que le prétexte, que le pont entre l'es- 
prit du peintre et celui du spectateur. La froide exac- 
titude n'est pas l'art ; l'ingénieux artifice, quand il 
plaît ou qu'il exprime, est l'art tout entier. La pré- 
tendue conscience de la plupart des peintres n'est 
que la perfection apportée à Yart d'ennuyer. Ces 
gens-là, s'ils le pouvaient, travailleraient avecle même 
scrupule l'envers de leurs tableaux... Il serait curieux 
de faire un traité de toutes les faussetés qui peuvent 
composer le vrai. 

Dimanche 21 juillet. — Fait une promenade très 
longue, en prenant par la ruelle qui est en face du 
pont. Monté au plus haut de la montagne et revenu 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 13 

par une autre route. J'ai trouvé tout à coup un petit 
sentier charmant rempli de thyms et de genévriers, 
et je me suis trouvé, à cette hauteur, au milieu des 
champs cultivés, des blés mûrs, et des prairies un 
peu en pente, à la vérité. Après avoir gravi de l'autre 
côté parmi les rochers, on trouve ici un tout autre 
aspect... Cette course a été au moins de trois heures. 

— Dans la journée, je me suis mis sérieusement à 
l'article de Mme Cave (1). 

— J'ai résolu, ce qui m'a réussi, de boire l'eau 
avant le dîner. Après le dernier verre, vers cinq 
heures, je suis retourné dans ces charmantes prai- 
ries, qui longent la Lahn, en passant le pont et en 
prenant à gauche. J étais tout rempli d'idées que le 
travail de la journée me faisait naître. Tout me sem- 
blait facile. J'aurais fait, je crois, l'article d'une 
haleine, si j'avais eu la force d'écrire pendant le 
temps nécessaire. 

J'écris ceci le lendemain, c'est-à-dire le lundi, et 
ce beau feu s'est refroidi. Il faudrait, comme lord 
Byron, pouvoir retrouver l'inspiration à comman- 
dement. J'ai peut-être tort de l'envier en ceci, puis- 
que dans la peinture j'ai la même faculté; mais soit 
que la littérature ne soit pas mon élément ou que 
je ne l'aie pas encore fait tel, quand je regarde ce 
papier rempli de petites taches noires, mon esprit 



(1) Ce» article sur Y enseignement du dessin parut linns la Revue des 
Deux Mondes, du 15 septembre 1850. Delacroix l'avait écrit à propos 
du livre de Mme Elisabeth Cave : Le dessin sans maître. 



14 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

ne s'enflamme pas aussi vite qu'à la vue de mon 
tableau ou seulement de ma palette. Ma palette 
fraîchement arrangée et brillante du contraste des 
couleurs suffit pour allumer mon enthousiasme. 

Au reste, je suis persuadé que si j'écrivais plus 
souvent, j'arriverais à jouir de la même faculté en 
prenant la plume. Un peu d'insistance est nécessaire, 
et une fois la machine lancée, j'éprouve en écrivant 
autant de facilité qu'en peignant; et, chose singulier* y 
j'ai moins besoin de revenir sur ce que j'ai fait. S il 
ne s'agissait que de coudre des pensées à d'autres 
pensées, je me trouverais plus vite armé et sur le 
terrain dans l'attitude convenable; mais la suite à 
observer, le plan à respecter, et ne pas embrouiller 
le milieu de ses phrases, voilà ce qui fait la grande 
difficulté et qui entrave le jet de l'esprit. Vous voyez 
votre tableau d'un coup d'œil; dans votre manuscrit, 
vous ne voyez pas même la page entière, c'est-à-dire, 
vous ne pouvez pas l'embrasser tout entière par 
l'esprit; il faut une force singulière pour pouvoir en 
même temps embrasser l'ensemble de l'ouvrage et le 
conduire avec l'abondance ou la sobriété nécessaires, 
à travers les développements qui n'arrivent que suc- 
cessivement. Lord Byron dit que quand il écrit, il ne 
sait pas ce qui va venir après, et qu'il ne s'en inquiète 
guère... Sa poésie est en général dans le genre que 
j'appellerai admiratif; il tient plus de l'ode que de la 
narration, il peut donc s'abandonner à son caprice... 
La tâche de l'histoire me semble la plus difficile ; il 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 15 

lui faut une attention soutenue sur mille objets à la 
fois, et à travers les citations^ les énumérations pré- 
cises, les faits qui ne tiennent qu'une place relative, 
il lui faut conserver cette chaleur qui anime le récit 
et en fait autre chose qu'un extrait de gazette. 

L'expérience est indispensable pour apprendre tout 
ce qu'on peut faire avec son instrument, mais surtout 
pour éviter ce qui ne doit pas être tenté ; l'homme 
sans maturité se jette dans des tentatives insensées; 
en voulant faire rendre à l'art plus qu'il ne doit et ne 
peut, il n'arrive pas même à un certain degré de supé- 
riorité dans les limites du possible. Il ne faut pas 
oublier que le langage (et j'appliquerai au langage 
dans tous les arts) est imparfait. Le grand écrivain 
supplée à cette imperfection par le tour particulier 
qu'il donne à la langue. L'expérience seule peut don- 
ner, même au plus grand talent, cette confiance 
d'avoir fait tout ce qui pouvait être fait. Il n'y a que 
les fous et les impuissants qui se tourmentent pour 
l'impossible. Et pourtant il faut être très hardi!... 
Sans hardiesse, et une hardiesse extrême, il n'y a pas 
de beautés. Jenny me disait, quand je lui lisais ce 
passage de lord Byron, où il vante le genièvre comme 
son Hippocrène, que c'était à cause de la hardiesse 
qu'il y puisait... Je crois que l'observation est juste, 
tout humiliante qu'elle est pour un grand nombre de 
beaux esprits, qui ont trouvé dans la bouteille cet 
adjuvenlum du talent qui les a fait atteindre la crête 
escarpée de l'art. Il faut donc être hors de soi, amens, 



16 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

pour être tout ce qu'on peut être! Heureux qui, 
comme Voltaire et autres grands hommes, peut se 
trouver dans cet état inspiré, en buvant de l'eau et 
en se tenant au régime ! 

24 juillet. — Le jour de fête du duc de Nassau. 

La musique du régiment prussien a joué plusieurs 
morceaux, un entre autres admirablement : c'était 
un pot pourri d'airs de Freyschùtz. 

Vendredi 2 août. — Promenade dans le bois de 
sapins. Dessiné le clocher de l'église. 

Samedi 3 août. — Promenade par le chemin qui 
passe devant la petite église catholique. 

Remonté assez loin, entre les deux montagnes; 
parvenu à une entrée de bois fort intéressante : un 
ravin très profond, dans lequel doit couler en hiver 
un torrent étroit bordé de grands hêtres... Tournure 
diabolique à la Robin des bois. 

Dimanche 4 août. — Parti d'Ems à sept heures 
environ. Route charmante dans une petite voiture, 
qui nous laissait admirer le paysage; les bords de la 
Lahn sont charmants. Château de Lahneck , ruine 
escarpée. Déjeuné à Coblentz. 

Embarqué à midi et demi. Chaleur extrême, qui a 
un peu gâté le voyage. Les petites cultures, les vignes 
continuellement disposées en étage sur toute la hau- 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 17 

leur de ces montagnes augmentent l'uniformité et 
ôtent l'aspect sauvage. Les ruines paraissent très 
petites; cela tient à la grande largeur du Rhin. A 
partir de Bingen, l'aspect change ; les rives sont plates, 
mais ne manquent pas de charme... des îlots, des 
saules, etc. : le soleil couchant faisait merveille. 

Arrivé à Mayence de mauvaise humeur. Bien soupe 
à lhôtel du Rhin et passé une bonne nuit dans des 
lits enfin passables. 

Relevé la nuit, admiré le clair de lune sur le Rhin ; 
spectacle vraiment magnifique : le croissant, les 
étoiles, etc. 

Cologne, lundi 5 août. — lie matin aussi magni- 
fique qu'avait été la nuit : le soleil en face et éblouis- 
sant. 

Parti à sept heures et demie. Fait la route très 
rapidement et repassé par tout ce que j'avais vu la 
veille, éclairé diversement. A Coblentz, de bonne 
heure. Depuis Coblentz, resté dans la cabine du 
bateau pour me reposer de la veille et éviter la 
chaleur. 

Avant quatre heures à Cologne, que j'ai trouvée tout 
en fête, et pavoisée de tous les drapeaux allemands 
possibles... On tirait des coups de canon sur le 
Rhin, etc. Hôtel du Rhin, où je n ai pas été aussi 
bien qu'à Mayence. 

Sorti vers cinq heures, à travers la ville qui me 
rappelle beaucoup Aix-la-Chapelle... Très animée et 
u. S 



18 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

très intéressante. Couru à travers la ville par une 
chaleur affreuse. 

Vu l'église de Sainte-Marie du Capitole, que j'avais 
prise pour Saint-Pierre. Attendu énormément pouc 
se faire ouvrir, dans une espèce de cloître rarrangé, 
mais qui a dû être beau. L'église, extérieurement, 
du côté du chevet, très ancienne : gothique roman, 
en pierres de diverses couieurs. Portique intérieur 
très beau sous les orgues ; marbre blanc et noir. 
Figures et petits tableaux, dans la nef, de la vie de 
saint Martin et antres, composés pour la plupart 
avec des figures de Rubens. Tableau double d'Albert 
Durer dans une petite chapelle fermée. 

De là, reparti pour trouver mon Saint Pierre. Après 
avoir demandé inutilement, tiré d'embarras par un 
confrère peintre en bâtiments qui, la brosse à la 
main et ôtant pour ainsi dire son bonnet au nom de 
Rubens , que tout le monde connaît ici , même les 
enfants et les fruitières^ m'a renseigné comme il a pu. 
Église assez mesquine, précédée d'un cloître rempli 
de petites stations, calvaire, etc. La dévotion est 
extrême. Moyennant mes quinze silbergroschen ou 
un florin ou deux francs, j'ai vu le fameux Saint 
Pierre, lequel a pour envers une infâme copie. Le 
Saint est magnifique; les autres figures qui me parais- 
sent avoir été faites seulement pour l'accompagner, 
et probablement composées et trouvées après coup, 
sont des plus faibles, mais toujours de la verve... En 
somme, j'en ai eu assez d'une fois. Je me rappelle 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 19 

pourtant encore avec admiration les jambes, le torse, 
la tête; c'est du plus beau, mais la composition ne 
saisit pas. 

Rentré exténué à travers les rues, mais dîné de 
bonne beure. 

Matines, mardi 6 août. — A Cologne. Je comptais 
partir pour Bruxelles ou Malines dans la journée. 
Forcé de partir à dix heures, à cause des heures de 
départ. 

Pris le commissionnaire pour aller voir la cathé- 
drale. Ce malheureux édifice, qui ne sera jamais ter- 
miné, est encombré, pour l'éternité par conséquent, 
de baraques et de planches servant aux travaux. 
Saint-Ouen de Rouen, auquel on a cru devoir ajouter 
les clochers qui lui manquaient, pouvait très bien 
s'en passer; mais Cologne est à un état d ébauche 
singulier, la nef n'est pas même couverte. Voilà ce 
qu'on devrait s'appliquer à finir; le portail entraîne- 
rait des travaux gigantesques, et les quelques pauvres 
diables qu'on aperçoit et qu'on entend dans ces bara 
ques. picoter des morceaux de pierre n'avanceront 
pas en trois siècles la besogne au dixième, à supposer 
qu'on leur donne de l'argent. 

Ce qui est fait est magnifique. On sent une impres- 
sion de grandeur, qui m'a rappelé la cathédrale de 
Séville. Le chœur et la croix sont faits depuis long- 
temps. On s'est amusé à dorer et peindre en rouge 
les chapiteaux du choeur. Les petits pendentifs sont 



20 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

occupés par des figures d'anges en style soi-disant 
raphaélesque, de l'effet le plus mesquin. 

Plus j'assiste aux efforts qu'on fait pour restaurer 
les églises gothiques, et surtout pour les peindre, 
plus je persévère dans mon goût de les trouver d'au- 
tant plus belles qu'elles sont moins peintes. On a 
beau me dire et me prouver qu'elles l'étaient, chose 
dont je suis convaincu, puisque les traces existent 
encore, je persiste à trouver qu'il faut les laisser 
comme le temps les a faites; cette nudité les pare 
suffisamment; l'architecture a tout son effet, tandis 
que nos efforts, à nous autres hommes d'un autre 
temps, pour enluminer ces beaux monuments, les 
couvrent de contresens, font tout grimacer, rendent 
tout faux et odieux. Les vitraux que le roi de Bavière 
a donnés à Cologne sont encore un échantillon mal- 
heureux de nos écoles modernes; tout cela est plein 
du talent des Ingres et des Flandrin. Plus cela veut 
ressembler au gothique, plus cela tourne au colifi- 
chet, à la petite peinture néo-chrétienne des adeptes 
modernes. Quelle folie et quel malheur, quand cette 
fureur, qui pourrait s'exercer sans nuire dans nos 
petites expositions, est appliquée à dégrader de beaux 
ouvrages comme ces églises! Celle de Cologne est 
remplie de monuments curieux : des archevêques, des 
guerriers, des retables, tableaux ou sculptures, repré- 
sentant la Passion, etc. 

Vu en sortant l'église des Jésuites. Voilà le con- 
tre-pied de ce que nous faisons aujourd'hui : au lieu 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 21 

de s amuser à imiter des monuments d'une autre 
époque, on faisait ce qu'on pouvait, mêlant gothique, 
Renaissance, tous les styles enfin; et de tout cela des 
artistes vraiment artistes savaient faire des ensembles 
charmants. On est ébloui dans ces églises de la pro- 
fusion des richesses en marbres, statues, tombeaux, 
tapissant les murs et s'étalant sous les pieds. Des 
stalles en bois se prolongent tout le long des murs; 
l'orgue orné, etc. 

En revenant, à l'Hôtel de ville : édifice charmant, 
de la Renaissance ; en face, une maison probablement 
du temps de Henri IV : très imposant style rustique. 

Cette ville est des plus intéressantes, animée, gaie 
et, sauf les uniformes prussiens qui me font un effet 
désagréable, faite pour l'imagination. 

En allant au chemin de fer, revu l'extérieur des 
tours, etc. 

— Parti à dix heures; chaleur extrême et route 
fatigante. Corvée des douanes, avant Verviers ou 
à Verviers même. 

Ecrivassé pendant la route sur mon petit calepin. 
— Arrivé à Malines à six heures environ. Bon petit 
hôtel de Saint-Jacques et bon souper qui m'a remis. 
Les grands hommes qui écrivent leurs mémoires ne 
parlent pas assez de l'influence d'un bon souper 
sur la situation de leur esprit. Je tiens fort à la terre 
par ce côté, pourvu toutefois que la digestion ne 
vienne pas contre-balancer l'effet favorable de Cérès 
et de Bacchus. Encore serait-il vrai que, tout le temps 



22 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

qu'on tient table et même encore quelque temps 
après, le cerveau voit les choses sous un autre aspect 
qu' auparavant. C'est une grande question qui humilie 
certains hommes, qui se croient ou qui se voudraient 
beaucoup plus qu'hommes, que ce feu qui naît de la 
bouteille et vous porte plus loin que vous n'eussiez 
été sans cela. Il faut bien s'y résigner, puisque non 
seulement cela est, mais que, de plus, cela est fort 
agréable. 

Matines, 7 août. — Couru les églises à Malines. 

Église de Saint-Jean : là, X Adoration des rois, le 
Saint Jean dans la chaudière, et le Saint Jean- 
Baptiste, trois chefs-d'œuvre. C'est au rang des plus 
beaux. Les volets sont beaux aussi. Saint Jean écri- 
vant, l'aigle au-dessus de lui, et de l'autre le Baptême 
de Notre-Seigneur. J'ai été voir le sacristain pour lui 
demander de les dessiner. 

De là, à la cathédrale de Saint-Rombaud (Rumol- 
dus). Magnifique église. Monuments de tous côtés : 
statues couchées des archevêques dans le chœur; 
statues des douze apôtres dans la nef, adossées 
aux piliers. La même chose à l'église de Sainte- 
Marie, où est la Pèche miraculeuse. Il y a dans 
la cathédrale un Van Dyck, le Christ au milieu des 
larrons, que j'ai trouvé très faible. Très grand tableau, 
lies tons bistrés dans les ombres le rendent très 
triste. 

A Sainte-Marie, la Pêche de Rubens, avec les 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 23 

côtés, y compris les volets dont saint Pierre debout, 
de face, les clefs au-dessus de lui. De l'autre, saint 
André vêtu de couleurs obscures et déjà presque 
invisible par la moisissure, ainsi que la Pêche, qui 
commence à se ternir. Rubens est le peintre qui a le 
plus à perdre avec cette dégradation. Son habitude 
constante de faire les chairs plus claires que le reste 
en fait comme des fantômes quand les fonds sont 
devenus obscurs, il est obligé de les pousser au 
sombre pour faire ressortir les tons des chairs. 

Ma Unes, jeudi 8 août. — Parti pour Alost, à sept 
heures. Rencontré Raisson (1) à la station. Cette vieille 
figure de camarade m'a fait plaisir. Il est un peu froid, 
et cela n'en vaut peut-être que mieux. Nous avons été 
ensemble jusqu'à Audeghen, où j'ai pris l'omnibus 
d Alost. Les ennuis de ce petit voyage étaient sauvés 
par le sentiment de plaisir que me cause ce pays, et 
aussi par cette vie décousue qui a son charme. 

Arrivé par la pluie, descendu chez la bonne dame 
de l'auberge des Trois Rois, pauvre auberge de 
commis marchands. 

J'ai commencé par aller voir le tableau : j'ai vu 
tout de suite, quoi qu'on prétende qu'il a peu souf- 
fert, que son aspect lisse et jaune était l'effet de 



(1) Horace Raisson (1798-1S5VI, homme de lettres et journaliste, a 
été un des collaborateurs de Balzac. C'était tin îles plus anciens cama- 
rades de Delacroix, qui l'avait connu vers 1816. ^Voir Catalogue Robaut, 
n 08 62, 63, 192, 1469.) 



S4 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

la restauration. Il y a au-dessous, sur l'autel, deux 
esquisses de Rubens, représentant saint Roch. 

Revenu déjeuner à l'auberge et attendu l'heure de 
retourner. Enfin, passé deux heures seul dans l'église 
à faire un croquis. 

J'ai été, dans ce voyage, la providence des be- 
deaux. 

A trois heures, reparti en société de trois prêtres 
dune gaieté remarquable. Ils ont l'air dans ce pays 
d'être tout à fait chez eux ; ils ont cet air heureux et 
confiant qui ne se rencontre pas, chez nous, chez les 
gens de cette robe. 

Matines, vendredi 9 août. — Malines. Couru encore 
les églises dans la matinée ; la Pêche m'a paru bien 
plus belle; le Saint Pierre et le Saint André, qui ser- 
vent de volets, admirables. Le Tobie, qui est l'envers 
du volet de saint André, est moins remarquable que 
l'autre, qui est le poisson trouvé par saint Pierre. 
... Quelle aisance dans ce saint Pierre debout, drapé 
dans son manteau! Qu'il a peu cherché pour cela! 
Ces pieds vigoureux, cet arrangement puissant, ce 
bout de filet qui pend! Quelle force et quelle fa- 
cilité (l) ! 

(1) «Ce qu'il y a de vraiment extraordinaire dans ce tableau, grâce aux 
circonstances qui me permettent de le voir de près et d'en saisir le travail 
aussi nettement que si Rubens l'exécutait devant moi, c'est qu'il a l'art 
de livrer tous ses secrets, et qu'en définitive il étonne à peu près autant 
que s'il n'en livrait aucun. Je vous ai déjà dit cela de Rubens, avant 
que cette nouvelle preuve me fût donnée. » [Fbohbrtin, Les Maîtres 
d'autrefois, p. 61.) 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 25 

Charmante Elévation en croix. Bas-relief dans les 
bas côtés. 

Temps charmant. Couru les autres églises avec 
un plaisir extrême. D'abord Notre-Dame d'Answyck : 
église moderne et bizarre ; grands bas-reliefs au- 
dessus des arcades portant le dôme. Portement de 
croix, etc. Chaire à prêcher : Adam et Eve se cachant 
après le péché. 

Pris les remparts par le temps le plus gai, pour 
aller à l'église Saint-Pierre et Saint-Paul, très belle 
église style Louis XIV, très riche, la plus riche 
de là. 

Enfilades de tableaux représentant des miracles de 
Jésuites et autres religieux, peu remarquables, mais 
faisant leur effet, adossés aux murs et dans l'archi- 
tecture. Peintres occupés à repeindre les piliers. On 
repeint sans cesse ici. 

La place de l'Église a fort bon air. 

Revenu à Saint-Rombaud et revu le Van Dyck, qui 
m'a moins déplu. 

Rentré fatigué. J'avais abusé un peu, dans l'in- 
tention où j'étais d'aller dessiner. Reposé une heure 
environ et parti avec Jenny pour l'église Saint-Jean, 
où j'ai dessiné deux ou trois heures. Acheté des 
pots d'étain. 

Le soir, je suis sorti de nouveau par la porte de 
ville qui est au bout de notre rue. Le matin, j'avais 
fait cette connaissance ; le soir, elle était très pitto- 
resque. 



26 JOURNAL D'ETTGENE DELACROIX. 

Revenu près de l'église de Notre-Dame. Dévotion 
des femmes devant les stations. 

Je me suis enfoncé dans les rues. Côtoyé un grand 
canal, et enfin, vers neuf heures, je me suis perdu 
vers la cathédrale, dont j'ai eu de la peine à revenir. 

Samedi 10 août. — Samedi matin, parti pour An- 
vers. Une certaine lâcheté me faisait hésiter; j'ai eu 
tout sujet de m applaudir, comme on verra, de mon 
courage. 

Parti à sept heures. Déjeuné au Grand Laboureur. 
Des Anglais, toujours et partout! 

Cathédrale : le tableau d'autel. 

Couru après Braekeleer (1), qui se faisait d'abord 
tirer l'oreille, et qui m'a enfin donné rendez-vous 
pour le soir à six heures et demie. 

Eglise Saint-Jacques Saint-Paul ; les Jésuites, que 
j'ai fort admirés et qui ■m'a fait penser à l'ornementa- 
tion de ma chapelle ; m a libre s incrustés, etc. 

Le port d'Anvers. 

Saint-Antoine de Padoue. Église petite. Un Rubens 
médiocre, représentant le Saint et la Vierge. — La 
Flagellation de saint Paul, plus sublime que jamais. 
— Le Calvaire dans ladite église. Je me suis rappelé 
que je l'avais vu il y a onze ans, dans des circonstances 
différentes. 



(I) Ferdinand de Braekeleer, peintre belge, né en 1/92, un des plus 
brillants représentants de l'école belge contemporaine. M. de Braekeleer 
était alors conservateur du Musée d'Auvers. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 27 

Enfin le Musée. Fait un croquis d'après Crannch. 
Admiré les Ames du purgatoire, c'est de la plus belle 
manière de Rubens. Je ne pouvais me détacher du 
tableau de la Trinité, du Saint François, de la Sainte 
Famille, etc. Enfin, le jeune homme qui copie le 
grand Clirist en croix m'a prêté son échelle, et j'ai 
vu le tableau dans un autre jour. C'est du plus beau 
temps ; la demi-teinte est franchement tournée dans 
la préparation et les touches hardies de clair et 
d'ombres mises dans la pâte très épaisse, surtout dans 
le clair. Comment ne me suis-je aperçu que main- 
tenant à quel point Rubens procède par la demi- 
teinte, surtout dans ses beaux ouvrages? Ses esquisses 
auraient dû me mettre sur la voie. Contrairement à 
ce qu'on dit du Titien, il ébauche le ton des figures 
qui paraissent foncées sur le ton clair. Cela explique 
aussi qu'en faisant le fond ensuite et par un besoin 
extrême de faire de l'effet, il s'applique à rendre les 
chairs brillantes outre mesure en rendant le fond 
obscur. La tête du Christ, celle du soldat qui des- 
cend de l'échelle, les jambes du Christ et celles de 
l'homme supplicié très colorées dans la préparation, 
et clairs posés seulement à petites places. La Ma- 
deleine remarquable pour cette qualité : on voit clai- 
rement les yeux, les cils, les sourcils, les coins de la 
bouche dessinés par-dessus, je crois, dans le Irais, 
contrairement à Paul Véronèse. 

Se rappeler aussi les Ames du purgatoire. lia 
demi-teinte tournée est évidente dans les figures du 



88 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

bas et les touches qui reviennent dessiner les traits. 
L'esquisse du tableau devait être bonne pour mettre 
à même de faire le tableau ainsi et à coup sûr. Cher- 
cher dans l'esquisse et aller sûrement dans l'exécution 
du tableau. . 

— Le soir, après dîner, parti par un beau soleil, 
pour aller chez Braekeleer; admiré, en remontant sa 
rue, de magnifiques chevaux flamands, un jaune et 
un noir. 

Vu enfin la fameuse Elévation en croix : émotion 
excessive! Beaucoup de rapports avec la Méduse... 
Il est encore jeune et pense à satisfaire les pédants... 
Plein de Michel-Ange. Empâtement extraordinaire. 
Sécheresse qui touche au Mauzaisse, dans quelques 
parties, et pourtant point choquante. Cheveux très 
sèchement faits dans des têtes frisées, dans le vieil- 
lard à tête rouge et à cheveux blancs qui soulève la 
croix en bas à droite, dans le chien, etc.; n'est point 
préparé par la demi-teinte. Dans le volet de droite, 
on voit des préparations empâtées comme celles que 
je fais souvent et le glacis par-dessus, notamment dans 
le bras du Romain, qui tient le bâton, et dans les cri- 
minels qu'on crucifie. Encore plus probable, quoique 
dissimulé par le fini, dans le volet de gauche. La 
coloration a disparu dans les chairs, dont les clairs 
sont jaunes et les ombres noires. Plis étudiés pour 
faire du style, coiffures soignées. Plus de liberté, 
quoique d'un pinceau académique, dans le tableau du 
milieu, mais entièrement libre et revenu à sa nature, 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. Î9 

dans le volet du cheval, qui est au-dessus de tout. 

Cela m'a grandi Géricault, qui avait cette force-là, 
et qui n'est en rien inférieur. Quoique d'une peinture 
moins savante dans Y Elévation en croix, il faut avouer 
que l'impression est peut-être plus gigantesque et plus 
élevée que dans les chefs-d'œuvre. Il était imbu d'ou- 
vrages sublimes; on ne peut pas dire qu'il imitait. 
Il avait ce don-là, avec les autres en lui. Quelle dif- 
férence avec les Carrache! En pensant à eux, on voit 
bien qu'il n'imitait pas; il est toujours Rubens. 

Cela me sera utile pour mon plafond (1). J'avais ce 
sentiment quand j'ai commencé. Peut-être le devais-je 
aussi à d'autres? La fréquentation de Michel-Ange a 
exalté et élevé successivement au-dessus d'eux-mêmes 
toutes les générations de peintres. Le grand style ne 
peut se passer du trait arrêté d'avance. En procédant 
par la demi-teinte, le contour vient le dernier : de 
là plus de réalité, mais plus de mollesse et peut-être 
moins de caractère. 

Le soir, Braekeleer, qui m'avait dit qu'il lui serait 
impossible de me faire revoir les tableaux le lende- 
main, qu'il avait une partie, je ne sais quoi, est revenu, 
s étant ravisé, je crois, sur ce que d'autres lui auront 
fait sentir que je méritais qu'on se dérange pour moi ; 
est revenu, dis-je, me chercher pour passer la soirée 
avec ses amis les artistes et me promettre qu'il me 
mènerait derechef le lendemain. 

(1) Galerie d'Apollon. 



30 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX, 

Achevé la soirée avec M. Leys (l), un autre peintre 
et un amateur. Ils m'ont reconduit à mon hôtel des 
Pays-Bas. 

Malines, dimanche 11 août. — A Anvers. Vers 
dix heures , Braekeleer est venu me. prendre pour 
retourner voir les tableaux de Rubens en restaura- 
tion. Cet intarissable bavard m'a gâté cette seconde 
séance en étant sans cesse sur mon dos et ne parlant 
que de lui. L'impression d'hier soir, au. crépuscule, 
avait été la bonne. 

J'ai été tellement fatigué qu'après l'avoir accom- 
pagné Ghez l'amateur qui m'avait invité la veille à 
voir ses tableaux, je suis rentré à mou auberge, et j'ai 
dormi au lieu de retourner au Musée, ce qui aurait 
complété mes observations d'hier. Je suis donc resté 
paresseusement, écoutant le carillon qui m'enchante 
toujours, en, attendant le dîner. 

Nous partons à sept heures et demie. Trouvé au 
chemin de fer M. Van Huthen et un M. Cornelis, 
major d'artillerie, qui a été fort aimable et fort em- 
pressé, regrettant de n'avoir pu mètre utile. Mes 
amis ne me montrent pas cet intérêt-là. Il faut que la 
personne d'un homme dont le public s'occupe soit 
inconnue pour que ce sentiment d empressement per- 
siste. Quand on a vu plusieurs fois un homme remar- 

(1) Henri Leys, peintre belge, né en If 15, mort en 1869, élève de 
Ferdinand de Braekeleer, son beau-frère. Son œuvre est considérable at 
des plus remarquables. 



r 
JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 3t 

quaHe, on le trouve fort justement à peu près sem- 
blable à tous les autres! Ses ouvrages nous lavaient 
grandi et lui prêtaient de l'idéal. De là le proverbe : 
« Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre. » 
Je crois qu'en y pensant mieux, on se convaincra qu'il 
en est autrement. Le véritable grand homme est bon 
à voir de près. Que les hommes superficiels, après 
s'être figuré qu'il était hors de la nature comme des 
personnages de roman, en viennent très vite à le 
trouver comme tout le monde, il n'y a là rien d'éton- 
nant. Il appartient au vulgaire d'être toujours dans 
le faux ou à côté du vrai. L'admiration fanatique et 
persistante de tons ceux qui ont approche Napoléon 
me donne raison. 

Le dimanche soir, en rentrant à Malines, sen- 
sation agréable de m'y retrouver. Tous ces bons Fla- 
mands étaient en fête ; ces gens-là sont bien dans 
notre nature française. 

— Dessiné de mémoire tout ce qui m'avait frappé 
pendant mon voyage d'Anvers. 

Bruxelles, lundi 12 août. — Sorti à neuf heures. 
Hôtel Tirlemont. Revu la cathédrale et ses magni- 
fiques vitraux. Dessiné trop tôt et trouble d'estomac 
qui m'a causé un accident passager dont je me suis 
senti toute la journée. C'est en allant au Musée. J'y 
suis resté cependant jusqu'à trois heures. 

— Tableau de Flinck. Celui de la première salle 
librement peint. 



32 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Le coup de lance. Le soldat qui perce le côté, 
d'une tonalité plus foncée que le larron qui est der- 
rière, ce qui l'enlève parfaitement. Le larron, d'un 
ton doré, — son linge également de même valeur qui 
se confond avec le ciel qui est d'un gris chaud. Le 
cou du cheval plus clair : — un luisant très vif sur 
l'armure sous le bras du soldat à la lance, et le ciel 
très bleu entre les bras de l'autre. 

La lumière dégradée sur les jambes du Christ 
depuis les genoux. La tête, le bras et l'autre main de 
la Madeleine très vifs. Les pieds du Christ, très demi- 
teintés, mais d'une légèreté admirable. Le genou se 
détachant à merveille sur le bras et la main de la Ma- 
deleine. Tout le genou du soldat qui descend de 
l'échelle, d'une valeur analogue aux pieds du Christ, 
sauf quelques luisants, mais doux. 

Le linge du haut du bras de la Madeleine d'un 
blanc mat, quoique vif et analogue au col. La partie 
éclairée de l'échelle qui sépare ses cheveux du man- 
teau rouge de saint Jean, d'un gris perle jaunâtre, 
presque comme les cheveux. 

L'échelle contre les jambes du larron, ses deux 
jambes (sauf le genou droit un peu plus coloré), mais 
les pieds surtout, sauf l'ombre, du même ton gris 
bleuâtre, brunâtre. La croix près des pieds, de 
même. Le ciel à peu près de même valeur. Le bras 
du soldat se détache de la jambe du larron, seulement 
parce qu'il est un peu plus rouge. 

Le groupe de la Vierge plus sombre en masse que 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 33 

la Madeleine, quoique dans le clair; mais la tête très 
brillante, quoiqu'un peu moins que la Madeleine, et 
les mains aussi brillantes que possible. Le saint Jean 
dune valeur très demi-teintée du haut en bas. Le 
manteau bleu de la Vierge un peu plus clair que le 
rouge du manteau. Sa robe gris violet un peu plus 
foncée. 

Le bâton de l'échelle a un clair qui se prolonge 
jusqu'à la jambe du larron. 

La tête de la Madeleine se détache à merveille sur 
la partie demi-teinte claire du bois de la croix et par 
derrière sur le ciel de même valeur; comme je 
l'ai dit, toute cette grappe sublime de l'échelle, 
des pieds du larron, des jambes du soldat, de la cui- 
rasse foncée avec son luisant qui relève le tout. 

— Les petites esquisses sont bien plus fermes et 
mieux dessinées que les grands tableaux. 

— Promenade dans le parc, pour me remettre, 
par un temps gris. Descendu dans renfoncement. 

Le soir, promenade vers le théâtre et à travers les 
passages J'aimais à revoir tous ces lieux où je me 
suis plu il y a onze ans. 

Mardi 13 août. — Je lis à Bruxelles, dans le jour- 
nal, qu'on a fait à Cambridge des expériences 
photographiques pour fixer le soleil, la lune et même 
des images d'étoiles. On a obtenu de l'étoile Alpha, 
de la Lyre, une empreinte de la grosseur d'une 
tête d'épingle. La lettre qui constate ce résultat fait 
n. 3 



34 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

une remarque aussi juste |que curieuse : c'est que la 
lumière de 1 étoile daguerréotypée mettant vi >gt aus 
à traverser l'espace qui la sépare de la terre, il eu 
résulte que le rayon qui est venu se fixer sur la pla- 
que avait quitté sa sphère céleste longtemps avant 
que Daguerre eût découvert le procédé au moyen 
duquel on vient de s'en rendre maître 

J ai été languissamment au Musée ; j'étais sous 
1 impression du malaise d'hier. Il y avait des courants 
d'air qui m'ont chassé. 

Le matin, j'avais été chercher M. Van Huthen, au 
bout de la ville ; il m'a mené chez quelques marchands 
d estampes. J'ai remarqué de plus en plus combien le 
Portement de croix, le Christ foudroyant le monde, 
le Saint Liévin caractérisent une manière à part chez 
Rubens. Je crois que c'est la dernière. C'est la plus 
habile. L'opposition des tableaux voisins ne sert qu à 
faire ressortir cette différence. L'Assomption est très 
sèche. Il en est de même de Y Adoration des mages, 
qui m'avait tant séduit le premier jour, sans doute à 
cause du soir. 

Paris, mercredi 14 août. — Parti de Bruxelles à 
neuf heures. Journée assez fatigante. Arrivé à Paris 
vers six heures. 

Trouvé dans la diligence un original de soixante- 
dix ans ressemblant à M. Bertin le père, qui a une 
excellente philosophie ; il vit à Louviers chez ses 
enfants. Le bonhomme s'est gardé la libre disposition 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 35 

de son argent qui n'est pas considérable, à ce qu'il dit, 
mais qui, employé comme il le sait faire, le rend très 
heureux. A tout instant il part, il va faire un voyage 
et revient quand il a assez de ses tournées. Il vit cer- 
tainement davantage. 

— Il me semble qu'il y a trois mois que j'ai quitté 
Paris. 

Samedi 17 août. — Ton fin pour demi-teinte d'or et 
pour draperie neutre propre à relever ce qui entoure 
par une opposition : Base, chrome le plus clair. — 
Demi-teinte, soit terre d'ombre, soit terre de Cassel 
blanc. Ocre ou autre ajouté suivant la convenance. 

Ton jaune pour le ciel après le ton clair de jaune 
de Naples et blanc, qui entoure l'Apollon (1) : ocre 
jaune, blanc, chrome n° 2. En dégradant, la terre 
d'ombre naturelle substituée à Y ocre jaune. 

Clairs du manteau de lEole : terre d Italie natu- 
relle, vermillon. Ombres : laque brûlée, terre d'Ita- 
lie brûlée. 

Clairs de la robe d'Iris : vert émeraude, jaune de 
chrome n° 2. — Ombres : vert émeraude, terre d'Ita- 
lie naturelle. 

Pour le ciel, le ton doré, à partir de la Gloire, clair 
autour du soleil : la terre d' Italie naturelle et blanc; 
le ton bleu de Prusse et blanc vient s'y marier, mais à 
sec. 

(V) Voir Catalogue Robaut, n° 1118. 



36 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

— Pour préparer les figures pour le tableau, par- 
tir d'un bon trait, et quand Andrieu aura appliqué 
la couleur et commencé à tourner sa figure , le 
redresser dans ce premier travail et tâcher d'obtenir 
qu'il en vienne à bout avec cette aide. .. Les retouches 
que je ferai seront plus faciles. Il faudrait con- 
server le trait et le perfectionner même avant de 
s en servir, de manière à poncer de nouveau sur la 
préparation peinte, quand le dessin se perdra. 

Il faudra suivre en tout la préparation des décora- 
teurs, et particulièrement pour les figures éloignées ; 
les modeler avec teintes plates, comme nous avons 
fait dans le carton, les tailler par l'ombre, et pour 
ainsi dire sans ajouter de clairs. 

yendrediZDaoût. — Un critique dit de M . Bazin (1): 
« M. Bazin est un homme de beaucoup d'esprit et qui 
se pique de n'avoir rien, en écrivant, de l'érudit de 
profession et du pédant. » Je me permettrai seulement 
de demander si, dans cette abstinence absolue de toute 
citation et de toute note en un genre d'ouvrage qui 
les réclame naturellement, si dans cette suppression 
exacte de tout nom propre moderne, là même où 
l'auteur y songe le plus et y fait allusion, si dans 
cette attention tout épigrammatique de ne laisser 
sans rectification aucune des petites erreurs d' autrui, 

(1) Il s'agit ici de Bazin, historien, né en 1797, mort en 1850, auteur 
d'ouvrages historiques estimés, notamment une Histoire de France sous 
Louis XIII et sous le cardinal Mazarin, qui obtint le prix Gobert. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 37 

il n'y a pas une sorte de pédantisme. L'honnête 
homme est celui qui ne se pique de rien, a dit 
La Rochefoucauld; M. Bazin se pique d'être honnête 
homme. Quand on fait un métier, il faut franchement 
en être; c'est à la fois plus simple, plus commode, et 
de meilleur goût. 

— Ce que dit M. Villemain de Y histoire (quelle 
est toujours à faire, etc.) peut se dire de tout. Non 
seulement je puis trouver, dans les récits d'un autre, 
matière à de nouveaux récits intéressants à mon 
point de vue, mais le propre récit que je viens de 
faire, je le referai de vingt manières différentes. Il n'y 
a probablement que Dieu ou qu'un dieu pour ne dire 
des choses que ce qui doit en être dit. 

Mardi 3 septembre. — Commencé au Louvre pour 

le plafond (1). 

J'ai aidé Andrieu à tracer les carreaux sur le 

carton. 

Mardi 17 septembre. — Reçu la visite de M. Lau- 
rens, de Montpellier, avec un M. Schirmer (2), 
pays'agiste de Dusseldorf, et M. Saint-René Taillan- 
dier (3), de la Revue, qui m'a plu. 

(1) Apollon vainqueur du serpent Python. 

2Ï Jean-Guillaume Schirmer, peintre allemand, ne en 1807, mort en 
1863 II est, à vrai dire, le fondateur de l'école de paysage de Dussel- 
dorf. En 1854, il fut appelé à la direction de l'école des beaux-arts de 

Carlsruhe. .«,„ i e-Q TV-, 

(3) Saint-René Taillandier, littérateur, ne en 1817, mort en 18/ J. V a- 



38 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Puis Bonvin (1) avec une lettre de Mme Sand. Il a 
également de bonnes manières. Une Mme Camilla 
Gondolfi, pittrice sarda ; elle habite Gênes et Turin 
pendant les sessions. 

— Laurens m'apprend que Ziegler (2) fait une 
grande quantité de daguerréotypes, et entre autres 
des hommes nus. .1 irai le voir pour lui demander de 
m'en prêter. 

Mereredi 18 septembre. — Visite de Wappers (3). 
Il me parle de l'alumine. En la broyant avec tous les 
tons possibles, on obtient un transparent qui en fait 
une laque. 

Lundi 23 septembre. — Wappers, Halévy, Mer- 
cey, Duban ont dîné avec moi. Delaroche n'était pas 
à Paris. 

24 septembre . — Je remarquais dans la Susanne, de 
Paul Véronèse, combien l'ombre et la lumière sont 

bord professeur de littérature, puis collaborateur très actif de la Revue 
des Deux Mondes, il obtint en 1863 la chaire d'éloquence française à la 
Faculté de Paris et fut nommé en 1873 membre de l'Académie française. 

(1) François Bonvin, peintre, né en 1817, mort en 1887. Bonvin peut 
être considéré comme un des meilleurs peintres de genre de notre 
époque. 

(2) Jules-Claude Zieyler, peintre, né en 1804, mort en 1856. Élève 
d'Ingres , il débuta au Salon de 1832 par des tableaux qui commen- 
cèrent sa réputation. Il est l'auteur de la peinture qui décore la grande 
coupole de la Madeleine. Ziegler tient une place distinguée parmi les 
peintres de la première moitié de notre siècle. 

(3) Baron Wappers, peintre belge, né à Anvers en 1803, mort en 1874. 
11 mérite d'être cité parmi les principaux peintres d'histoire de ce temps. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 39 

simples chez lui-même sur les premiers plans. Dans 
une vaste composition comme le plafond, c'est encore 
bien plus nécessaire. La poitrine de la Susanne sem- 
ble d'un seul ton, et elle est en pleine lumière; ses con- 
tours sont également très prononcés : nouveau moyen 
d'être clair à distance. Je l'ai éprouvé également sur 
le carton, après avoir tracé autour des figures un con- 
tour presque niais et sans accents. 

— Sur le préjugé qu on naît coloriste et qu'on 
devient dessinateur, ou bien le « nascuntur poetœ, 
fut nt ora tores » . 

— Sur les peintres-poètes et les peintres-prosa- 
teurs. 

Dimanche 29 septembre. — Mme Cave est venue 
me lire partie de son traité de l'aquarelle, plein de 
choses charmantes. 

En regardant l'esquisse que j'ai colorée de mé- 
moire du Portement de croix de Rubens, je me dis 
qu'il faudrait ébaucher ainsi les tableaux, avec cette 
intensité de ton qui manque un peu de lumière, mais 
qui établit les rapports de localité, et ensuite se livrer 
là-dessus et mettre la lumière et les accents avec la 
fantaisie et la verve nécessaires; ce serait le moyeu de 
l'avoir (cette verve) quand il le faut, pour n'en pas 
dépenser inutilement, c'est-à-dire à la fin. C'est le 
contraire qui arrive le plus souvent, et à moi particu- 
lièrement. 

Ou voit dans le tableau de Van Dyck (je ne parle 



40 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

pas de ses portraits) qu'il n'avait pas toujours la har- 
diesse nécessaire pour revenir vivement et avec inspi- 
ration sur cette préparation où la demi-teinte domine 
un peu trop. 

Il faut à la fois concilier ce que Mme Cave me 
disait de la couleur couleur et de la lumière lumière : 
faire trop dominer la lumière et la largeur des plans 
conduit à l'absence de demi-teintes et par conséquent 
à la décoloration; l'abus contraire nuit surtout dans 
les grandes compositions destinées à être vues de 
loin, comme les plafonds, etc. Dans cette dernière 
peinture, Paul Yéronèse l'emporte sur Rubens par la 
simplicité des localités et la largeur de la lumière. 
(Se rappeler la Susanne et les vieillards du Musée, 
qui est une leçon à méditer.) Pour ne point paraître 
décolorée avec une lumière aussi large, il faut que la 
teinte locale de Paul Véronèse soit très montée 
de ton. 

Mercredi 9 octobre 1850. — Donné au sieur 
Lacroix, pour Bourges, marchand de couleurs incen- 
dié, un petit pastel représentant un Tigre qui lèche 
sa patte (1). 

Mercredi 16 octobre. — Des licences pittoresques. 
Chaque maître leur doit souvent des effets les plus 
sublimes : l'inachevé de Rembrandt, l'outré de 

(i) Voir Supplément au Catalogue Robaut, n° 309. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 41 

Ilubens. Les médiocres ne peuvent oser de la sorte ; 
ils ne sont jamais hors deux-mêmes. La méthode 
ne peut tout régler; elle conduit tout le monde jus- 
qu'à un certain point. Comment aucun des grands 
artistes n'a-t-il essayé de détruire cette foule de pré- 
jugés? ils auront été effrayés de la tâche et auront 
abandonné la foule à ses sottes idées. 

Champrosay, samedi 19 octobre. — Payé à Joseph 
Tissier, ce jour ou deux auparavant, la somme de 
55 francs pour vingt-deux journées de travail au jar- 
din. Il a eu l'effronterie de me présenter ce résultat 
depuis mon départ. De plus, 2 fr. 50 pour un jardi- 
nier, auquel il a acheté des fleurs. 

3 novembre. — Rubens met franchement la demi- 
teinte grise du bord de l'ombre entre son ton local de 
chair et son frottis transparent. Ce ton chez lui règne 
tout du long. Paul Véronèse met à plat la demi- teinte 
de clair et celle de l'ombre. (J'ai remarqué par ma 
propre expérience que ce procédé donne déjà une 
illusion étonnante.) Il se contente de lier l'un à l'autre 
par un ton plus gris mis par places et à sec par-dessus. 
De même, il met, en frôlant, le ton vigoureux et 
transparent qui borde l'ombre du côté du ton gris. 

Titien probablement ne savait pas comment il fini- 
rait un tableau. . . Rembrandt devait être souvent dans 
ce cas ; ses emportements excessifs sont moins un effet 
de son intention que celui de tâtonnements successifs. 



42 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

— Nous avons, dans notre promenade, observé des 
effets étonnants. C était un soleil couchant : les tons 
de chrome, de Lique les plus éclatants du côté du 
clair, et les ombres bleues et froides outre mesure. 
Ainsi l'ombre portée des arbres sur l'herbe naissante, 
laquelle était au soleil l'émeraude la plus chaude, 
était toute froide dans l'ombre portée des arbres tout 
jaunes, terre d'Italie^ brun rouge et éclairés en face 
parle soleil, se détachant sur une partie de nuages 
gris qui allaient jusqu'au bleu. Il semble que plus les 
tons du clair sont chauds, plus la nature exagère 
1 opposition grise : témoin les demi-teintes dans les 
Arabes et natures cuivrées. Ce qui faisait que cet 
effet paraissait si vif dans le paysage, c'était précisé- 
ment cette loi d'opposition. 

Hier, je remarquais le même phénomène au soleil 
couchant : il n'est plus éclatant, plus frappant que le 
midi, que parce que les oppositions sont plus tran- 
chées. Le gris des nuages, le soir, va jusqu'au bleu; 
la partie du ciel qui est pure est jaune vif ou orangé. 
Loi générale : plus d'opposition, plus d'éclat. 

Samedi 23 novembre. — Donné 10 francs d'avance 
au jardinier de Mme Desnous. Je s:iis convenu avec 
lui de 50 francs par an. 

Paris, 26 novembre. — Réunion au Palais-Royal 
de l'ancien jury, pour dépouiller le scrutin relatif au 
Salon. Resté jusqu'au dîner ^ 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 43 

Mercredi 27 novembre. — J'ai passé la matinée 
avec Guillemardet, chez lequel j'avais été pour lui 
recommander Mme Filleau. 

Il me donne ce moyen de M. Dupiu (1) pour trouver 
facilement ce qu'on a à dire : c'est de ne point penser 
aux expressions, lorsqu'on roule à l'avance sa matière 
dans sa tête, mais seulement de penser à la chose 
même et s'en bien pénétrer; 1 expression arrive toute 
seule quand on vient à parier. 

Samedi 14 décembre. — Fini aujourd'hui l'examen 
pour la réception et le placement des tableaux. 

Dans huit jours, nous retournerons pour voir de 
nouveau. Il y a trois semaines que nous ne faisons 
que cela. 

Dimanche 15 décembre. — M. Baldus me donne 
les recettes suivantes : pour coller le papier sur un 
panneau pour peindre, avoir des panneaux encadrés 
en bois simple et qui coûtent meilleur marché. Il 
faut nettoyer le verre sur lequel on doit calquer le 
dessin qu'on veut grandir, avec im chiffon et de 1 eau- 
de-vie. Prendre de la colle forte et y mêler un peu 
de blanc d'Espagne, quand elle est chaude. En met- 
tre sur le panneau et sur le dessin, et appliquer forte- 
ment. Quand le tout est bien pris et qu'on veut 



(1) Sans doute le grand orateur Dupin, dit Dupin aîné, qui fut suc- 
cessivement avocat, procureur général et président de l'Assemblée lé- 
gislative en 184-9. 



44 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

peindre, passer une couche de gélatine. En mettre 
de même sur la peinture faite avant de vernir. 

Pour reboucher les crevasses dans les tableaux 
avant de restaurer : Mastic qu'on trouve chez tous les 
restaurateurs de tableaux, fait de blanc d'Espagne et 
de colle de peau de lapin. Avant de retoucher, pas- 
ser légèrement un siccatif, de manière à faire revenir 
le ton et à imbiber les endroits où est le mastic. Il est 
entendu qu'en lavant avec soin le tableau avant de 
retoucher, on n'a laissé le mastic que dans les cre- 
vasses. Pour retoucher des épreuves de photogra- 
phie, mouiller le papier et l'appliquer sur un verre; 
il adhérera au moins pendant deux heures ; retoucher 
dans l'humide avec aquarelle et rehaut de gouache. 

Samedi 28 décembre. — Chez Chabrier le soir. J'ai 
vu là Desgranges (1), qui me disait qu'il s'était heurté 
une fois contre un pendu dans les rues de Constan- 
tinople. C'était un boucher en contravention... Il en 
faut de très légères pour être puni du dernier sup- 
plice; une augmentation de moins d'un liard sur le 
prix fixé par la police est une raison suffisante. Au 
reste, cela n'étonne personne. Les janissaires lui 
disaient (à Desgranges), et c'est l'opinion commune 
dans le peuple, que le sultan a quatorze hommes à 
tuer par jour. 

— Il y avait Villemain l'ingénieur et un ingénieur 

(1) Desgranges avait fait en 1832 le voyage au Maroc avec Delacroix 
et le comte de Mornay, en qualité d'interprète. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 45 

des ponts et chaussées. Ces messieurs regardaient une 
invasion comme impossible, d'abord parce que tout 
le monde se réunirait contre l'étranger (plaisante 
sécurité dans un pays divisé) ; ensuite parce que l'ar- 
tillerie était si perfectionnée que nulle force envahis- 
sante n'était capable d'en triompher, non plus que 
des tirailleurs combattant isolément et armés d'excel- 
lentes carabines, sous ce prétexte qu'une armée d'in- 
vasion devait agir par colonnes profondes, et que les ha- 
bitants s'éparpillant et travaillant sur elle devaient en 
avoir raison. On avait beau leur objecter que l'artille- 
rie dune part était perfectionnée pour tout le monde, 
et que les assaillants auraient à ce sujet un avantage 
égal; que, de l'autre côté, rien ne les empêchait d'agir 
en tirailleurs... Il n'y a pas eu moyen de les tirer 
de là. 



1851 



Jeudi 2 janvier. — Ovale du plafond de Saint- 
ce : 



Sulpi 



5 mètres = 15 pieds 4 pouces; 
3 mètres 84 cent. = 12 pieds. 



Lundi 13 janvier. — M. Haro a à marranger : 

Le Cheval gris terrassé par une lionne. Le rentoi- 
lage s'était dédoublé. 

Arabe accroupi, provenant dune toile plus grande, 
sur laquelle était la Susanne de Villot. 

La grande toile où étaient deux études de Chats, 
au bitume (1). 

Le Boissy d'Jnglas (2). 



(1) Voir Catalogue Robaut, n° 785. 

(2) Ce tableau, qui est aujourd'hui au Musée de Bordeaux, fut peint 
pour un concours dans lequel la victoire resta au peintre Court. On 
reprochait à Delacroix de n'avoir pas, selon la tradition, découvert la tète 
du président de l'Assemblée. (Voir Cat. Robaut, n°353.) Ce fut après cet 
échec et probablement encore sous l'impression pénible qu'il avait con- 
servée de cette injustice qu'Eugène Delacroix écrivit à Achille Ricourt, 
alors directeur de l'Artiste, la très belle lettre sur les concours, dans 
laquelle on lit ceci : « Je n'ai fait que glisser, au commencement de 
« cet article, sur la difficulté de trouver des juges éclairés et impar- 
« tiaux ; je n'ai parlé ni des brigues ni des complaisances, et je n'ai pas 
« assez appuyé, comme vous l'avez vu sans doute, sur l'impossibilité 
« d'obtenir des jugements équitables Cette matière e6t affligeante autant 

46 



JOURNAL D'ETT(JENE DELACROIX. 47 

28 février. — De Liszt sur Chopin. 

<■■ Quelque regretté qu'il soit et par tous les artis- 
tes et par tous ceux qui Tout connu, il nous est per- 
mis de douter que le moment soit déjà venu où, 
apprécié à sa juste valeur, celui dont la perte nous 
est si particulièrement sensible, occupera le haut 
rang que lui réserve probablement l'avenir. » 

Quelle que soit donc la popularité d'une partie des 
productions de celui que les souffrances avaient brisé 
longtemps avant la mort, il est néanmoins à présumer 
que la postérité aura pour ses ouvrages une estime 
moins frivole et moins légère que celle qui leur est 
encore accordée. Ceux qui, dans la suite, s'occuperont 
de l'histoire de la musique, feront sa part, et elle sera 
grande, à celui qui y marqua par un si rare génie 
mélodique, par de si heureux et remarquables agran- 
dissements du tissu harmonique, que ses conquêtes 
seront avec raison plus prisées que mainte œuvre de 
surface plus étendue, jouée et rejouée par un grand 
nombre d'instruments, chantée et rechantée par la 
foule des prima donna. 

En se renfermant dans le cadre exclusif du piano, 
Chopin, à notre sens, a fait preuve d'une des qualités 
les plus essentielles à un écrivain, la juste appréciation 
de la forme dans laquelle il lui est donné d'exceller, 

« que fée-onde ; je laisse à votre sagacité, Monsieur le rédacteur, à votre 
« connaissance des mœurs et de la faiblesse de notre nature, à creuser 
« ce triste sujet, à éclairer, 9i vous en avez le courage, les manœuvres 
« de l'envie et de cette avidité nécessiteuse qui se précipite dans les 
« concours comme à une curée. » (Corresp., t. I, p. 159.) 



48 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

et néanmoins ce fait, dont nous lui faisons un sérieux 
mérite, nuisit à l'importance de sa renommée. 

Difficilement peut-être un autre, en possession de si 
hautes facultés mélodiques et harmoniques, eût-il 
résisté aux tentations que présentent les chants de l'ar- 
chet, les alanguissements de la flûte, les assourdisse- 
ments de la trompette, que nous nous obstinons encore 
à croire la seule messagère de la vieille déesse dont 
nous briguons les subites faveurs. Quelle conviction 
réfléchie ne lui a-t-il pas fallu pour se borner à un cercle 
plus aride en apparence et y faire éclore par son génie 
ce qui semblait ne pouvoir fleurir sur ce terrain? Quelle 
pénétration intuitive ne révèle pas ce choix exclusif 
qui, arrachant les divers effets des instruments à leur 
domaine habituel, où toute l'écume du bruit fût venue 
se briser à leurs pieds, les transportait dans une 
sphère plus restreinte, mais plus idéalisée? Quelle 
confiante aperception des puissances futures de son 
instrument a dû présider à cette renonciation volon- 
taire d'un empirisme si répandu qu'un autre eût 
probablement considéré comme un contresens d'enle- 
ver d'aussi grandes pensées à leurs interprètes ordi- 
naires ! Combien nous devons sincèrement admirer 
cette unique préoccupation du beau pour lui-même, 
qui d'une part a soustrait son talent à la propension 
commune de répartir entre une centaine de pupitres 
chaque brin de mélodie, et qui de l'autre lui fit 
augmenter les ressources de l'art, en enseignant à les 
concentrer dans un moindre espace ! 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 40 

Loin d ambitionner le fracas de l'orchestre, Chopin 
se contenta de voir sa pensée intégralement repro- 
duite sur l'ivoire du clavier. Il atteignit toujours son 
but, celui de ne rien faire perdre en énergie à la con- 
ception musicale; mais il ne prétendait jamais aux 
effets d'ensemble et à la brosse du décorateur. On n'a 
point assez sérieusement et assez attentivement réflé- 
chi sur la valeur des dessins de ce pinceau délicat, 
habitué qu'on est de nos jours à ne considérer comme 
compositeurs dignes d'un grand nom que ceux qui 
ont laissé au moins une demi-douzaine d'opéras, 
autant d'oratorios et quelques symphonies, deman- 
dant ainsi à chaque musicien de faire tout et un peu 
plus que tout. 

Cette notion, si généralement répandue qu'elle soit, 
n'en est pas moins d'une justesse très probléma- 
tique. Nous sommes loin de contester la gloire plus 
difficile à obtenir et la supériorité réelle des chantres 
épiques qui déploient sur un large plan leurs splen- 
dides créations; mais nous désirerions qu'on appli- 
quât à la musique le prix qu'on met aux proportions 
matérielles dans les autres arts, qui, en peinture par 
exemple, place une toile de vingt pouces carrés, comme 
la Vision d'Ezéchiel de Raphaël ou le Cimetière de 
Ruysdaël, parmi les chefs-d'œuvre évalués plus haut 
que tel immense tableau, fût-il de Rubens ou du Tin- 
toret. En littérature, Béranger est-il un moins grand 
poète pour avoir resserré sa pensée dans les limites 
étroites de la chanson? Pétrarque ne doit-il pas son 
ii. 4 



50 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

triomphe à ses sonnets, et de ceux qui ont le plus 
répété leurs suaves rimes, en est-il beaucoup qui 
connaissent l'existence de son poème sur l'Afrique? 
Or, on ne saurait s'appliquer à faire une analyse 
intelligente des travaux de Chopin sans y trouver des 
beautés d'un ordre très élevé, d'une expression 
parfaitement neuve et d'une contexture harmonique 
aussi originale qu'accomplie. Chez lui la hardiesse se 
justifie toujours, la richesse, l'exubérance même 
n'excluent pas la clarté; la singularité ne dégénère 
pas en bizarrerie baroque; les ciselures ne sont pas 
désordonnées, et le luxe de l'ornementation ne sur- 
charge pas l'élégance des lignes principales. Les 
meilleurs ouvrages abondent en combinaisons qui, 
on peut le dire, forment époque dans le maniement 
du style musical. Osées, brillantes, séduisantes, elles 
déguisent leur profondeur sous tant de grâce, et leur 
habileté sous tant de charme, que ce n'est qu'avec 
peine qu'on peut se soustraire à ce charme entraînant 
pour les juger à froid sous le point de vue de leur 
valeur théorique; valeur qui a déjà été sentie, mais 
qui se fera de plus en plus reconnaître, lorsque le 
temps sera venu d'un examen attentif des services 
rendus à l'art, durant la période que Chopin a 
traversée. 

C'est à lui que nous devons cette extension des 
accords, soit plaqués, soit en arpèges, soit en batte- 
ries; ces sinuosités chromatiques et enharmoniques 
dont ses études oèfrent de si frappants exemples; ces 



JOURNAL D'EUGEÏNE DELACROIX. 51 

petits groupes de notes surajoutées, tombant par- 
dessus la figure mélodique, pour la diaprer comme 
une rosée, et dont on n'avait encore pris le modèle que 
dans les fioritures de l'ancienne grande école de chant 
italien. Reculant les bornes dont on n'était pas sorti 
jusqu'à lui, il donna à ce genre de parure l'imprévu 
et la variété que ne comportait pas la voix humaine 
servilement copiée par le piano, dans des embellis- 
sements devenus stéréotypés et monotones. 

Il inventa ces admirables progressions harmoniques 
qui ont doté d'un caractère sérieux même les pages qui, 
parla légèreté de leur sujet, ne paraissaient pas devoir 
prétendre à cette importance. Mais qu'importe le 
sujet? N'est-ce pas l'idée qu'on en fait jaillir, l'émotion 
qu'on y fait vibrer, qui l'élève, l'ennoblit et le grandit? 
Que de mélancolie, que de finesse, que de sagacité, 
que d'art surtout, dans ces chefs-d'œuvre de la Fontaine 
dont les sujets sont si familiers et les titres si modestes! 
Le titre d'études et de préludes 1 est aussi; pourtant 
les morceaux de Chopin qui les portent n'en reste- 
ront pas moins des types de perfection dans un genre 
qu'il a créé, et qui relève, ainsi que toutes ses œuvres, 
du caractère de son genre poétique. 

Écrits presque en premier jet , ils sont empreints 
d'une verve juvénile qui s'efface dans quelques-uns de 
ses ouvrages subséquents plus élaborés, plus achevés, 
plus savants, pour se perdre tout à fait dans ses der- 
nières productions d'une sensibilité surexcitée, qu'on 
dirait être la recberche de l'épuisement. 



52 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Si nous avions à parler ici en termes d'école du 
développement de la musique de piano, nous dissé- 
querions ces magnifiques pages qui offrent une si 
riche glane d'observations; nous explorerions, en pre- 
mière ligne, ces nocturnes, ballades, impromptus, 
scherzos, qui tous sont pleins de raffinements harmo- 
niques aussi inattendus quinentendus ; nous les 
rechercherions également dans ses polonaises, ma- 
zurkas, valses, boléros.. . Mais ce n'est ni l'instant ni le 
lieu d'un travail pareil, qui n'offrirait d'intérêt qu'aux 
adeptes. 

C'est par le sentiment qui déborde de toutes 
ces œuvres qu'elles se sont répandues et popula- 
risées ; sentiment éminemment romantique, indivi- 
duel, propre à leur auteur et néanmoins sympathique 
non seulement au pays qui lui doit une illustration de 
plus, mais à tous ceux que purent jamais toucher les 
infortunes de l'exil et les attendrissements de l'amour. 

Ne se contentant pas toujours des cadres où il était 
libre de dessiner les contours si heureusement choisis 
par lui, Chopin voulut aussi enclaver sa pensée dans 
les classiques barrières. Il a écrit de beaux concertos 
et de belles sonates : toutefois il n'est pas difficile de 
distinguer dans ces productions plus de volonté que 
d'inspiration. La sienne était impérieuse, fantasque, 
irréfléchie. Ses allures ne pouvaient être que libres, et 
nous croyons qu'il a violenté son génie chaque fois 
qu il a cherché à l'astreindre aux règles, aux classifi- 
cations, à une ordonnance qui n'était pas la sienne 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 53 

et ne pouvait concorder avec les exigences de son 
esprit, un de ceux dont la grâce se déploie surtout 
lorsqu'ils semblent aller à la dérive. 

Il a pu être entraîné à désirer ce double succès par 
l'exemple de son ami Mickiewicz (1), qui, après avoir 
réussi dans une poésie fantastique qui lui est propre, 
réussit jusqu'à un certain point dans la forme clas- 
sique. Chopin n'obtint pas aussi complètement le 
même succès, à notre avis ; il n'a pas pu maintenir, 
dans le carré d'une coupe anguleuse et raide, ce 
contour flottant et indéterminé qui fait le charme de 
sa pensée; il n'a pas pu y enserrer cette indécision 
nuageuse et estompée, qui, en détruisant toutes les 
arêtes de la forme, la drape de longs plis comme 
de flocons brumeux. 

Ces essais brillent pourtant par une rare distinction 
de styles et renferment des fragments d'une surpre- 
nante grandeur. Nous citerons Yadagio du second 
concerto, pour lequel il avait une prédilection marquée 
et qu'il se plaisait à redire fréquemment. Ses dessins 
accessoires appartiennent à la plus belle manière de 

l'auteur Tout ce morceau est plein d'une idéale 

perfection, son sentiment tour à tour radieux et plein 
d'apitoiements. Il fait songera un magnifique paysage 
inondé de lumière, à quelque fortunée vallée de Tempe 
qu'on aurait fixée pour être le lieu d'un récit lamen- 

(1) Adam Mickiewicz, poète polonais (1798-1855). Les œuvres de 
Mickiewicz se distinguent par une grande variété de sujets et d inspira- 
tions. 



54 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

table, dune scène attendrissante; on dirait un irré- 
parable regret, accueillant le cœur humain en face 
dune incomparable splendeur de la nature. Contraste 
soutenu par une fusion de tons, une dégradation de 
teintes incomparable qui empêche que rien de heurté 
ou de brusque ne vienne faire dissonance à l'impres- 
sion émouvante qu'il produit, et qui en même temps 
mélancolise la joie et rassérène la douleur. 

Mardi 29 avril (1). — Ton des enfants dans le 
tableau de Python. Après avoir cherché et massé 
avec des tons fiais et demi-teinte en même temps, 
modelé à sec en mettant des clairs très empâtés de 
blanc et très peu de vermillon. 

Sur les ombres, frotté le ton de vermillon, bleu de 
Prusse et blanc, lequel doit déborder pour faire la 
d^mi-teinte bleuâtre, et sur lequel, pour faire le reflet, 
on met le ton de blanc et vermillon avec antimoine ou 
cadmium, mais Y antimoine fait plus frais. En repas- 
sant ce reflet qui doit faire mieux à sec, il faut ajouter 
le ton de bleu de Prusse ci-dessus à 1 antimoine. 

Les tons de repiqués vigoureux dans les ombres 
ou de contours prononcés en brun avec vermillon et 
cobalt. Ce ton est excellent pour préparer et chercher 

(1) Toutes les observations techniques présentées ici par le maître sur 
le Python, la Vénus, la Nymphe, la Minerve, la Junon, se réfèrent à la 
célèbre composition : Apollon vainqueur du serpent Python, qui décore le 
plafond de la galerie d'Apollon au Louvre. Noue avons donné dans le 
précédent volume la description littéraire faite par lui-même, de l'œuvre 
qui devait le plus contribuer à sa gloire 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 55 

le dessin par la couleur dans les natures fraîches. 

Pour finir les clairs, repeindre légèrement avec des 
demi-pâtes pour lier le rehaut de blanc avec la masse 
générale. 

Pour retoucher la Vénus qui était trop jaune, frotté 
les ombres surtout et presque toutes les parties avec 
laque jaune et laque rouge. Pour le reflet dans les 
ombres sur ce frottis, antimoine avec bleu de Prusse, 
vermillon et blanc. Ce ton est très remarquable. 

Pour les reflets de chairs tendres plus chauds, met- 
tre cadmium, au lieu d'antimoine. Cette dernière cou- 
leur fait très bien aussi avec terre de Cassel et blanc. 

Cette préparation de bleu de Prusse, vermillon et 
blanc s'applique aux chairs dont la demi-teinte est 
violette, comme dans le pastel que j'ai fait d'après 
Mme Cave. Pour celles, au contraire, dont la demi- 
teinte est verte, préparer avec terre d'ombre natu- 
relle, blanc ou tout autre ton verdâtre. 

La terre verte peut servir beaucoup. Sur un de ces 
enfants qui étaient préparés trop rouge, un simple 
glacis de terre verte a fort bien fait. 

Autre ton vert plus vif, que j'ai employé dans la 
Nymphe, en contraste avec le ton bleu de Prusse : ver- 
millon, blanc, vert émeraude, jaune de Naples. 

— La Nymphe sur une ébauche frottée et presque au 
ton, frotté le tout avec laque jaune et laque rouqe. 
Remarqué les principaux accents, au bord d'ombres, 
avec cobalt et vermillon, ou peut-être mieux terre de 
Cassel et blanc foncé et vermillon (ton excellent pour 



56 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

les bords d'ombres ou pour des enfoncements qu'on 
rend chauds ou froids à volonté); posé demi-teinte de 
bleu de Prusse, vermillon, blanc, également vers 
l'ombre et vers le clair, de manière qu'en reflétant 
l'ombre avec un ton chaud ou doré vers le clair, 
ce ton se mêle avec les tons de chair dans le clair 
posés avec la variété convenable... 

Par places dans l'ombre, le ton vert fait avec vert 
émeraude, jaune de Naples, et par places aussi comme 
demi-teintes dans le clair. Dans les parties sangui- 
nes, cette demi-teinte est nécessaire pour reprendre, 
commue dans YEnfant au trident, où elle est faite avec 
de ]#♦ terre verte, frottée presque sur toute la prépa- 
ration qui était d'un ton de chair clair et déjà brillant. 

Les tons de chairs, en s'ajoutant et se mêlant à ces 
frottis de terre verte, donnaient la demi-teinte san- 
guine. 

— Dans la Nymphe, employé très beau ton de 
chair brillant et vigoureux de vermillon, blanc, jaune 
de chrome foncé avec vert émeraude, jaune de Naples. 

— Le Cheval rouge. Sur une préparation demi- 
teinte de cheval alezan foncé, clairs presque couleur 
de chair, mais un peu plus vifs et en rubans. Pla- 
ques d'une demi-teinte plus forte et assez chaude, 
tout contre les clairs touchés de terre d Italie brûlée 
et brun rouge et même vermillon, les côtoyant 
presque nettement. Dans l'ombre, sur une demi-teinte 
d'ombre, parties brunes avec terre a" Italie brûlée 
et momie, modifiées à propos avec terre de Cassel et 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 57 

blanc très foncé faisant un gris violet. Reflets sous le 
ventre orangés verdâtres, violâtres. — Reflets du côté 
du ciel très franc avec bleu de Prusse, vermillon, blanc. 
Nuages du deuxième plan sous le char. 

Lundi 5 mai. — Sur le gris jaunâtre du fond clair 
des nuages jaune de Naples, blanc, enfin le ton de 
1 esquisse ; l'ombre avec un ton liquide jaunâtre ou 
le jaune de Naples, la momie, etc., qui laisse un filet 
de ton gris de dessous entre le clair et lui ; sur cette 
ombre jaune, revenir avec terre de Cassel et blanc ; 
achevé de donner la finesse et le nacré. 

Excellent reflet pour mettre sur une préparation 
grise à plat dans l'ombre des natures tendres, comme 
dans le groupe des trois enfants près de la Minerve : 
antimoine, cendre d'outremer et un ton rose plus ou 
moins foncé. 

Ajouter du cobalt et vermillon de laque, autre 
variété très belle et plus foncée, avec du blanc, très 
beau violet rompu pour demi-teinte de chair. 

— Les hommes de Daniel (1) : ils étaient préparés 
très heurtés, 1 un d'un ton très sanguin, 1 autre plus 
jaune. Pour les achever, passé sur le premier un 

(1) Delacroix fait ici allusion au tableau de Daniel dans la fosse 
aux lions qui est de 1849 et appartient à la galerie Rruvas de Montpellier. 
Les hommes de Daniel sont les deux personnages dont la tête et le haut 
du buste se détachent sur l'ouverture de la fosse et qui regardent épou- 
vantés la scène biblique. Dans une variante de ce même sujet, datée de 
1853, ils ont été remplacés par un aigle qui plane. Cette année, qui fut 
celle où il exposa YUgolin, il se présentait à l'Institut, qui lui préférait 
L. Cogniet. (Voir Catalogue Robaut, n M 1066 et 1213.) 



58 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

ton vert à demi-pâte, sur l'autre un ton^m violet. Le 
tout est devenu d'un ton louche voilant les clairs et 
les ombres; touché par-dessus les chairs analogues et 
reflété les ombres ; le ton vert et violet donnant une 
espèce de demi-teinte intermédiaire. 

Ombre pour l'or dans le char et en général : terre 
de Sienne naturelle, laque jaune, le jaune indien y 
fait également bien. 

— Le cheval blanc : peint avec des tons carnés dans 
les ombres, mais formés plutôt de tons lilas et violâ- 
tres {terre de Cassel). Relevé ensuite par le ton de 
terre d'ombre et blanc, qui a donné le satiné. 

Clairs définitifs des nuages portant la Junon, etc. : 
cadmium, blanc ou jaune de Naples, avec rose ; ils 
étaient modelés avec terre d'ombre naturelle et blanc 
et noir de pèche; les premiers clairs avec momie et 
blanc. 

— L' homme de devant : les clairs pour retouches, 
blanc, ocre jaune, teinte rose, terre de Cassel et blanc, 
jaune de zincle plus citron. Demi-teinte : terre verte 
brûlée et blanc; brun de Florence, terre verte; à peu 
près de même pour les ombres, avec moins de blanc, 
c'est-à-dire la terre verte brûlée pure, etc. 

— Renvoi pour la Nymphe : Sur la préparation des 
ombres faites avec un frottis de laque jaune et laque 
rouge, et surtout dans les parties obscures, revenir 
avec le ton de laque rouge et vermillon, et le vert 
qu'il faut mettre sur la palette à côté de ce dernier, 
terre verte, vert émeraude, blanc. 



JOURNAL D'EUGEÎNE DELACROIX. 59 

Sur le frottis pour revenir de laque rouge et laque 
jaune, rendre d'abord plus vigoureuses les ombres 
avec ce même frottis. Mettre ensuite à cbeval sut- le 
clair et l'ombre un ton gris violet ou gris bleu, soit 
bleu de Prusse, vermillon, blanc ou noir de pèche et 
blanc, ou un ton gris plus approprié encore à l'objet. 

Dans les clairs, mettre franchement sur le frottis 
ci-dessus laque jaune et laque rouge, qui doit régner 
partout, les tons de vermillon et blanc (pour rose) 
ou cadmium et blanc (jaune orange), ou cobalt, ver- 
millon, blanc (violet). 

Dans les ombres, remarqué les bords avec cobalt, 
vermillon ou terre de Cassel foncée et vermillon, et 
dans le corps de l'ombre, projeter tons verts crus et 
violets ou bleus. Ensuite tons de cadmium et blanc 
et vermillon qui fait le ton orangé de l'ombre, et 
le vermillon, cobalt, laque rouge et blanc pour le 
violet rouge. Sur tout cela, dans lonibre, revenir 
avec des tons de clair qui ôtent l'ardeur du ton. 

Pour repeindre le bras de la Minerve : Sur l'ancien 
fond couleur de chair, marqué les ombres avec laque 
et latjiie jaune très solidement empâté; peut-être un 
peu de terre verte dedans. — Teintes de vert et de 
violet mises crûment çà et là dans le clair sans le 
mêler, mais suivant la place; ces teintes d'une valeur 
assez foncée, pour faire le bord de l'ombre. 

Quelques-unes de ces teintes dans l'ombre sur le 
frottis. 

Sur la partie dans le clair, ajouté ensuite tons 



60 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

de chairs clairs blanc et vermillon, ocre de ru et 
blanc, pour les plaques jaunes qui se trouvent dans la 
chair. Ton de laque et blanc (lequel suffit si c'est le 
vert de cobalt d'Edouard); si c'est celui qui est plus 
commun et qui ressemble à de la terre verte, y ajouter 
du cobalt. Ce ton de vert est très particulier à la 
chair fine des belles peaux, et prend beaucoup de 
valeur, mêlé au ton de laque et blanc. 

Pour reprendre le ciel jaunâtre derrière le serpent, 
frottis de cobalt et vermillon. Clairs de laque jaune 
et le ton mauve de cobalt, vermillon, laque blanc. 

Mardi 13 mai. — Très beau violet pour la chair : 
le ton de laque et vermillon mêlé sans trop le confon- 
dre avec celui de vert émeraude fin, terre verte et 
blanc (lesquels sont à côté l'un de l'autre sur la palette 
qui m'a servi en dernier lieu pour le Python). 

— La Femme impertinente (1) était préparée très 
empâtée et d'un ton très chaud et surtout très rouge. 
Passé dessus un glacis de terre verte, peut-être un 
peu de blanc. Cela a fait la demi-teinte gris opale 
irisée; là-dessus touché simplement des clairs avec 
l'excellent ton terre Cassel, blanc et un peu de vermil- 
lon; puis quelques tons orangés francs par places. 
Tout ceci n'était encore qu'une préparation, mais de 

(1) C'était une de ses Baigneuses que Delacroix désignait sous ce litre. 
« La jeune femme a la tète cernée d'un ruban bleu, qui flotte sur son 
« dos : elle s'appuie sur un banc de verdure, où sont déposés des vête- 
« ments qui éclatent en tons blancs et rouges. Les eaux sont d'un bleu 
« intense. » (V. Catalogue Robaut.) 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 61 

la plus grande finesse. La demi-teinte était complè- 
tement chair. 

— Dans Y Andromède, probablement à cause du 
fond très chaud, mêler beaucoup de jaune de Naples 
avec le vermillon dans le clair. 

— Pour le Lion dans les montagnes, effet de ma- 
tin ; pour le ciel sur la toile, frottis noir et blanc. 
Un peu de cobalt par places. Lumière immanquable 
avecjaunede zinc le plus clair (celui qui semble avoir 
du blanc), avec laque brûlée et blanc. 

Tons alpestres dans les montagnes : sur frottis de 
noir, blanc et bleu de Prusse, quelques tons de vert 
émeraude fin et blanc, ou le ton de vert émeraude, 
bleu de Prusse et blanc. Mettre du rose dans les tons 
très lointains. 

Belle demi-teinte d'or verdâtre : ocre jaune, vert 
émeraude. Plus chaude : les mêmes, avec une 
pointe de chrome foncé. 

Approchant de ceux-ci et fort bon pour les chairs, 
surtout à côté des violets : ocre jaune, vert de Se liée le 
ou ocre jaune, vert de Sclieele et chrome n° 2, tous 
deux charmants. 

Beau ton de chair : terre d'Italie brûlée, blanc, 
vert émeraude, terre Sienne naturelle et terre Sienne 
brûlée remplacent le jaune mars. Beau avec blanc, 
jaune indien; bitume remplace le jaune de Rome, 
laque jaune, équivaut au stilde grain. 

Demi-teinte rosée chairs fraîches : vert de zinc, le 
plus clair à côté de vermillon blanc, une pointe de 



62 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

laque; mêler ces deux tons tout faits suivant le degré 
convenable. 

Chrome foncé avec vert de zinc foncé ou clair, 
admirable ton pour paysage. Fait clairs chauds 
dans les feuilles, soit reflets dans l'ombre. Fait bien 
surtout sur feuilles préparées d'un vert trop cru 
— éloigne. 

Vendredi <ô juin. — Hier, inauguration des salles 
du Musée (1). L'impression profonde que mont 
faite les Lesueur ne m'empêche pas de me rendre 
compte du degré de force que la couleur peut ajouter 
à l'expression. Contre l'opinion vulgaire, je dirais 
que la couleur a une force beaucoup plus mystérieuse 
et peut-être plus puissante; elle agit pour ainsi dire à 
notre insu. Je suis convaincu même qu'une grande 
partie du charme de Lesueur est due à sa couleur. II a 
l'art, qui manque tout à fait au Poussin, de donner 
1 unité à tout ce qu'il représente. La figure eu elle- 
même est un ensemble parfait de lignes et d'effets, et 
le tableau, réunion de toutes les figures, est accordé 
partout. Cependant il est permis de croire que s'il 

(1) Cette inauguration précéda de quatre mois seulement l'inaugura- 
tion du plafond de la galerie d'Apollon, pour laquelle il lança des invi- 
tations ainsi rédigées : «M. Delacroix a l'honneur de vous inviter à 
« visiter la peinture qu'il vient de terminer dans la galerie d'Apollon au 
« Louvre. Vous voudrez bien vous y présenter les jeudi 16 et vendredi 
« 17 octobre, depuis onze heures jusqu'à trois heures. » Cette cérémonie 
attira, comme bien on pense, une foule d'artistes et de curieux; le spec- 
tacle de la salle ainsi animée devait inspirer au caricaturiste Daumier une 
de ses plus chaudes et de ses plus brillantes peintures, dans la manière 
du Voleur d'ânes et de V Amateur d'estampes, que les artistes ont 
admirés à l'Exposition des caricat; ristes. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 63 

avait eu à peindre la Reine à cheval dont Rubens a fait 
un si magnifique tableau, il n'eût pas été aussi avant à 
l'imagination dans un sujet dépourvu d'expression 
comme lest celui-là. Un coloriste seul pouvait imagi- 
ner ce panache, ce cheval, cette ombre transparente 
de la jambe de derrière, qui se lie au manteau. 

Poussin (1) perd beaucoup au voisinage de Le- 
sueur... La grâce est une muse qu'il n'a jamais entre- 
vue. L'harmonie des lignes, de l'effet de la couleur est 
également une qualité ou une réunion des qualités les 
plus précieuses qui lui a été complètement refusée. 
La force de la conception, la correction poussée au 
dernier terme, jamais de ces oublis ou de ces sacri- 
fices faits au liant, à la douceur de l'effet ou à l'entraî- 
nement de la composition ! Il est tendu dans ses 
sujets romains, dans ses sujets religieux ; il l'est dans 
ses bacchanales ; ses faunes et ses satyres sont 
un peu trop retenus et sérieux ; ses nymphes sont 
bien chastes pour des êtres mythologiques; ce sont 
de très belles personnes qui n'ont rien de mytholo- 
gique on de surnaturel. Il n'a jamais pu peindre la tête 
du Christ ; le corps pas davantage, ce corps d'une com- 

(1) Les idées d'Eugène Delacroix sur Poussin devaient être reprises et 
développées deux ans plus tard dans une série d'articles qui parurent au 
Moniteur les 26, 28, 30 juin 1853. Il s'y montre moins sévère pour le 
Poussin que dans le fragment du Journal, puisqu'il écrit ceci en manière 
de conclusion : « Indiquer le nom de ces admirables compositions, c'est 
« rappeler à la mémoire de tout le monde ce charme, cette grandeur, 
« cette simplicité dont elles sont remplies et qui rendent toute descrip- 
« ûon languissante. Il en est ainsi de ces bacchanales, de ces allégories 
" dans lesquelles il excellait et qu'on ne peut comparer qu'à ces mêmes 
« sujets, quand ils sont traités parles anciens. » 



64 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

plexion si tendre ; cette tête où se lisent l'onction et la 
sympathie pour les misères humaines. En faisant ses 
Christs, il a plus pensé à Jupiter, même à Apollon. La 
Vierge lui a manqué également; il n'a rien entrevu 
de ce personnage plein de divinité et de mystère. Il 
n'intéresse à son enfant Jésus ni les hommes épris de 
sa grâce, ni les animaux que l'Evangile intéresse à la 
venue de l'enfant divin. Le bœuf et l'âne manquent 
autour de la crèche du Dieu qui vient de naître sur la 
même paille où ils reposent... ; la rusticité des bergers 
qui viennent l'adorer est un peu relevée par un sou- 
venir des figures antiques. . . ; les rois mages ont un peu 
de la raideur et de l'économie de draperies et d'accou- 
trements qu'on remarque dansles statues; je ne trouve 
pas ces manteaux de soie ou de velours couverts de 
pierreries portés par des esclaves, et qu'ils traînent 
dans cette étable aux pieds du Maître de la nature 
qu'un pouvoir surnaturel leur vient révéler. Où sont 
ces dromadaires, ces encensoirs, toute cette pompe? 
Admirable contraste dans un humble réduit ! 

Je suis convaincu que Lesueur n'avait pas cette 
méthode du Poussin de disposer l'effet de ses tableaux 
au moyen de petites maquettes éclairées par le jour 
de l'atelier. Cette prétendue conscience donne aux 
tableaux du Poussin une sécheresse extrême... Il 
semble que toutes ses figures sont sans lien les unes 
avec les autres et semblent découpées; de là ces lacu- 
nes et cette absence d'unité, de fondu, d'effet, qui se 
trouve dans Lesueur et dans tous les coloristes. Isa- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 65 

phael tombe dans ce décousu, par suite dune autre 
pratique, celle de dessiner consciencieusement chaque 
figure nue, avant de la draper. 

Bien qu'il soit nécessaire de se rendre compte de 
toutes les parties de la figure, pour ne pas s'écarter 
des proportions que les vêtements peuvent dissimuler, 
je ne saurais être partisan de cette méthode exclusive, 
et à laquelle il semble, si on s'en rapporte à toutes les 
études qui nous sont restées de lui, qu'il se soit 
toujours conformé scrupuleusement. Je suis bien sûr 
que si Rembrandt se fût astreint à cet usage d'atelier, 
il n'aurait ni cette force de pantomime, ni cette force 
dans l'effet qui rend ses scènes la véritable expression 
de la nature. Peut-être découvrira-t-on que Rem- 
brandt est un beaucoup plus grand peintre que 
Raphaël (1). 

J'écris ce blasphème propre à faire dresser les che- 
veux de tous les hommes d'école, sans prendre déci- 
dément parti; seulement je trouve en moi, à mesure 
que j'avance dans la vie, que la vérité est ce qu'il y a 
de plus beau et de plus rare... Rembrandt n'a pas, si 
vous voulez, absolument l'élévation de Raphaël... 

Peut-être cette élévation que Raphaël a dans les 

(1) A propos de ce parallèle sur lequel nous nous sommes expli- 
qué dans la préface, il nous parait intéressant de renvoyer à l'étude sur 
Raphaël, qui fut un des premiers travaux littéraires d'Eugène Delacroix 
et qui parut à la Revue de Paris en 1830. On y verra une nouvelle preuve 
de ce que nous disions dans cette préface, à savoir que « les points de 
« vue se modifient avec l'âge, et que les qualités qui semblent prépondé- 
« rantes au début d'une carrière prennent souvent une importance 
« moindre à l'époque de la maturité » . 

n. 5 



66 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

ligues, dans la majesté de chacune de ses figures, 
Rembrandt 1 a-t-il dans la mystérieuse conception du 
sujet, dans la profonde naïveté des expressions et des 
gestes. Bien qu on puisse préférer cette emphase ma- 
jestueuse de Raphaël, qui répond peut-être à la gran- 
deur de certains sujets, on pourrait affirmer, sans se 
faire lapider par les hommes de goût, mais j entends 
d un goût véritable et sincère, que le grand Hollan- 
dais était plus Hâtivement peintre que le studieux 
élevé du Pérugin. 

Samedi 14 juin. — L'exécution des corps morts 
dans le tableau de Python, voilà ma vraie exécution, 
celle qui est le plus selon ma pente. Je n'aurais pas 
celle-là d'après nature, et la liberté que je déploie 
alors fait passer sur l'absence du modèle. — Se rappe- 
ler cette différence caractéristique entre cette partie 
de mon tableau et les autres. 

— Allégorie sur la Gloire (1). — Dégagé des liens 
terrestres et soutenu par la Vertu, le Génie parvient 
au séjour de la Gloire, son but suprême : il abandonne 
sa dépouille à des monstres livides, qui personnifient 
l'envie, les injustes persécutions, etc. 

11 août. — « Je suis triste de votre ennui. Avec 
tant de moyens pour passer votre temps agréable- 
ment dans ce monde, vous ne jouissez pas des avan- 

(i) Voir Catalogue Robaut, n os 727 et 728. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 67 

tages que vous avez sous la main, et que le ciel 
accorde relative m eut à bien peu de créatures, dans 
notre état de civilisation. Vous avez raison, quand 
vous me trouvez heureux de l'exercice d'un art qui 
m'amuse et m'intéresse réellement; mais à quel prix 
acquiert-on ce talent souvent médiocre et contestable, 
qui nous console, si vous voulez, dans certains 
moments! . . . Et que de chagrins l'accompagnent, dont 
on ne raconte jamais la centième partie ! Notez que 
vous faites partie de ce petit nombre pour lequel, nous 
autres mouches à miel, nous nous exterminons ; c'est 
pour vous plaire que nous jaunissons et que nous 
avons des gastrites... Vous n'avez autre chose à faire 
que de nous admirer, et, ce qui est infiniment plus 
agréable, de nous critiquer; et cela, avec des condi- 
tions de digérer infiniment supérieures , car vous 
prenez le repos et l'exercice quand il vous plaît... 
Vous allez, vous venez, vous vous reposez. Mais les 
bonnetiers eux-mêmes ne travaillent, comme des 
nègres, trente ans de leur vie que pour se reposer un 
jour. Vous êtes donc arrivé tout porté là où nous 
tendons, nous autres nègres, de toute la force de nos 
muscles ou de notre intelligence; vous êtes à l'abri 
des journalistes, des envieux. Avez-vous un ennemi?... 
vous lui donnez à dîner, vous l'enchaînez même à vous 
amuser dans l'occasion. 

« Allons donc, mon ami, égayez-vous un peu, pour 
ce qui vous concerne, au spectacle de ce que souffrent 
tant de malheureux qui, loin de donner à dîner et 



68 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

d'avoir du superflu et des jouissances, n'ont pas même 
le nécessaire; et surtout allez voir la mer. Là, pour 
le coup, on ne peut jamais s'ennuyer. C'est un spec- 
tacle dont on ne peut se lasser... » 

Jeudi 14 août. — Pour les pendentifs (1) : Anges, 
i un sonnant de la trompette, l'autre montrant le livre 
redoutable. — Anges présentant de l'encens ou la 
flamme des vœux. — Le Chandelier. — Des Palmes. 
— Ange gardien. — Ange conduisant les âmes à la 
sortie du corps. — Ange réveillant les morts. 

(1) Chapelle des Saints Anges, à Saiat-Sulpice. (Voir Catalogue 
Robaut, n^ 1338 et n°* 1343 à 1345.) 



1852 



Mercredi 21 janvier. — Avez-vous vu par hasard 
le pont Neuf, comme on nous le fait? 11 sera vérita- 
blement digne de son nom, n'ayant plus aucun 
rapport avec l'ancien, qui était celui que nous avons 
vu toujours et si connu qu'on disait : Connu comme le 
pont Neuf. Il faudra rayer le proverbe, avec beaucoup 
d'autres illusions. 

26 janvier. — Vu les tapisseries sublimes delà Vie 
d' Achille, de Rubens, à la vente faite à Mousseaux. 
Ses grands tableaux ou ses tableaux en général n'out 
pas cette incorrection ; mais ils n'ont pas cette verve 
incomparable. Ici il ne cherche pas et surtout il 
u améliore pas. En voulant châtier la forme, il perd 
cet élan et cette liberté qui donnent l'unité et l'action; 
la tête d'Hector renversée, d'une expression et même 
d'une couleur incomparables; car il est à remarquer 
que, toutes passées qu'elles sont, ces tapisseries con- 
servent étonnamment le sentiment de la couleur, 
d'autant plus qu'elles n'ont dû être faites que d'après 
des cartons légèrement colorés. 



70 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Les trépieds apportés devant Achille avec Briséis 
que les vieillards lui ramènent. Que d'alambiquages, 
que de petites intentions les modernes auraient pro- 
digues sur ce sujet ! Lui va au fait comme Homère... 
C'est le caractère le plus frappant de ces cartons. 

Achille plongé dans le Styx : les petites jambes qui 
s'agitent, pendant que le haut du corps est caché par 
l'eau... La vieille qui tient un flambeau, etlefond qui 
est magnifique. Caron, les suppliciés, etc. 

Achille découvert par Ulysse. Le geste d'Ulysse 
qui s'applaudit de sa ruse et montre Achille à un 
compère qui est avec lui. 

Ne pas oublier les décorations de ces tapisseries : 
les enfants qui portent des guirlandes ; les figures de 
termes, de chaque côté de la composition, et surtout 
l'emblème qui caractérise chaque sujet au bas et au 
milieu. Ainsi dans la Mort d'Hector, la bataille de 
coqs, dont l'énergie est inexprimable; dans celui du 
Styx, Cerbère couché et endormi sous la colère 
d'Achille; un lion rugissant, dans le dernier. 

\JAgamemnon, superbe dans son indignation mêlée 
de crainte. Il est sur son trône. D'un côté, les vieil- 
lards s'avancent pour arrêter Achille ; de l'autre, 
Achille tirant son épée, mais retenu par Minerve, 
qui le prend par les cheveux, brusquement comme 
dans Homère. 

Achille à cheval sur Chiron m'a paru ridicule : 
il est comme au manège et a l'air d'un cavalier du 
temps de Rubens. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 7L 

La mort d'Achille : celui-ci s'affaisse au pied de 
l'autel où il sacrifie; uu vieillard le soutient; la flèche 
a traversé le talon. A la porte même du temple, 
Paris, avec un petit are ridicule à la main, et au- 
dessus de lui, Apollon qui le lui montre avec un geste 
qui venge toute la guerre de Troie. Rien n'est plus 
antifrançais que tout cela. Tout ce qu'il y avait, 
même d italien, auprès paraissait bien froid. 

J'espère y retourner... 

Mardi 27 janvier. — Retourné ce jour voir les 
tapisseries. J'étais dans un état de malaise qui ma 
empêché d'en tirer le parti que j'aurais voulu; j'ai 
fait quelques croquis et éprouvé la même impression 
et la même impossibilité de m'en aller. En sortant, 
chez Penguilly (1), où j'ai vu M. Fremiet (2.), sculp- 
teur; puis chez Gavé, que j'ai trouvé malade, je crois, 
gravement. 

Il est impossible d'imaginer quelque chose qui soit 
au-dessus de cet Agamemnon. Quelle simplicité! La 
belle tête... avec un mélange d'appréhension, que 
domine 1 indignation ! Le vieillard lui prend la main, 
comme pour le calmer, et en même temps regarde 
Achille. La tête d'Hector mourant est une de ces 
choses qu'on n'oublie jamais; elle est la plus juste de 

(1) Penguilly VHaridon. 

(2) Emmanuel Fremiet, sculpteur animalier, né en 1824, neveu 
et élève de Rude. De tempérament fort différent de celui de Rude, il 
ne put rester longtemps dans son atelier. Il devint, avec Mène et Gain» 
un des rivaux de Barye. 



72 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

tous points et la plus expressive que je connaisse dans 
la peinture. La barbe simple et d'un modelé admira- 
ble. La manière dont la lance le frappe, ce fer déjà 
caché dans sa gorge, et qui y porte la mort, font frémir. 
Voilà Homère et plus qu'Homère, car le poète ne me 
fait voir son Hector qu'avec les yeux de l'esprit, et ici 
je le vois avec ceux du corps. Ici est la grande supé- 
riorité de la peinture : à savoir, quand l'image offerte 
aux yeux non seulement satisfait l'imagination, mais 
encore fixe pour toujours l'objet et va au delà de la 
conception. 

La Briséis est charmante : elle montre un mélange 
de pudeur et de joie; il semble qu'Achille, séparé 
d elle par les figures d'hommes qui déposent à terre 
es trépieds, sente augmenter son désir de satisfaire 
sa tendresse en l'embrassant;... le vieillard, qui la lui 
présente, s'avance en s'inclinant avec un sentiment de 
honte, mêlé du désir déplaire à Achille. Dans l'Achille 
découvert, le groupe des filles est admirable : elles 
sont partagées entre le désir de s'occuper des chiffons 
et des bijoux, et la surprise de voir Achille, le casque 
en tête et déjà émancipé... Jambes charmantes. 

J'ai déjà parlé du geste d'Achille, qui est incompa- 
rable : la vie et l'esprit éclatent dans ses yeux. La 
Mort d'Achille pleine des mêmes beautés. En étudiant 
davantage pour dessiner, on est confondu de cette 
science. Celle des plans est ce qui élève Rubens au- 
dessus de tous les prétendus dessinateurs ; quand ils 
les rencontrent, il semble que ce soit une bonne for- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 73 

tune : lui, au contraire, dans ses plus grands écarts, 
ne les manque jamais. Figure superbe; force et vé- 
rité; l'acolyte couronné de feuillage, qui soutient 
Achille au moment où il succombe et s'affaisse en se 
tournant vers son meurtrier avec des regrets qui sem- 
blent dire : « Comment as-tu osé détruire Achille? » 
Il y a même quelque chose de tendre dans ce regard, 
dont l'intention peut aller jusqu'à Apollon, qui se 
tient implacable au-dessus de Paris et, presque collé 
à lui, lui indique avec fureur où il faut frapper. Le 
Vulcain est une des figures les plus complètes et les 
plus achevées : la tête est bien celle du dieu; l'épais- 
seur de ce corps est prodigieuse. 

Le Cyclope qui apporte l'enclume et ses deux 
compagnons qui battent sur l'enclume, le Triton qui 
reçoit d'un enfant ailé le casque redoutable chefs- 
d'œuvre d'imagination et de composition ! 

Le parti pris et certaines formes outrées montrent 
que Rubens (1) était dans la situation d'un artisan 
qui exécute le métier qu'il sait, sans chercher à l'infini 
des perfectionnements. 

Il faisait avec ce qu'il savait, et par conséquent sans 
gêne pour sa pensée. L'habit qu'il donne à ses pen- 



(1) Voir ce que nous avons dit dans notre Étude sur la constante et 
inébranlable admiration de Delacroix pour le génie de Rubens. Dans sa 
lettre sur les concours dont nous parlons plus haut, Delacroix écrivait : 
« Une idée ridicule s'offre à moi. Je me figure le grand Rubens étendu 
« sur le lit de fer d'un concours. Je me le figure se rapetissant dans le 
« cadre d'un programme qui l'étouffé, retranchant des formes gigantes- 
« ques, de belles exagérations, tout le luxe de sa manière. » 



74 JOURNAL D'EtJGÈXE DELACROIX. 

sées est toujours sous la main; ses sublimes idées, si 
variées, sont traduites par des formes que les gens 
superficiels accusent de monotonie, sans parler de 
leurs autres griefs. Cette monotonie ne déplaît pas 
à l'homme profond, qui a sondé les secrets de 1 art. 
Ce retour aux mêmes formes est à la fois le cachet du 
grand maître et en même temps la suite de l'entraîne- 
ment irrésistible d une main savante et exercée. 11 en 
résulte l'impression de la facilité avec laquelle ces 
ouvrages ont été produits, sentiment qui ajoute à la 
force de l'ouvrage. 

Dimanche 1 er février. — Pierret m'apprend que 
les belles tapisseries se sont vendues à deux cents 
francs pièce : il y en avait là de très belles et des 
Gobelins, avec des fonds d'or. Un chaudronnier les a 
achetées pour les brûler et en retirer le métal. 

Lundi 2 février. — Mme Sand .(1) arrivée vers 
quatre heures... Je me reprochais, depuis qu'elle est 
ici, de n'avoir pas été la voir. Elle est fort souffrante, 



(1) Il semble que, dans les relations très assidues de George Sand avec 
Delacroix, celle-ci ait fait toutes les avances ; non que Delacroix ne res- 
sentit pour elle une réelle sympathie, il ne pouvait demeurer insensible 
à la franchise et à la bonhomie de sa nature ; ce qu'il prisait infiniment 
moins , c'était son talent el surtout ses théories humanitaires , qui 
avaient le don de l'exaspérer. 2sous avons longuement insisté sur les con- 
victions philosophiques du maître touchant la question du progrès : 
George Sand demeurait toujours à ses yeux la vivante incarnation de ces 
théories. Quant à George Sand, son admiration pour Delacroix fut toujours 
sans réserve, comme son amitié. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 75 

outre sa maladie de foie, d'une espèce d'asthme ana- 
logue à celui du pauvre Chopin. 

— Le soir chez Mme de Forget. 

— J'ai à peu près terminé, dans la journée, Le petit 
Samaritain pour Beugniet (1). Le matin, trouvé àpeu 
près sur la toile la composition du plafond de l'Hôtel 
de ville. 

Je parlais à Mme Sand de l'accord tacite d'aplatis- 
sement et de bassesse de tout ce monde qui était si 
fier il y a peu de temps : l'étourderie, la forfanterie 
générale, suivie en un clin d'oeil de la lâcheté la plus 
grande et la plus consentie. Nous n'en sommes pas 
encore cependant au trait des maréchaux, en 1814, 
avec Napoléon ; mais c'est uniquement parce que F oc- 
casion ne s'en présente pas. C'est la plus grande bas^ 
sesse de 1 histoire. 

Mardi 3 février. — Dîné chez Perrin avec Morny, 
Delangle, Romieu, Saint-Georges, Alard, Auber, 
Halévy, Boiîay (2), aimables gens : sa femme et sa 
belle -soeur. Cette dernière que j'ai vue pour la 
première fois est une femme fort aimable et dont les 
yeux sont charmants ; elle peint et m'a beaucoup 
parié de peinture. 

(1) Marchand de tableaux. 

(2) Emile Perrin, qui était alors directeur de l'Opéra-Comique, avait 
étudié la peinture dans les ateliers de Gros et de Delaroehe ; il avait 
éçralement écrit des articles de critique artistique. Il devint par la suite 
directeur de l'Opéra, puis, en 1870, administrateur général du Théâtre- 
Français. 

Le comte de Morny avait donné le 22 janvier 1852 sa démissioa de 



76 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

Je suis parti très tard avec Auber et Alard. Recon- 
duit ce dernier jusqu'au Palais-Bourbon par le plus 
beau clair de lune : il m'a raconté des proverbes de 
sa façon : L'homme qui raconte la prise de la Bas- 
tille, etc. 

Mercredi 4 février. — Chez Boilay, en sortant de 
chez le ministre. Revu là avec plaisir la fille d'Hippo- 
lyte Lecomte (1). Mocquart (2) y est venu ; il a 
raconté avec emphase des particularités sur Géricault. 
Parlant de la présence de Mustapha (3) à l'enterre- 
ment, il a fait une description pittoresque delà douleur 
de ce pauvre Arabe, qui s'était, disait-il, prosterné la 
face contre terre sur la tombe. Le fait est qu'il n'en 
fut rien et qu'il resta à distance, non sans produire un 
effet touchant sur l'assistance. Mocquart prétend 

qu'A n'y vint pas, et lui en fait un sujet grave de 

blâme. Il me semble que mes souvenirs le justifient, 

ministre de l'intérieur; il ne fut nommé qu'en 1854 président du Corps 
législatif. 

Delangle venait d'être nommé procureur général à la Cour de cassa- 
tion, en remplacement de Dupin. 

Bomieu, homme de lettres et administrateur. Il était alors directeur 
général des beaux-arts. 

Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges (1801-1875) , auteur drama- 
tique, un des plus féconds librettistes de cette époque. 

Boilay, publiciste et administrateur; c'était un protégé de M. Tbiers; 
il fut rédacteur au Constitutionnel. 

(1) Hippolyte Lecomte, peintre, né en 1781, mort en 1855. Il devint 
le beau-frère d'Horace Vernet et, grâce à lui, fut chargé de nombreuses 
commandes. 

(2) Mocquart, homme politique et littérateur. Il était alors secrétaire 
intime et chef du cabrnet de l'Empereur. 

(3) Mustapha était un des modèles favoris de Géricault. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 77 

et je crois le voir encore avec un surtout blanchâtre. 
J'aime mieux, pour lui, croire à ma mémoire qu'à celle 
de Mocquart. 

Samedi 7 février. — En sortant de Saint-Germain 
1 Auxerrois — enterrement Lahure — j'ai rencontré, 
sur le quai, Cousin qui allait à Passy. J'avais rendez- 
vous au ministère, et j'allais, à pied, causer avec 
Romieu. J'ai accompagné Cousin jusqu'à la barrière 
des Bonshommes, à travers les Tuileries et le long 
de l'eau. Ensuite longue conversation ; il m'a amusé 
en me parlant des relations intimes de personnes de 
notre connaissance à tous deux. « Thiers (1), ma-t-il 
dit, a le talent et l'esprit que tout le monde sait; 
mais autour d'un tapis vert, et la main au timon 
de l'État, il est au-dessous de tout. Guizot de même, 
et ne le vaut pas pour le cœur. » Il m'en a donné la 
plus mauvaise idée. J'irai peut-être le voir à la S or- 
bonne. 

Dimanche 8 février. — Chez Halévy le soir. Peu de 
monde. — J'avais travaillé toute la journée à finir 

(1) Les entrevues étaient devenues aigres-douces entre Eugène Dela- 
croix et M. Thiers. On conçoit en effet par quels côtés le tempérament 
de l'homme politique devait déplaire à l'artiste. Quant au fameux article 
écrit par M. Thiers puhliciste, lors des débuts de Delacroix, et que l'on a 
traité de prophétique, Th. Silvestre fait observer assez justement qu'il 
n'est qu'une « paraphrase prudhommesque de l'opinion du baron Gérard, 
« de l'aveu de M. Thiers lui-même, qui dit à la fin de son article : 
« L'opinion que j'exprime ici est celle d'un des grands maîtres de 
« l'école. » Th. Silvestre ajoute que M. Thiers loue dans la même page 
Drolling, Dubufe, Destouches et Delacroix. 



78 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

mes petits tableaux : le Tigre et le Serpent (1), le Sa- 
maritain (2), et travaillé à mon esquisse de mon pla- 
fond de l'Hôtel de ville (3). 

— Halévy disait qu'on devrait écrire, jour par jour, 
ce qu'on voit et ce qu'on entend. Ill'a essayé plusieurs 
fois comme moi, «t il en a été dégoûté par les lacunes 
que l'oubli ouïes affaires vous forcent à laisser dans 
votre journal... 

Se rappeler l'histoire de l'homme qui mettait son 
doigt dans tous les trous, et que cette singularité 
avait fait remarquer. Il se trouva, sans beaucoup de 
titres, porté sur une liste de gens de la Cour qui sol- 
licitaient un régiment. Louis XV, en voyant son nom, 
demande : « Est-ce ce gentilhomme qui met son doigt 
dans les trous? — Oui, Sire! — Eh bien, je lui donne 
le régiment. » 

LundiQ février. — Soirée chez M. Devinck(4). J'ai 
trouvé là M. Manceau, qui m'a entretenu longuement 
du conseil municipal (5). Ces gens-là ont l'air de croire 

(1) Voir Catalogu-e Robaut, n° 1023. 

(2) « Le voyageur est couché à terre demi-nu ; le Samaritain, vêtu d'un 
« manteau rouge, se penche vers lui, tandis que son cheval broute l'herbe 
« derrière eux : au fond, le prêtre qui passe sans s'arrêter. » (H. de Là 
Madelene, Eugène Delacroix à V Exposition du boulevard des Italiens.) 

(3) Voir Catalogue Robaut, n ' 1118 et 1119. 

(4) Devinck, industriel, ancien président du tribunal de commerce, 
membre du conseil municipal de Paris. 

(5) Delacroix était, parait-il, très fier de sa fonction de conseiller muni- 
cipal. C'était là une de ces faiblesses communes à presque tous les grands 
hommes, et qui les poussent à cheroher une application de leurs hautes 
facultés, en dehors du domaine où elles s'exercent naturellement. 
Mme Riesener, aux souvenirs de laquelle nous avons fait appel, nous 



JOURNAL D'EUGENE DELACllOIX. 79 

qu'on peut faire le bien entre gens réunis pour discuter. 
L'allégorie des hommes qui forgent le même fer 
représente assez bien l'idéal d'un gouvernement 
auquel concourent plusieurs personnes. Malheureu- 
sement, ce n'est qu'une image propre pour un tableau. 
Depuis le peu de temps que je suis là, je me suis con- 
vaincu que la raison avait peu d'ascendant, qu'un rien 
la rendait maussade, malgré tous les soins de la pré- 
senter du côté séduisant. L'entraînement, la vanité 
conduisent les meilleures têtes. Dans la question du 
chauffage de l'hôpital du Nord, deux systèmes étaient 
en présence : le plus spécieux était celui d'une impo- 
sante commission de savants et défendu avec beau- 
coup d'éloquence par notre confrère Pelouze (1), 
savant lui-même et partisan de la théorie en général. 
Les bonnes têtes se rangeaient évidemment pour=ce 
système si bien défendu. L'autre avait 1 air de l'être 
par des gens intéressés. Sur cela, Thierry (2) veut en 
introduire un troisième qui est repoussé avant d'avoir 
été entendu. Que croyez-vous que fut au fond l'opi- 
nion de laplupartdes membres et de Thierry lui-même, 
comme je l'ai su, en le leur demandant? Exactement 

racontait qu'il prenait rette fonction très au sérieux, et qu'il lui avait dit 
le jour de sa nomination : « Je vais donc être de ceux auxquels on 
« demande quelque chose. « Pourtant le passage du Journal ne laisse 
aucun doute sur l'estime médiocre en laquelle il tenait la majorité de «es 
collègues. 

(1) Théophile-Jules Pelouze, chimiste, membre de l'Institut. On lui 
doit un grand nombre de mémoires et un Traité de chimie générale 
analytique très apprécié. 

(2) Alexandre Thierry (1803-1858), chirurgien et ancien directeur 
des hôpitaux. 



80 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

la même que je croyais mètre propre à moi seul, à 
savoir que les appareils de chauffage, comme on les 
fait, sont bons pour des corridors, pour des lieux de 
passage et de circulation, mais que la difficulté de 
modérer et de conduire cette chaleur la rend nui- 
sible ou insuffisante dans les chambres des malades, 
dortoirs, et que le feu, en définitive, dans les bons 
poêles, de bon bois dans de bonnes cheminées est 
le meilleur de tous les chauffages. C'est ce que nous 
nous disions tous à l'oreille. La somme nécessaire 
cependant pour un gigantesque établissement d'appa- 
reils était votée, et avec ce prix on aurait eu du bois 
ou du charbon pour chauffer vingt ans l'hôpital. 

Mardi 10 février. — Soirée chez M. Chevalier, 
rue de Rivoli, dans des appartements très splendides 
au premier. Détestables tableaux sur les murs, livres 
magnifiques dans des armoires qu'on n'ouvre pas plus 
queleslivres. Point de goût. J'y ai vu Mme Ségalas (1), 
qui m'a rappelé que nous ne nous étions pas rencon- 
trés depuis 1832 ou 1833, chez Mme Reilly. C'est là 
aussi et chez Nodier (2) d'abord, que j'ai vu pour la pre- 
mière fois Balzac (3), qui était alors un jeune homme 

(1) Mme Anaïs Ségalas, un des plus célèbres bas bleus du temps, 
auteur de contes enfantins et de petits ouvrages humoristiques. 

(2! Charles Nodier avait été nommé en 1823 bibliothécaire de l'Arse- 
nal. Son salon devint alors le rendez-vous de tout le monde littéraire et 
artistique. « Là, dit J. Janin, il recevait tous ceux qui tenaient hono- 
rablement une plume, un burin, une palette, un ébavichoir. <> 

(3) Balzac, nous l'avons déjà fait observer dans notre Etude, était 
antipathique à Delacroix. L'artiste ne lui pardonna jamais ce je ne sais 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 81 

svelte, en habit bleu, avec, je crois, gilet de soie noire, 
enfin quelque chose de discordant dans la toilette et 
déjà brèche-dent. Il préludait à son succès. 

Vendredi 13 février. — Occupé tous ces jours-ci de 
mes compositions pour l'Hôtel de ville. 

Aujourd'hui à l'Hôtel de ville, où je me suis senti 
singulièrement troublé, quand j'ai fait un mince 
rapport sur les peintures à restaurer à Saint-Severin 
et à Saint-Eustache ; j'étais sous l'impression d'un 
malaise et d'une lourdeur de tête qui m'en ont fait 
omettre les trois quarts. 

Convoqué pour voir les projets de Lehmann (1). 



quoi de décousu et de débraillé qui caractérisait sa personne. Delacroix 
n'avait pas su discerner — et ce fut une de ses rares incompréhensions 
— l'admirable puissance de génie que dissimulait mal son absence de 
goût. Et pourtant on trouve à maintes reprises, dans le Journal, des 
fragments détachés, des citations tirées des œuvres de Balzac, notam- 
ment tout le passage sur les artistes et les condition 1 ; de production, 
une des maîtresses pages de la Cousine Bette. Nous pensons que la per- 
sonnalité encombrante et souvent arrogante de Balzac ne contribua pas 
médiocrement à écarter de lui Delacroix, car il écrivait à Pierret en 18^2, 
de Gobant, où il se trouvait installé chez Mme Sand : « Nous atten- 
dions Balzac qui n'est pas venu, et je n'en suis pas fâché. C'est un 
bavard qui eût rompu cet accord de nonchalance dans lequel je me 
berce avec grand plaisir. » (Corresp., t. I, p. 262.) 

(1) Lehmann, peintre, né à Kiel en 1814. Elève d'Ingres, il imita la 
manière de son maître, et fit de nombreux portraits précisément dans la 
société où fréquentait Delacroix. Il exécuta aussi des peintures murales. Le 
tableau au projet duquel Delacroix fait ici allusion pourrait bien être le 
Rêve, qui parut au Salon de 1852. Lehmann avait exécuté des compositions 
décoratives pour la salle des Fêtes de l'Hôtel de ville, et à ce propos 
M. Robaut, dans son Catalogue, remarque très justement que « la ville 
« a dépensé quatre-vingt mille francs pour faire graver les compositions 
« peintes dans la salle des Fêtes par Lehmann, et qu'elle n'a pas affecta 
« un centime à la reproduction de l'œuvre de Delacroix » . 

il. 6 



S2 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Samedi 14 février. — Dîné chez le préfet. Je devais 
le soir mener Varcollier chez Chabrier; il n'a pu 
venir. 

Dimanche 15 février. — Symphonie en sol mineur 
de Mozart, au concert Sainte-Cécile. J'avoue que je 
m'y suis ennuyé un peu. 

Le commencement (et je crois un peu que c'était 
parce que c'était le commencement), indépendamment 
du vrai mérite, m'a fait beaucoup de plaisir. L'ouver- 
ture et un finale éCObéron (1). Ce fantastique de l'un des 
plus dignes successeurs de Mozart aie mérite de venir 
après celui du maître divin, et les formes en sont plus 
récentes. Ça n'a pas encore été aussi pillé et rebattu 
par tous les musiciens, depuis soixante ans. — Chœur 
de Gaulois par Gounod, qui a tout Pair dune belle 
chose ; mais la musique a besoin d'être appréciée à 
plusieurs reprises. 

Il faut aussi que le musicien ait établi l'autorité 
ou seulement la compréhension de son style par des 
ouvrages assez nombreux. Une instrumentation pé- 
dautesque, un goût d'archaïsme donnent quelquefois 
dans l'ouvrage d'un homme inconnu l'idée de l'austé- 
rité et de la simplicité. Une verve quelquefois 
déréglée , soutenue de réminiscences habilement 
plaquées et d'un certain brio dans les instruments, 
peut faire l'illusion d'un génie fougueux emporté par 

(1) L'opéra de Weber, 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 83 

ses idées et capable de plus encore. C'est l'histoire de 
Berlioz; l'exemple précédent s'appliquerait à Men- 
delssohn. L'un et l'autre manquent d'idées, et ils 
cachent de leur mieux cette absence capitale par tous 
les moyens que leur suggèrent leur habileté et leur 
mémoire. 

Il y a peu de musiciens qui n'aient trouvé 
quelques motifs frappants. L'apparition de ces motifs 
dans les premiers ouvrages du compositeur donne 
une idée avantageuse de son imagination; mais ces 
velléités sont trop tôt suivies dune langueur mortelle. 
Ce n'est point cette heureuse facilité des grands maî- 
tres qui prodiguent les motifs les plus heureux souvent 
dans de simples accompagnements ; ce n'est plus cette 
richesse d'un fonds toujours inépuisable et toujours 
prêt à se répandre, qui fait que l'artiste trouve 
toujours sous la main ce qu'il lui faut, et ne passe pas 
son temps à chercher sans cesse le mieux et à hésiter 
ensuite entre plusieurs formes de la même idée. Cette 
franchise, cette abondance, est le plus sûr cachet de 
la supériorité dans tous les arts. Raphaël, Rubens ne 
cherchaient pas les idées; elles venaient à eux d'elles- 
mêmes, et même en trop grand nombre. Le travail 
ne s'applique guère à les faire naître, mais à les 
rendre le mieux possible par l'exécution. 

Jeudi 19 février. — Dîné chez Desgranges. Le 
hasard me place encore auprès de Rayer : j'ai été 
étonné de sa sobriété. Je voudrais me rappeler plus 



84 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

souvent quelle est l'importance de cette vertu , 
surtout pour un homme qui se trouve dans le triste 
cas où je suis; ne mangeant qu'une seule fois par 
jour, il m'est bien difficile de ne pas être entraîné au 
delà des justes bornes par un appétit de vingt-quatre 
heures. 

Réunion ennuyeuse au premier chef : la sottise du 
maître de la maison, l'inertie glaciale de sa femme 
auraient tenu en échec la plus communicative gaieté. 
J'ai vu chez lui le portrait du sultan Mahmoud en 
hussard, qui est la chose la plus grotesque du monde. 

Je me suis échappé aussi vite que j'ai pu pour aller 
chez Bertin. Delsarte a chanté (1) et a ravi tout le 
monde. J'étais à côté d'un monsieur qui m'a appris 
qu'il avait assisté à la maladie et aux derniers moments 
de mon pauvre Charles (2)... Cruels détails! cruelle 
nature ! 

Vendredi 20 février. — Dîné chez Villot. Ces 
dîners continuels me troublent beaucoup. Dîner servi 
plus que jamais à la russe. Tout le temps du service, 
la table est couverte de gimblettes, de sucreries; au 
milieu, un étalage de fleurs, mais nulle part la plus 
petite parcelle de ce qu'attend un estomac affamé 
quand il approche la table. Les domestiques servant 

(1) Delsarte, artiste lyrique et compositeur, qui quitta tout jeune 
l'Opéra-Comique pour se consacrer à l'enseignement de son art. Il ne se 
fit plus entendre dès lors que dans les concerts et dans les salons. 

(2) Delacroix veut probablement parler de son frère Charles Dela- 
croix, qui mourut à Bordeaux le 30 décembre 1845, loin de tou» les siens. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 85 

pitoyablement et à leur fantaisie des morceaux de 
hasard, en un mot ce qu'ils dédaignent de se conser- 
ver pour eux-mêmes. Tout cela est trouvé charmant; 
adieu la cordialité, adieu l'aimable occupation de 
faire un bon dîner! Vous vous levez repu tant bien 
que mal, et vous regrettez votre dîner de garçon du 
coin de feu. Cette pauvre femme s'est jetée dans une 
habitude mondaine qui lui donne exclusivement 
comme société les gens les plus futiles et les plus 
ennuyeux. 

Je me suis sauvé en évitant la musique pour 
aller chez mon confrère en municipalité Didot(l). 
La promenade pour aller chez lui par un froid sec 
m'a réussi un peu. En arrivant, cohue, musique 
encore plus détestable, mauvais tableaux accrochés 
aux murs, excepté un, cet homme nu d'Albert Durer, 
qui m'a attiré toute la soirée. 

Cette trouvaille inespérée, le chant de Delsarte, la 
veille chez Bertin, mont fait faire cette réflexion 
qu'il y a beaucoup de fruit à retirer du monde, tout 
fatigant qu'il est et tout futile qu'il paraît. Je n'aurais 
eu aucune fatigue, si j'étais resté au coin de mon 
feu; mais je n'aurais eu aucune de ces souffrances 
jui doublent peut-être, par le rapprochement de la 
trivialité et de la banalité, des plaisirs que le vulgaire 
va chercher dans les salons. 



(1) Il s'agit ici d' Ambroise Firmia-Didot, de la célèbre maison de» 
éditeurs Didot, qui fut éditeur, écrivain, et fit partie du conseil municipal, 
où il eut un rôle assez important. 



8-6 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

V... était là. Il ne m'a pas paru atteint comme moi 
par ce terrible tableau, il est borné dans ses admira- 
tions; c'est que son sentiment ne le sert plus au delà 
d'une certaine mesure de talent, qu'il n'apprécie en- 
core que dans un certain nombre d'artistes d'une cer- 
taine école : il est excellent et cause sérieusement; 
mais il ne vous échauffe jamais. C'est un homme de 
mérite auquel il manque toutes les grâces. Nous avons 
vu ensemble le tableau de la vieillesse de David (1), 
qui représente la Colère d'Achille; c'est la faiblesse 
même; l'idée et la peinture sont également absentes. 
J'ai pensé aussitôt à V Agamennion et X Achille de 
Rubens, que j'ai vus il y a à peine un mois. 

Samedi 21 février. — Le soir au Jardin d'hiver, 
où j'ai mené Mme de Forget, au bal du IX e arrondis- 
sement, pour lequel j'avais souscrit. Il m'est arrivé 
comme les deux jours précédents : je me suis préparé 
avec répugnance, et j'ai été dédommagé de mes 
appréhensions. 

L'aspect de ces arbres exotiques dont quelques- 
uns sont gigantesques, éclairés par des feux élec- 
triques, m'a eliarmé. L'eau, et le bruit qu'elle fait au 

(1) Il ne paraît pas que Delacroix ait été plus favorable aux tableaux 
de la jeunesse ou de la maturité qu'à ceux de la vieillesse de David, car 
du Maroc il écrivait à Villot en 1832 : « Les béros da David et compa- 
« gnie feraient une triste figure avec leurs membres couleur de rose 
« auprès de ces fils du soleil. » Et à Thoré, en 1840 : « Vous signalez 
« fort bien que, particulièrement dans la question du dessin, on ne veut 
« en peinture que le dessin du sculpteur, et cette erreur, sur laquelle a 
« vécu toute l'école de David, e»t encore toute-puissante. » 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 87 

milieu de tout cela, faisait à merveille. Il y avait 
deux cygnes qui se faisaient mouiller h plaisir, dans 
un bassin rempli de plantes, par la pluie continue 
d'un jet d'eau qui a quarante à cinquante pieds de 
haut. La danse même m'a amusé, ainsi que le vul- 
gaire orehestre ; mais cet aplomb, cet archet, ce 
coup de tambour, ces cornets à piston, cet entrain 
de ces courtauds de boutique se trémoussant dans 
leurs beaux habits excitaient en moi un sentiment 
qu'on ne peut, j'en suis certain, éprouver qu'à Paris. 
Mme de Forget ne partageait pas ma satisfaction. Elle 
avait compromis étourdiment, sur lepavé de bitume et 
au milieu des trépignements de cette foule mélangée, 
une robe neuve de damas rose turc, qui aura perdu 
un peu de sa fraîcheur. Mme Sand, Maurice (1), 
Lambert et Manceau avaient dîné avec moi. Impres- 
sion bizarre de la situation de ces jeunes gens près 
de cette pauvre femme. 

— J ai commencé dans la seule matinée d hier tous 
mes sujets de la Fie d'Hercule (2) pour le salon de la 
Paix. 

(1) Maurice Sand, le fils de George Sand, et Lamhert, avaient fait tous 
deux partie de l'atelier que Delacroix avait ouvert rue Neuve-Guillemin. 
M. Burty cite parmi les élèves qui s'y rendaient : Joly Grangedor, Des- 
bordes-Valmore, Saint-Marcel, Maurice Sand, Andrieu, Eugène Lambert, 
Lassalle, Gautheron, Leygue, Th. Véron, Ferrussac. 

^2) Delacroix fait allusion aux onze compositions sur la Vie d'Hercule 
qui décoraient les tympans du salon de la Paix à l'Hôtel de ville : 
Hercule a sa naissance recueilli par Junon et Minerve, Hercule entre le 
vice et la vertu, Hercule écorche le lion de Semée, Hercule rapporte 
sur ses épaules le sanglier d' Erymanthe, Hercule vainqueur d' Hippo- 
Ijte, Hercule délivre Hésione, Hercule tue le centaure Nessus, Hercule 



88 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Lundi 23 février. — Les peintres qui ne sont pas 
coloristes font de l'enluminure et non de la peinture. 
La peinture proprement dite, à moins qu'on ne veuille 
faire un camaïeu, comporte 1 idée de la couleur 
comme une des bases nécessaires, aussi bien que le 
clair-obscur, et la proportion et la perspective. La 
proportion s'applique à la sculpture comme à la 
peinture. La perspective détermine le contour; le 
clair-obscur donne la saillie par la disposition des 
ombres et des clairs mis en relation avec le fond ; la 
couleur donne l'apparence de la vie, etc. 

Le sculpteur ne commence pas son ouvrage par un 
contour ; il bâtit avec sa matière une apparence de 
l'objet qui, grossier d'abord, présente dès le principe 
la condition principale qui est la saillie réelle et la 
solidité. Les coloristes, qui sont ceux qui réunissent 
toutes les parties de la peinture, doivent établir en 
même temps et dès le principe tout ce qui est propre 
et essentiel à leur art. Ils doivent masser avec la cou- 
leur comme le sculpteur avec la terre, le marbre ou 
la pierre; leur ébauche, comme celle du sculpteur, 
doit présenter également la proportion, la perspec- 
tive, l'effet et la couleur. 

Le contour est aussi idéal et conventionnel dans la 
peinture que dans la sculpture ; il doit résulter natu- 
rellement de la bonne disposition des parties essen- 



enchaîne Ne'rée, Hercule étouffe Ante'e , Hercule ramène Âlceste du 
fond des enfers, Hercule au pied des colonnes. (Voir Catalogue Ro- 
baut, n M 1152 à 1162.) 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 8U 

lielles. La préparation combinée de l'effet qui com- 
porte la perspective et de la couleur approchera plus 01» 
moins de l'apparence définitive suivant le degré d'ha- 
bileté de l'artiste; mais dans ce point de départ, il y 
aura le principe net de tout ce qui doit être plus tard. 

Mardi 24 février. — Soirée d'enfants chez Mme Her- 
belin (1); je remarque combien nos costumes sont 
affreux par le contraste des costumes de ces petits 
êtres qui étaient fort bariolés et qui, à raison de leur 
petite taille, ne se confondaient pas avec les hommes 
et les femmes. C'était comme une corbeille de fleurs. 

Pérignon (2) m'a parlé de la manière de vernir 
provisoirement un tableau : c'est avec de la gélatine, 
comme celle que vendent les charcutiers, qu'on fait 
dissoudre dans un peu d'eau chaude et qu'on passe 
avec une éponge sur le tableau. Pour l'enlever, on 
prend de même de l'eau tiède. 

Villot nous disait qu'on détruit l'ombre avec un 
mélange, parties égales d'essence, d'eau et d'huile. 
Bon pour repeindre. 

Mercredi 25 février. — Dîné chez Lehmann. — 
Revenu à 1 Opéra-Comique et fini chez Boilay. 



(i) Mme Herbelin, peintre. Elle était nièce du peintre Belloc, qui fut 
eon professeur. Sur le conseil de Delacroix, elle fit de la miniature, et, y 
ayant acquis une réputation, s'y consacra exclusivement. 

(2) Pérignon fit partie de l'administration des Beaux-Arts, en qualité 
de directeur du Musée de Dijon. Il était en relations assez intimes avec 
Delacroix, puisqu'il fut l'un des exécuteurs testamentaires du maître. 



90 JOURNAL D'EUOÈNE DELACROIX. 

Je n'ai rien retiré de tout cela qu'une immense pro- 
menade à pied, pour venir de la rue Neuve de Berry 
jusqu'au théâtre. 

— Les gens médiocres ont réponse à tout et ne 
sont étonnés de rien. Ils veulent toujours avoir l'air 
de savoir mieux que vous ce que vous allez leur dire; 
quand ils prennent la parole à leur tour, ils vous 
répètent avec beaucoup de confiance, comme si 
c'était de leur cru, ce qu ils ont, ailleurs, entendu 
dire à vous-même. 

Il est bien entendu que l'homme médiocre dont je 
parle est en même temps pourvu de connaissances 
auxquelles tout le monde peut parvenir. Le plus ou 
moins de bon sens ou d'esprit naturel qu'ils peuvent 
avoir, peut seul les empêcher d'être des sots parfaits. 
Les exemples qui se présentent enfouie à ma mémoire 
sont tous à l'appui de ce ridicule si commun. Ils ne 
diffèrent, comme je l'ai dit, que par le degré de sot- 
tise. L'air capable et supérieur va de soi-même avec 
ce caractère. 

Jeudi 26 février. — Soirée chez Mlle Rachel (1). 
Elle a été fort aimable. J'ai revu Musset (2) et je lui 

(1) Delacroix avait une vive admiration pour le talent de Rachel. 
Dans sa composition de la Mort de saint Jean-Baptiste, il s'était inspiré 
de ses traits pour peindre son Hérodiade. Dans la Sibylle au rameau 
d'or, tableau de iSi5, il songea à la grande actrice, qui venait souvent 
dans son atelier. [Voir Catalogue Robaut, n° 918.) 

(2) Si l'on en croit ['hilarète Chastes, le talent à' Alfred de Musset 
était antipathique à Delacroix : « C'est un poète qui n'a pas de cou- 
« leur, me dit-il un jour; il manie sa plume comme un burin : avec 



JOUKNAL D'EUGENE DELACROIX. " 91 

disais qu'une nation n'a de goût que dans les choses 
où elle réussit. Les Français ne sont bons que pour ce 
qui se parle ou ee qui se lit. Ils n'ont jamais eu de 
goût en musique ni en peinture. La peinture mignarde 
et coquette... Les grands maîtres comme Lesueur et 
Lebrun ne font pas école. La manière les séduit 
avant tout; en musique presque de même. 
— Bleu de ciel de l'esquisse de la Paix : 
Sur bleu de Prusse et blanc, introduction de bleu de 
Prusse, blanc et vert de Scheele. Le ton verdâtre, pro- 
duit en deux opérations, double l'effet et donne une 
franchise incomparable. 

Lundi 1 er mars. — L'homme qui apporte ordinai- 
rement le charbon déterre et le bois est un drôle plein 
desprit... Il cause beaucoup. Il demande l'autre jour 
la gratification et dit qu'il a beaucoup d'enfants. 
Jenny lui dit : « Et pourquoi avez-vous tant d en- 



« elle il fait des entailles clans le cœur de l'homme et le tue en y faisant 
« couler le corrosif de son àme empoisonnée. Moi, j'aime mieux les plaies 
« béantes et la couleur vive du sang. » {Mémoires de Ph. Châties, t. I, 
p. 331, cités paT Bnrty, Correspondance de Delacroix, t. II, p. 68.) 

Il est intéressant d'indiquer comme contre-partie l'opinion de Musset 
sur Delacroix. A l'époque où YHamlet était refusé par le jury, Musset 
protestait en ces ternies dans la Revue des Deux Mondes : « Il semble 
« que tant de sévérité n'est juste qu'autant qu'elle est impartiale, et 
« comment croire qu'elle le soit, lorsqu'on voit de combien de croûtes le 
« Musée est rempli ! » Quelques années auparavant, Alfred de Musset 
écrivait à son frère : « J'ai rencontré Eugène Delacroix une fois eu sor- 
ti tant du spectacle : nous avons causé peinture en pleiue rue, de sa 
«porte à la mienne et de ma porte à la tienne, jusqu'à deux heures du 
« matin. Nous ne pouvions pas nous séparer. » ^Maurice Tourbeux, 
harjène Delacroix devant ses contemporains.) 



92 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

fants?» Il lui répond : « C'est ma femme qui les fait. » 
C'est un mot du plus pur gaulois... Il nous en a dit 
un de la même force, l'année dernière, que j'ai ou- 
blié... 

Lundi 8 mars. — Pour la première fois, au dîner 
de tous les mois, des seconds lundis. 

— En sortant, promenade sur le boulevard avec 
Varcollier, et fini la soirée chez Perrin. Revu là la 
lithographie de Géricault (1) des chevaux qui se 
battent. Grand rapport avec Michel- Ange. Même 
force, même précision, et, malgré l'impression de force 
et d'action, un peu d'immobilité, par suite de l'étude 
extrême des détails, probablement. 

— Le jury, depuis jeudi dernier, m'assassine tous 
les jours, et le soir, je suis comme un homme qui 
aurait fait dix lieues à pied. 

Vendredi 12 mars. — Prêté à M. Hédouin six es- 
quisses de la Chambre des députés : le Lycurgue, le 
Cliiron, Y Hésiode, YOvide, YAristote, le Démos thène. 

— A lui prêté, le 2 mai, le dessin sous verre du 
Cliiron et de Y Achille (2). 

(1) Nous nous sommes efforcé de préciser les relations de Delacroix 
avec Géricault dans le premier tome du Journal. Nous avons indiqué les 
motifs du culte qu'il lui avait voué à ses débuts. En insistant dans notre 
Etude sur le changement que le temps avait apporté à certaines des 
opinions du maître, nous avons omis, peut-être à tort, de ne pas men- 
tionner Géricault. Les lecteurs constateront en effet, dans une année 
postérieure, que Delacroix se range à l'avis de Chenavard qui fait une cri- 
tique sévère de l'auteur du Naufrage de la Méduse. 

(2) Aujourd'hui au Musée du Louvre. (Voir Catalogue Robaut, n°840.) 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 93 

Samedi 13 mars. — Fini aa Jury. 

Lundi 15 mars. — Andrieu revenu aujourd'hui ou 
hier. Il avait fait deux jours au commencement du 
mois, interrompus par le Jury. 

Jeudi 1 er avril. — Enterrement du pauvre Cave. 
Sa mort me fait beaucoup de peine. 

Vendredi 2 avril. — A l'issue du conseil munici- 
pal, vu chez Varcollier les esquisses pour Sainte-Clo- 
tilde : la folie ne peut aller plus loin. Le pauvre 
Préault forcé de faire une statue gothique! Que 
peut-on critiquer dans des ouvrages contemporains, 
après ces cochonneries? 

Lundi 5 avril. — J'ai été à Saint- Sulpice ébaucher 
un des quatre pendentifs. 

Le soir, en me promenant et un moment avant 
d'être noyé par la pluie dorage qui est survenue, 
rencontré, rue du Mont-Thabor, Varcollier, qui m'a 
parlé avec horreur des petits échantillons de couleurs 
de L... à l'Hôtel de ville. Il voudrait que je me con- 
stitue le vengeur et le dénonciateur de ses crimes. Je 
lui ai objecté qu'il faudrait se mettre trop en colère, et 
que les méfaits nombreux de ce genre auraient dû 
être réprimés il y a longtemps. Je lui ai cité des 
ouvrages de ses amis. 

Le lendemain de ce jour, mardi 6, en revenant de 



M JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Saint-Sulpice, entré à Saint-Germain, où j'ai vu les 
barbouillages gothiques dont on couvre les murs de 
cette malheureuse église. Confirmation de ce que je 
disais à mon ami: j'aime mieux les imaginations de 
Lima, que les contrefaçons de Baltard, Flandrin 
et G ie (1). 

Mardi 6 avril. — Ebauché les trois autres penden- 
tifs. 

Rencontré Cousin en revenant et toujours sur le 
quai. 

Mercredi 7 avril. — Les animaux ne sentent pas le 
poids du temps. L'imagination, qui a été donnée à 
l'homme pour sentir les beautés, lui procure une 
foule de maux imaginaires ; l'invention des distrac- 
tions, les arts qui remplissent les moments défaitiste 
qui exécute, charment les loisirs de ceux qui ne font 
que jouir de ces productions. La recherche de la 
nourriture, des courts moments de la passion animale, 
de l'allaitement des petits, delà construction des nids 
ou des tanières, sont les seuls travaux que la nature 
ait imposés aux animaux. L'instinct les y pousse , 
aucun calcul ne les y dirige. L'homme porte le poids 
de ses pensées aussi bien que celui des misères natu- 



(1) Les principes d'esthétique de l'architecte Baltard, qui dirigeait la 
décoration de Saint-Germain des Prés, le rapprochaient de Flandrin, 
pour lequel personne n'ignore que Delacroix professait la plus profonde 
des antipathies. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 95 

relies qui font de lui un animal. A mesure qu'il 
s'éloigne de l'état le plus semblable à l'animal, c'est- 
à-dire de l'état sauvage à ses différents degrés, il 
perfectionne les moyens de donner 1 aliment à cette 
faculté idéale refusée à la bète; mais les appétits de 
son cerveau semblent croître à mesure qu'il cherche 
à les satisfaire ; quand il n'imagine ni ne compose 
pour son propre compte, il faut qu'il jouisse des ima- 
ginations des autres hommes comme lui, ou qu'il 
étudie les secrets de cette nature qui l'entoure et qui 
lui offre ses problèmes. Celui même que son esprit 
moins cultivé ou plus obtus rend impropre à jouir 
des plaisirs délicats où cet esprit a part, se livre, 
pour remplir ses moments, à des délassements maté- 
riels, mais qui sont autre chose que l'instinct qui 
pousse l'animal à la chasse. Si l'homme chasse dans 
un état moyen de civilisation, c'est pour occuper son 
temps. Il y a beaucoup d'hommes qui dorment pour 
éviter l'ennui d'une oisiveté qui leur pèse et qu'ils ne 
peuvent néanmoins secouer par des occupations 
offrant quelque attrait. Le sauvage, qui chasse ou qiù 
pêche pour avoir à manger, dort pendant les moments 
qu'il n'emploie pas à fabriquer, à sa manière, ses gros- 
siers outils, son arc, ses flèches, ses filets, ses hame- 
çons en os de poisson, sa hache de caillou. 

Jeudi 8 avril. — Coulé sur Y Hercule attachant 
Nérée : vermillon et laque; jaune de zinc clair et 
terre de Cassel. 



96 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

Coulé sur le Nêrée : jaune de zinc clair, laque, 
cobalt, bleu de Prusse. 

Après avoir modelé dans la demi-teinte, reflété en 
ajoutant par places quelques tons chauds; touché la 
demi-teinte du clair avec un ton de clair rose orangé 
joint au ton de terre de Cassel, jaune de zinc et un 
mauve plus clair que celui qui a servi pour le coulé. 
— Les clairs du Nêrée, ton dominant : jaune zinc 
clair et ton mauve clair et tant soit peu & orangé clair, 
c'est-à-dire cadmium, blanc vermillon. 

Très belle demi-teinte reflétée : vert de Scheele 
avec rouge de zinc, avec mauve clair, plus foncé 
avec ocre de ru. 

Vendredi 23 avril. — Première représentation du 
Juif errant (1). 

Jeudi 29 avril. — Chez Bertin le soir : il y avait 
peu de monde. Goubaux (2) venu dans la journée. 
Parlé de la négligence avec laquelle les pièces clas- 
siques sont représentées. Il n'y a pas un directeur de 
théâtre du boulevard qui la souffrît dans les pièces 
modernes. Les acteurs du Français se sont fait une 
habitude de chanter leurs rôles d'une façon mono- 

3 

tone, comme des écoliers qui récitent une leçon. Il 

(1) Le Juif errant, opéra en cinq actes, paroles de Scribe et Saint- 
Georges, musique d'Hale'vy. 

(2) Goubaux, auteur dramatique, collaborateur de Dumas père, de 
Legouvé et d'Eugène Sue. 11 dirigeait une institution qui devint le col- 
lège Chaptal. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 97 

me citait un exemple, le début d'Iphîgénie : Oui, 
c'est Agamemnon, etc. 

Il se rappelait avoir vu Saint-Prix (1), qui passait 
pour un talent et qui de plus avait la tradition, se 
lever tranquillement d'un coin du théâtre, venir ré- 
veiller Arcas et lui dire tout d'une haleine : Oui, c'est 
Agamemnon, etc. Quelle est évidemment l'intention 
de Racine? Ce oui qui commence répond évidemment 
à la surprise que doit manifester le serviteur éveillé 
avant l'aurore ; par qui? par son maître, par son roi, 
le Roi des rois. Sa réponse ne dit-elle pas aussi que 
ce roi, que ce père a veillé dans l'inquiétude, long- 
temps avant de venir à ce confident, pour décharger 
une partie de son souci en en parlant? Il a dû se pro- 
mener, s'agiter sur sa couche, avant de se lever. Il 
ne répond même pas, dans sa préoccupation, qui 
semble continue, à la demande de cet ami fidèle. Il se 
parle à lui-même ; son agitation se trahit dans ce re- 
gard jeté sur sa destinée : Heureux qui, satisfait, etc. 

Oui, c'est Agamemnon... répond à la surprise d'Ar- 
cas. Ces mots doivent être entrecoupés par des jeux 
muets et non pas défilés comme un chapelet ou comme 
un homme qui brait dans un livre. Les acteurs sont 
des paresseux, qui ne se sont même jamais demandé 
s'ils pouvaient mieux faire. Je suis convaincu qu'ils 
suivent la route tracée, sans se douter des trésors 
d'expression que renferment tant de beaux ouvrages. 

(1) Saint-Prix, acteur célèbre, né en 1759, mort en 183V, 
II. 1 



98 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Goubaux me disait que Talma lui avait raconté 
qu'il notait toutes ses inflexions, indépendamment de 
la prononciation des mots. C'était un fil conducteur 
qui l'empêchait de dévier quand il était moins inspiré. 
Cette espèce de musique une fois dans sa mémoire, 
ramenait toutes les intonations dans un cercle dont il 
ne serait pas sorti sans péril de s'égarer et d'être 
entraîné trop loin ou à faux. 

30 avril. — Au conseil municipal, pour parler 
pour la bourse du fils de Roehn (1). 

Mercredi 5 mai. — Parti pour Champrosay. 

J'ai donné congé à Andrieu au commencement de 
la semaine. 

Tombé au milieu du déménagement qui a été mis 
en ordre le lendemain. L'habitation me plaît, et le bon 
propriétaire empressé à me plaire. 

— Il faut ébaucher le tableau comme serait le sujet 
par un temps couvert, sans soleil, sans ombres tran- 
chées. Il n'y a radicalement ni clairs ni ombres. Il y 
a une masse colorée pour chaque objet, reflétée diffé- 
remment de tous côtés. Supposez que, sur cette scène, 
qui se passe en plein air par un temps gris, un rayon 
de soleil éclaire tout à coup les objets : vous aurez 
des clairs et des ombres comme on l'entend, mais ce 
sont de purs accidents. La vérité profonde, et qui 
peut paraître singulière, de ceci est toute l'entente de 

(1) Roehn (1799-1864), peintre, élève de Gros et auteur d'un grand 
nombre de tableaux de genre. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 99 

la couleur dans la peinture. Chose étrange! elle n'a 
été comprise que par un très petit nombre de 
grands peintres, même parmi ceux qu'on réputé co- 
loristes. 

Chimprosay, jeudi 6 mai. — (Le dos contre 
la barrière, au pied du grand chêne de 1 allée de l'Er- 
mitage.) (1) Arrivé hier mercredi ù à Champrosaypour 
passer deux ou trois jours, et minstaller dans mon 
nouveau logement. 

Vers quatre heures, sorti sur la route vers Soisy (2), 
pour gagner de l'appétit. .1 ai trouvé là sur la pous- 
sière une trace d'eau répandue comme par le bout 
d'un entonnoir, qui m'a rappelé mes observations 
précédentes, et en différents lieux, sur les lois géomé- 
triques qui président aux accidents de même espèce, 
qui semblent au vulgaire des effets du hasard : tels 
que sillons que creusent les eaux de la mer, sur le 
sable fin qu'on trouve sur les plages, comme j'en ai 
observé l'année dernière à Dieppe, et comme j'en 
avais vu à Tanger. Ces sillons présentent, dans leur 
irrégularité, le retour des mêmes formes, mais il 
semble que l'action de l'eau ou la nature du sable qui 
reçoit ces empreintes, détermine des aspects diffé- 
rents, suivant les lieux : ainsi, les marques à Dieppe, 



(1) Tous ces chênes, arbres séculaires de la forêt de Sénart, devinrent 
pour Delacroix le sujet de croquis plus ou moins arrêtés dont on retarouvo 
la trace dans son œuvre. 

(2) Soisy-sous-Etiolles, canton de Corbeil. 



100 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

des espaces d'eau sur un sable très fin, qui se trou- 
vaient séparés çà et là ou enfermés par de petits ro- 
chers, figuraient très bien les flots mêmes de la mer. 
En les copiant avec des colorations convenables, on 
eût donné 1 idée du mouvement des vagues si difficile 
à saisir. A Tanger , au contraire, sur une plage 
unie, les eaux, en se retirant, laissaient l'empreinte 
de petits sillons, qui figuraient à s'y méprendre les 
rayures de la peau des tigres. La trace que j'ai trou- 
vée hier sur la route de Soisy représentait exacte- 
ment les branches de certains arbres, quand ils n'ont 
pas de feuilles ; la branche principale était l'eau ré- 
pandue, et les petites branches qui s'enlaçaient de 
mille manières étaient produites par les éclaboussures 
qui partaient et se croisaient de droite et de gauche. 

J'ai en horreur le commun des savants : j'ai dit 
ailleurs qu ils se coudoyaient dans l'antichambre du 
sanctuaire où la nature cache ses secrets, attendant 
toujours que de plus habiles en entre-bâillent la porte : 
que l'illustre astronome danois ou norvégien ou alle- 
mand Borzebilocoquantius (1) découvre avec sa lu- 
nette une nouvelle étoile, comme je 1 ai vu dernière- 
ment mentionné, le peuple des savants enregistre 
avec orgueil la nouvelle venue, mais la lunette n'est 
pas fabriquée qui leur montre les rapports des choses. 

Les savants ne devraient vivre qu'à la campagne, 

(1) Berzélius, savant suédois dont le nom est écrit autrement sur la 
couverture du carnet d'où ces notes sont extraites : Berzebilardinoi:o- 
(juentius. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 101 

près de la nature ; ils aiment mieux causer autour 
des tapis verts des académies, de l'Institut, de ce 
que tout le monde sait aussi bien qu'eux ; dans les 
forêts, sur les montagnes, vous observez des lois na- 
turelles, vous ne faites pas un pas sans trouver un 
sujet d'admiration. 

L'animal, le végétal, l'insecte, la terre et les eaux 
sont des aliments pour l'esprit qui étudie et qui veut 
enregistrer les lois diverses de tous ces êtres. Mais 
ces messieurs ne trouvent pas là la simple observa- 
tion digne de leur génie ; ils veulent pénétrer plus 
avant, et font des systèmes du fond de leur bureau 
qu'ils prennent pour un observatoire. D'ailleurs, il 
faut fréquenter les salons et avoir des croix ou des 
pensions ; la science qui met sur cette voie-là vaut 
toutes les autres. 

Je compare les écrivains qui ont des idées, mais 
qui ne savent pas les ordonner, à ces généraux bar- 
bares qui menaient au combat des nuées de Perses 
ou de Huns, combattant au hasard, sans ordre, sans 
unité d'efforts, et par conséquent sans résultats ; les 
mauvais écrivains se trouvent aussi bien parmi ceux 
qui ont des idées, que chez ceux qui en sont dé- 
pourvus. 

Promenade charmante dans la forêt, pendant 
qu'on arrange chez moi. Mille pensées diverses sug- 
gérées au milieu de ce sourire universel de la nature. 
Je dérange à chaque pas, dans ma promenade, des 
rendez-vous, effets du printemps ; le bruit que je fais 



102 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

en marchant dérange les pauvres oiseaux, qui s'en- 
volent toujours par couple de deux. 

Ah! les oiseaux, les chiens, les lapins ! Que ces 
humbles professeurs de bon sens, tous silencieux, 
tous soumis aux décrets éternels, sont au-dessus de 
notre vaine et froide connaissance 1 

A tout moment, le bruit de mes pas fait fuir ces 
pauvres oiseaux, qui s envolent toujours deux par 
deux. C'est le réveil de toute cette nature ; elle à ou- 
vert la porte aux amours. Il vient de nouvelles feuilles 
verdoyantes, il va naître des êtres nouveaux, pour 
peupler cet univers rajeuni. Le sens savant s'éveille 
chez moi plus actif que dans la ville. Ces imbéciles 
(les savants) vivent dans leur cabinet, ils le prennent 
pour le sanctuaire de la nature. Ils se font envoyer 
des squelettes et des herbes desséchées, au lieu de 
les voir baignées de rosée. 

— Me voici assis dans un fossé sur des feuilles 
séchées, près du grand chêne qui se trouve dans la 
grande allée de l'Ermitage. 

— Je suis toujours sujet, au milieu delà journée, 
à un abattement qui est le dernier acte de la di- 
gestion. 

— Quand je rentre aussi de ces promenades du 
matin, je suis moins disposé, ou plutôt je ne suis plus 
disposé du tout au travail. 

Vendredi 7 mai. — Revenu à Paris pour voir 
l'esquisse de Riesener chez Varcollier; elle ne s'y est 



JOURNAL D'EUGÉISE DELACROIX. HKJ 

pas trouvée, quoiqu il l'y eût envoyée. .1 avais fait 
une séance le matin au Jardin des plantes. J'y ai fait 
renouveler ma carte. Travaillé au soleil, parmi la 
foule, d'après les lions. 

En arrivant, pris, dans le jardin, de ma langueur ' k 
je me suis mis à dormir au soleil, sur une chaise. 

— Couru l'après-midi, pour l'affaire du fils de Var- 
collier, de l'Hôtel de ville jusque passé la place de 
la Bourse, sans trouver une voiture libre. Je suis 
venu chez moi voir mes lettres, envoyer les billets 
disponibles pour la fête de lundi, et reparti à cinq 
heures. — Arrivée toujours charmante dans cet en- 
droit. Revenu à travers la plaine. 

Lundi 10 mai. — Jour de la distribution des aigles, 
que j'ai passé à Champrosay. 

Paris, mardi 11 mai. — Parti de Champrosay à 
onze heures un quart. J'ai envoyé ces demoiselles (1) 
à la maison et suis resté au Jardin des plantes. Vu les 
galeries d anatomie au milieu d'une foule énorme ; 
malgré les inconvénients, j'ai été intéressé. 

Venu pour diner. 

Mercredi 12 mai. — J'extrais d'une lettre à Pierret 
mes réflexions sur l'interruption de mon travail pen- 
dant huit jours. 

(1) Il s'agit de sa gouvernante Jenny et de la servante. 



104 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

« ... Il ne faut pas quitter sa tâche : voilà pour- 
quoi le temps, voilà pourquoi la nature, en un mot 
tout ce qui travaille lentement et incessamment, fait 
de si bonne besogne. Nous autres, avec nos intermit- 
tences, nous ne liions jamais le même fil jusqu'au 
bout. Je faisais, avant mon départ, le travail de 
M. Delacroix d'il y a quinze jours : je vais faire à 
présent le travail de Delacroix de tout à l'heure. Il 
faut renouer la maille, le tricot sera plus gros ou plus 
fin. » 

Le cousin Delacroix a dîné avec moi. J'avais 
trouvé sa carte vendredi dernier. Nous avons été 
finir la soirée au café de Foy. 

Mardi 1" juin. — Superbe ton jaune pour mettre 
à côté de terre de Cassel, blanc et laque, composé 
de quatre des principaux tons de la palette, à savoir: 

Laque, cobalt, blanc, 

Ocre de ru, vermillon, 

Vert èmeraude, laque de gaude, jaune de zinc, 

Cadmium, vermillon, laque de gaude. 

Très beau ton d'ombre pour chair très colorée 
(exemple : la figure à côté de la Furie) : le ton de 
terre de Cassel, laque jaune, jaune indien, terre 
d'Italie naturelle. 

Ton de chair (très beau dans l'ombre de l'enfant 
à la corne de l'abondance) ; le ton de laque, terre de 
Cassel, blanc le plus foncé des deux et le ton de 
cadmium, laque de gaude et vermillon. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 105 

Dans l'enfant qui vole en haut, faire dominer, en 
finissant, des tons cY orangé (laque jaune, cadmium, 
vermillon) avec un gris de terre d'ombre et blanc, ou 
momie et blanc, ou Casselet blanc. 

Ce ton orangé et terre verte. 

Ces tons orangés, en finissant, très essentiels pour 
ôter la froideur ou le violacé du ton. 

Pour les luisants , très beau ton très applicable : 
terre verte et mauve clair (cobalt, laque et blanc). 

Très belle demi-teinte ou luisant analogue à la 
dernière : terre verte et rose (vermillon et blanc). 

Pour reprendre le ciel autour des contours, momie 
et blanc assez foncé avec bleu et blanc. Un peu de 
jaune de Naples. 

Mardi S juin. — Dîné chez Véron, à Auteuil. 

Mercredi 9. — Dîné chez Halévy avec Janin (1) et 
le docteur Blache (2), qui me plaît assez. 

Lundi 5 juillet. — Dîné chez Perrin avec X... 

On parlait de la susceptibilité des gens nerveux 
pour sentir le temps qu'il faisait. Il dit très bien que 
l'intérêt mis enjeu était encore plus perspicace. En 
sa qualité de directeur de spectacle, il avait flairé 

(1) Jules Janin, tout en faisant des réserves sur le talent de Delacroix, 
avait pris sa défense à plusieurs reprises. C'est ainsi qu il protesta lon- 
guement dans les premières années contre l'exclusion qui frappait chaque 
année Delacroix et Préault. 

(2) Le docteur Blache était un médecin célèbre de l'époque. 



106 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

avec chagrin la continuité de la chaleur. Dîné là 
avec Halévy, Boilay, Varcollier, Guillardiu. Re- 
venu prendre des glaces avec eux sur le boule- 
vard. 



Mardi G juillet. — Mardi soir, arrivé à Champro- 
say. 

Prêté à Mme Halévy, en partant pour Champro- 
say, les deux copies de Raphaël, Y Enfant et le Por- 
trait à la main. 

Samedi 10 juillet. — Prêté à Lehmann les Études 
de lions. — Rendues. 

Dimanche 11 juillet. — Autre jaune très beau : 
Ocre de ru ou ocre jaune et rouge de zinc. — Ton à 
mettre en vessies : ocre jaune, jaune indien, cassel, 
blanc (se remplace par ocre jaune, momie et blanc). 

A côté, ocre de ru, terre Sienne brûlée. 

Lundi 12 juillet. — Très beau ton brun transpa- 
rent : noir d'ivoire, terre de Sienne naturelle, et l'o- 
rancjê transparent de la palette un peu plus verdâtre. 

Le ton terre de Cassel, laque jaune, jaune indien, 
avec le même orangé Claque jaune, vermillon, cad- 
mium). 

Le plus intense de ces tons est très beau avec 
ïorangé et momie ou bitume. 

Beau brun très simple et très utile : momie, terre 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 107 

Sienne naturelle. Brun foncé transparent, remplaçant 
le jaune de mars et pins foncé : laque et vermillon, 
terre Sienne naturelle. 

Mardi 13 juillet. — Le ton de vermillon de Chine 
et laque, la nuance foncée à côté de blanc et noir 
foncé. La nuance claire de vermillon et laque à côté 
de la laque de gaude pure. 

Ce mélange sert à réchauffer les ombres vigoureuses 
que Ton ébauche avec le ton de terre de Cassel et 
vermillon. 

— Mettre le ton de terre de Cassel, blanc clair, 
terre de Cassel, laque et brun rouge plus foncé, au 
milieu des tons de rose, d'orangé, de violet, d'ocre 
de ru et de vermillon, etc., qui font les tons clairs. 

Le beau ton jaune : ocre jaune, jaune indien blanc, 
cassel mêlé avec le petit violet. 

Autre mélange avec le ton vermillon clair et 
laque : ton sanguine charmant. 

— Beau ton jaune : rouge orangé de zinc, ocre de ru. 

— Clairs de l'Hercule et du Centaure : Terre Cas- 
sel et blanc clair. — Cadmium, vermillon, blanc 
comme base. 

Ombres chaudes : laque jaune et vermillon laque; 
au bord de l'ombre, un peu de gros violet; sur ce 
frottis, le ton de terre de Sienne, vert émeraude, le 
gros violetmëlé avec laque jaune et laque rouge, ver- 
millon fait des vigueurs superbes» 



108 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Il faut mettre sur la palette le gros violet à côté du 
laque foncé, vermillon, laque jaune. 

Ombres et demi-teinte de l'Antée : Gros violet, 
laque, vermillon, gaude foncée, avec le ton deSienne 
naturelle et vert émeraude. 

Jaune indien, jaune de zinc clair. — Superbe 
gomme-gutte. Ton des montagnes, dans l'Antée : 
Vert émeraude ; deuxième avec noir, blanc foncé, 
bitume, etc., vert émeraude et laque Cassel et bleu 
foncé. — Beau ton neutre pour montagnes. 

— Terre d'Italie naturelle et vermillon ou ver- 
millon et laque équivaut à peu près à rouge de 
zinc. 

Le ton paille de terre de Cassel, blanc, ocre jaune 
et jaune indien, excellente demi-teinte de l'enfant à 
la corne d'abondance, en le mêlant, soit avec cobalt 
ou laque et vermillon, soit avec ton orangé. 

Demi-teinte pour la chair, veines, bords d'om- 
bre, etc. : le ton de noir et blanc avec vert émeraude. 

Autre plus beau : le ton de cobalt, blanc, laque 
claire avec vert émeraude. 

Brun très beau (approche de jaune laque de Rome) : 
laque brûlée, terre Sienne naturelle, jaune foncé, 
laque de gaude. 

Plus intense, avec laque jaune de Rome foncée. 

Brun très transparent demi-foncé, très utile : terre 
Sienne naturelle et vert émeraude avec laque et ver- 
millon. 

— Brun plus clair, violâtre paille, en ajoutant au 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 109 

précédent le ton de cobalt, laque et blanc (mauve 
clair). — Brun jaune clair transparent; le ton de vert 
émeraude, jaune de zinc avec le ton orangé transpa- 
rent de cadmium, gaude, vermillon — ce dernier 
dominant. 

— Brun jaune foncé : terre Sienne naturelle, vert 
émeraude, avec le ton orangé transparent. 

— Beau vert approchant du ton de ciel de l'Apol- 
lon : vert émeraude, jaune de zinc, avec le ton orangé 
transparent. 

Bel orangé transparent : gaude avec rouge de zinc; 
le même avec une pointe de vert émeraude et zinc 
clair, donne le ton de ciel de l'Apollon. 

— Brun foncé dans le genre de la laque de Rome : 
jaune, terre de Cassel, gaude, jaune indien avec laque 
et vermillon foncé. . . 

— Très beau aussi : Brun de Florence, terre Sienne 
naturelle et gaude. 

— Très beau aussi : Brun de Florence et jaune 
indien. 

— Brun clair transparent : le même ton avec terre 
de Cassel, blanc, jaune de zinc clair , rouge de zinc, etc. 

Jaune paille très fin, très fin : le précédent avec 
addition de jaune de Naples et le ton de jaune de zinc 
et vert émeraude. 

— Plus beau : avec une pointe de laque et vermil- 
lon et du ton vert clair de zinc et à" émeraude. 

Brun demi-teinte pour chair : Rouge de zinc et le 
ton de Cassel, blanc et laque. — Le plus simple de 



110 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

ces bruns paille clair et demi-clair est peut-être la 
terre Cassel, blanc avec terre de Sienne naturelle, 
plus ou moins foncé. 

Le ton paille, ocre jaune, terre de Cassel, blanc 
avec une pointe de vermillon. — Excellent ton de 
chair point violacé. 

— Vert émeraude et blanc clair, avec pointe d'ocré 
jaune : Clairs d'arbres, dans le lointain. 

Pour retoucher en éclaircissant comme dans la 
Muse : ton d'ombre des chairs, le ton de Sienne natu- 
relle et vert émeraude, avec vermillon et laque clair, 
et jaune paille un peu intense. 

Bord d'ombre très beau, vert émeraude et le ton de 
laque, vermillon, laque jaune. 

Brillants de la chair dans le Mercure et le Nep- 
tune : Brun rouge, blanc, avec jaune de Nap les. 

Main de la Vénus tenant le miroir, fraîcheur extra- 
ordinaire : Demi-teinte générale des doigts touchée 
avec le ton mauve, cobalt, laque et blanc un peu 
foncé mêlé à vert émeraude fin; plus ou moins de 
blanc suivant la place. 

A côté, pour les ombres, glacis très léger d'un ton 
chaud de laque jaune, laque rouge, vermillon et plus 
ou moins d'un ton jaune rompu, mais toujours en 
transparent. Le même, par exemple, qui se glisse sur 
un fond de chair déjà peint où je veux augmenter une 
demi-teinte. — Je commence par ce glacis chaud et 
je mets à sec (surtout) un gris par- dessus (se rappe- 
ler la retouche de la Vénus), notamment sur la jambe ; 



JOURS AL D'EUGENE DELACROIX. 111 

les pris remis sur un fond chaud ont reproduit l'effet 
demi-teintes de l'esquisse de la Médée. 

Demi-teinte sur une partie trop claire, par exemple 
le dentelé du côté du clair de Neptune, préparé avec 
un ton chaud transparent, plus ou moins foncé, sui- 
vantle besoin, par exemple le ton de Sienne naturelle, 
vert émeraude , et mettre le ton gris par-dessus, soit 
terre Cassel, blanc, laque, soit le ton mauve. 

— Rompre sur la palette les tons très clairs de 
cadmium, vermillon, blanc, et de vermillon et blanc. 
Dans ce dernier, ajouter terre de Cassel ou un peu 
plus de vermillon. 

— Ton pour la mer d'Andrieu, dans l'Hercule et 
Hésione. 

— Dans cette Vénus, employé avec succès le bord 
d'ombre, de vert émeraude et ton de vermillon, laque 
et laque jaune. Ce ton opposé aux tons orangés de la 
figure est d'un grand charme. 

— Dans les retouches, pour ajouter des demi- 
teintes, comme dans cette figure, toujours préparer 
avec des tons chauds et mettre le ton tirés ensuite. 

— Reflets pour la chair (la Vénus des caissons de 
l'Hôtel de ville). — La réunion, sans les mêler, des 

TROIS TONS ORANGÉS TRANSPARENTS (cadmium, laque 
jaune, vermillon) VIOLET CLAIR (laque rose, cobalt, 
blanc) et VERT CLAIR (zinc et émeraude); le même 
reflet, pour ainsi dire, partout, linge, armures, etc. 
Ton de laque brûlée, vermillon, blanc, et à côté le 
même plus clair, avec très peu de laque brûlée. Ce 



112 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

ton, à côté de Y orangé, vermillon, laque jaune, cad- 
mium. 

— Excellent ton avec pins ou moins de blanc ou 
d'orangé, pour couler sur la grisaille, ou pour 
reprendre une chair vive. 

La petite Andromède couchée ainsi. 

— Mauve un peu foncé à côté du ton rose — 
demi-teinte d'une jeune ingénue; le moindre vert, à 
côté, la complète. 

Vert émeraude, terre a" Italie, très beau jaune vert. 

En y ajoutant du vermillon, il devient sanguine, 
sans être rouge, et est très utile; il peut se placer à 
côté du ton Sienne naturelle, vert émeraude, jaune 
indien. 

Dieppe. — Lundi 6 septembre. — Parti pour Dieppe 
à huit heures ; à neuf heures à Mantes; à dix heures 
un quart, à peu près, à Rouen. Le reste du trajet, 
n'étant pas direct, a été beaucoup plus long. 

Arrivé à Dieppe à une heure. Trouvé là M. Mai- 
son. Logé hôtel de Londres avec la vue sur le port 
que je souhaitais, et qui est charmante. Cela me fera 
une grande distraction. 

Dans toute cette fin de journée, dont j'ai passé 
une grande partie sur la jetée, je n'ai pu échapper à 
un extrême ennui. Dîné seul à sept heures, près de 
gens que j'avais rencontrés déjà sur la jetée, et qui 
m'avaient, dès ce moment, inspiré de l'antipathie ; ce 
sentiment s'est encore augmenté pendant ce triste 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 113 

dîner. Naturel de chasseurs demi-hommes du monde, 
la pire espèce de toutes. 

J'ai trouvé dans la voiture jusqu'à Rouen un grand 
homme barbu et très sympathique, qui m'a dit les 
choses les plus intéressantes sur les émigrants alle- 
mands et particulièrement sur certaines des colo- 
nies de cette race, qui se sont établies dans plusieurs 
parties de la Russie méridionale, où il les a vues. 
Ces gens, descendant en grande partie des Hus- 
sites, qui sont devenus les Frères Moraves. Ils vivent 
là en communauté, mais ne sont point des commu- 
nistes, à la manière dont on entendait cette qualifi- 
cation en France , dans nos derniers troubles : la 
terre seulement est en commun , et probablement 
aussi les instruments de travail, puisque chacun doit 
à la communauté le tribut de son travail; mais les 
industries particulières enrichissent les uns plus que 
les autres, puisque chacun a son pécule, qu'il fait 
valoir avec plus ou moins de soin et d'habileté; il y a 
possibilité de se faire remplacer pour le travail com- 
mun. Ils se donnent le nom de Méronites ou Méno- 
nites. 

Mercredi 8 septembre. — Trouvé Durieu (1) et sa 
pupille à Dieppe : je les ai menés dans les églises. 

(1) Eugène Durieu, administrateur et écrivain, chargé, après la révo- 
lution de Février, de la direction générale de l'administration des cultes ; 
il institua une commission des arts et édifices religieux, et créa le service 
des architectes diocésains pour la conservation des monuments affectes 
au culte. 

II. a 



114 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

Jeudi 9 septembre. — Tous ces jours-ci, j'ai eu 
mauvais temps et difficulté de jouir de la mer et de 
la promenade. 

Rencontré Dantan (1), qui m'a dit des choses ai- 
mables. 

Vu l'église dii Pollet. Cette simplicité est toute 
protestante ; cela ferait bien avec des peintures. 

Le soir, j'ai joui de la mer, pendant une heure et 
demie; je ne pouvais m'en détacher. 

Vraiment, il faut accorder à la littérature moderne 
d avoir donné, parles descriptions, un grand intérêt 
à certains ouvrages, qui n'avaient pas une place suffi- 
sante. Seulement, l'abus qu'on a fait de cette qualité, 
à ce point qu'elle est devenue presque tout, a dégoûté 
du Retire. 

Vendredi 10 septembre. — Ce matin, sorti à sept 
heures et demie, contre ma coutume. Je m'étais mis 
à lire Dumas, qui me fait supporter le temps que je 
ne passe pas au bord de la mer. La mer la plus calme, 
la vue avec le soleil du matin, toutes ces voiles de pê- 
cheurs à l'horizon m'ont enchanté. Je suis rentré en 
retournant plusieurs fois la tête. 

En revenant vers quatre heures du quartier des 
bains, rencontré M. Perrier. Il a dîné avec nous. Le 
soir, nous avons été ensemble à la jetée. Il a dit, 
comme moi, que c'était magnifique, sans regarder, 

(1) Jean-Pierre Dantan, statuaire et caricaturiste, dit Dantan jeune. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 115 

et il m'a parlé tout le temps du conseil. Je l'ai remis 
dans sa chambre, où il m'a causé longuement, pen- 
dant que je m'endormais. 

Samedi 11 septembre. — En me réveillant, j'ai vu 
de mon lit le bassin à peu près plein et les mâts des 
bâtiments se balançant plus qu'à l'ordinaire; j'en ai 
conclu que la mer devait être belle; j'ai donc couru à 
la jetée et j'ai effectivement joui, pendant près de 
quatre heures, du plus beau spectacle. 

La jeune dame de la table d'hôte, qui se trouve 
être seule, y était à son avantage ; il est vrai que le noir 
lui sied mieux et ôte un peu de vulgarité. Elle était 
vraiment belle par instants, et moi assez occupé 
d'elle, surtout quand elle est descendue au bord de 
la mer, où elle a trouvé charmant de se faire mouil- 
ler les pieds par le flot. A table, sur le tantôt, je l'ai 
trouvée commune. La pauvre fille jette ses hameçons 
comme elle peut : le mari, ce poisson qui ne se 
trouve pas dans la mer, est l'objet constant de ses œil- 
lades, de ses petites mines. Elle a un père désolant... 
.l'ai cru longtemps qu'il était muet; depuis qu'il a 
ouvert la bouche, ce qui, à la vérité, est fort rare, il 
a perdu encore dans mon opinion; car auparavant, 
c'était l'écorce seule qui était peu flatteuse. 

Ce soir, je les ai retrouvés à la jetée. 

Rentré, lu mon cher Balsamo (1). 

(1) C'est la première fois qu'une épithète louangeuse pour Dumas 



116 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Déjeuné vers une heure et demie, contre mon habi- 
tude. — Habillé et sorti. — J'ai été finir mes emplettes 
chez livoirier et ai passé mon temps délicieusement 
jusqu à dîner, au pied des falaises. 

La mer était basse et m'a permis d'aller fort loin 
sur un sable qui n'était pas trop humide. J'ai joui 
délicieusement de la mer; je crois que le plus grand 
attrait des choses est dans le souvenir qu'elles 
réveillent dans le cœur ou dans l'esprit, mais surtout 
dans le cœur. Je pense toujours à Bataille, à Val- 
mont (1), quand je m'y suis trouvé pour la pre- 
mière fois, il y a tant d'années... Le regret du temps 
écoulé, le charme des jeunes années, la fraîcheur des 
premières impressions agissent plus sur moi que le 
spectacle même. L'odeur de la mer, surtout à marée 
basse, qui est peut-être son charme le plus pénétrant, 
me remet, avec une puissance incroyable, au milieu 
de ces chers objets et de ces chers moments qui ne 
sont plus. 

Dimanche 12 septembre. — Très belle journée : le 
soleil de bonne heure. J'avais devant mes fenêtres 
les bâtiments pavoises. 

parait dans ce Journal. On lira plus loin les jugements les plus sévères 
sur l'œuvre du romancier. 

(1) Delacroix évoque ici des souvenirs d'enfance et de jeunesse. A ce 
propos, M. Riesener dit dans ses notes : « A Valmont, en Normandie, 
« nous avons passé quelques vacances. Tantôt il était tout feu pour le 
« travail, et faisait des aquarelles délicieuses qui ont été vues à sa vente; 
« tantôt, ne pouvant s'y mettre, il se mettait à mouler avec passion des 
« figurines qui ornent les tombeaux des moines d'Estouteville, fondateurs 
« de l'abbaye de Valmont. » 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 117 

J'ai trouvé sur la jetée Mme Sheppard. Elle m'a 
invité à dîner pour demain. .1 ai esquivé la jeune 
dame d'hier, qui devient assommante ; elle et son 
monde ont encore gâté ma soirée ; impossible de les 
éviter à la jetée... En vérité, je suis d'une bêtise ex- 
trême : je suis simplement poli et prévenant poul- 
ies gens ; il faut qu'il y ait dans mon air quelque 
chose de plus. Ils s'accrochent à moi, et je ne peux 
plus m'en défaire. Entré un moment à l'établissement 
le soir, grâce à l'instance de Possoz (1), qui est là 
comme chez lui : la mer, qui était pleine, se brisait 
avec une belle fureur. 

— Je fais ici d'une manière assez complète cette 
expérience qu'une liberté trop complète mène à 
l'ennui. Il faut de la solitude et il faut de la distrac- 
tion. La rencontre de P..., que je redoutais, m'est 
devenue une ressource à certains moments. Celle de 
Mme Sheppard de même pour quelques instants. 
Sans Dumas et son Balsamo, je reprenais le chemin 
de Paris, si bien que maintenant ces interruptions 
à ma solitude sont ce qui me prend le plus de temps, 
et je suis loin de regretter mes vagues rêveries. 

Tout ce qui est grand produit à peu près la même 
sensation. Qu'est-ce que la mer et son effet sublime? 
celui d'une énorme quantité d'eau. . . Hier soir, j ^coû- 
tais avec plaisir le clocher de Saint-Jacques qui soune 
très tard, et en même temps je voyais dans l'ombre 

(1) Possoz, ancien maire de Passy, membre du conseil municipal do 
Paris. 



118 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

la masse de l'église. Les détails disparaissant, l'ob- 
jet était plus grand encore; j'éprouvais la sensation 
du sublime, que l'église vue au grand jour ne me 
donne nullement, car elle est assez vulgaire. Le 
modèle exact en petit de la même église serait encore 
plus loin de faire éprouver ce sentiment. Le vague de 
l'obscurité ajoute encore beaucoup à l'impression de 
la mer : c est ce que je voyais à la jetée pendant la 
nuit, quand on n'entrevoit qu'à peine les vagues, qui 
sont tout près, et que le reste se perd dans l'horizon. 
Saiut-Reiny me produit beaucoup plus d'effet que 
Saint-Jacques, qui est cependant d'un meilleur goût^ 
plus ensemble et d un style continu. La première de 
ces deux églises est d'un goût bâtard tout à fait sem- 
blable à l'église de l'abbaye de Valmont, et qui prête- 
rait beaucoup à la critique des architectes. Saint- 
Eustache, qui est dans le même cas,, quoique plus 
conséquent dans toutes ses parties, est assurément 
l'église la plus imposante de Paris. Je suis sûr que 
Saint-Ouen (1) regratté ne fera plus d effet; l'obscurité 
des vitraux et les murs noircis, les toiles d'araig,née r 
la poussière, voilaient les détails et agrandissaient le 
tout. Les falaises ne font d'effet que par leur masse, 
et cet effet est immense, surtout quand on y touche, 
ce qui augmente encore le contraste de cette masse 
avec les objets qui les avoisinent et avec notre propre 
petitesse. 

(1) L'église Saint-Ouen, de Rouen. 



JOURNAL D'EUGEJSE DELACROIX. lit) 

Lundi 13 septembre. — Comment ! sot que tu es, 
tu t'égosilles à discuter avec des imbéciles, tu argu- 
mentes vis-à-vis de la sottise en jupons, pendant une 
soirée entière, et cela sur Dieu, sur la justice de ce 
monde, sur le bien et le mai, sur le progrès? 

Ce matin, je me lève fatigué, sans haleine... Je ne 
suis en train de rien, pas même de me reposer. 
O folie, trois fois folie!... Persuader les hommes! 
Quel entassement de sottises dans la plupart de ces 
têtes ! Et ils veulent donner de l'éducation à tous les 
gens nés pour le travail, qui suivent tout bonnement 
leur sillon, pour en faire à leur tour des idéologues ! ... 
Toutes ces réflexions, à propos du dîner chez 
Mme Sheppard. 

Ce matin, trouvé une méduse à la jetée. Ces gens 
q,ue je rencontre m'empêchent de jouir de la mer. Il 
est temps de s'en aller... Après déjeuner, j'ai été sur 
le galet vers les bains. Rentré fatigué, après avoir 
dessiné, en revenant, à Saint-Remy, les tombeaux. 
Resté chez moi jusqu'à lheure de cet affreux dîner... 

Ce matin, avant de sortir, écrit à Mme de Forget, 

— Agis pour ne pas souffrir. Toutes les fois que tu 
pourras diminuer ton ennui ou ta souffrance en 
agissant, agis sans délibérer. Cela semble tout simple 
au premier coup d'œil. Voici un exemple trivial : je 
sors de chez moi ; mon vêtement me gêne; je conti- 
nue ma route par paresse de retourner et d'en prendre 
un autre. 

Les exemples sont innombrables. Cette résolution 



120 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

appliquée aux vulgarités de l'existence, comme aux 
choses importantes, donnerait à 1 âme un ressort et 
un équilibre qui est l'état le plus propre à écarter 
1 ennui. Sentir qu'on a fait ce qu'il fallait faire vous 
élève à vos propres yeux. Vous jouissez ensuite, à 
défaut d'autre sujet de plaisir, de ce premier des plai- 
sirs, être content de soi. La satisfaction de l'homme 
qui a travaillé et convenablement employé sa jour- 
née est immense. Quand je suis dans cet état, je jouis 
délicieusement ensuite du repos et des moindres 
délassements. Je peux même, sans le moindre regret, 
me trouver dans la société des gens les plus ennuyeux. 
Le souvenir de la tâche que j'ai accomplie me revient 
et me préserve de l'ennui et de la tristesse. 

Mardi 14 septembre. — Ma dernière journée à 
Dieppe n'a pas été la meilleure. J'avais la gorge irri- 
tée d'avoir trop parlé la veille. J'ai été au Pollet, 
après avoir fait ma malle, pour éviter les rencontres. 
J'ai vu entrer dans le port le bâtiment qu'on venait 
de lancer, remorqué par une chaloupe. Rentré mal 
disposé. J'ai été faire ma dernière visite à la mer, 
vers trois heures. Elle était du plus beau calme et une 
des plus belles que j'aie vues. Je ne pouvais m'en ar- 
racher. J'étais sur la plage et n'ai point été sur la 
jetée de toute la journée. L'âme s'attache avec pas- 
sion aux objets que l'on va quitter. 

Parti à sept heures moins un quart. Chose merveil- 
leuse ! nous étions à Paris à onze heures cinq. Un 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 121 

jeune homme fort bienveillant, mais qui m'a fatigué, 
a partagé ma société. Il avait dîné avec moi entête-à- 
tête. J'ai trouvé à Rouen Fau et sa petite fille. 

— C'est d'après cette mer que j'ai fait une étude 
de mémoire : ciel doré, barques attendant la marée 
pour rentrer. 

Paris, 15 septembre. — Sophocle, à qui on deman- 
dait si, dans sa vieillesse, il regrettait les plaisirs de 
l'amour (1), répondit : « L'amour?. Te m'en suis délivré 
de bon cœur comme d'un maître sauvage et furieux. » 

Dimanche 19 septembre. — Dîné chez M. Guille- 
mardet, à Passy, avec M. Talentino, employé par 
Demidoff. 

Je travaille énormément, depuis mon retour de 
Dieppe, aux caissons de l'Hôtel de ville. Je ne vois 
personne. Je fais d'excellentes journées. 

Lundi 20 septembre. — Sur l'architecture. C'est 
1 idéal même ; tout y est idéalisé par 1 homme. La 
ligne droite elle-même est de son invention, car elle 



(1) Voir notre Étude, p. xi, xn. A rapprocher du fragment de Baude- 
« laire : Sans doute il avait beaucoup aimé la femme aux heures agitées de 
« sa jeunesse. Qui n'a pas trop sacrifié à cette idole redoutable? Et qui ne 
« sait que ce sont justement ceux qui l'ont le mieux servie qui s'en plai- 
« gnent le plus? Mais longtemps déjà avant sa fin, il avait exclu la 
« femme de sa vie. Musulman, il ne l'eût peut-être pas chassée de la 
« mosquée, mais il st fût étonné de l'y voir entrer, ne comprenant pas 
« bien quelle sorte de conversation elle peut tenir avec Allah. » (Bacde- 
laiiik, L Art romantique. L'OEuvre et ta vie d'Eugène Delacroix.) 



122 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

u est nulle part dans la nature. Le lion cherche sa 
caverne; le loup et le sanglier s'abritent dans l'épais- 
seur des forêts ; quekpes animaux se font des de- 
meures, mais iJs ne sont guidés que par l'instinct; 
ils ne savent ce que c'est de les modifier ou de les 
embellir. L'homme imite dans ses habitations la ca- 
verne et le dôme aérien des forêts ; dans les époques 
où les arts sont portés à la perfection, l' architecture 
produit des chefs-d'œuvre : à toutes les époques, Le 
goût du moment, la nouveauté des usages introduisent 
des changements qui témoignent de la liberté du goût. 
L'architecture ne prend rien dans la nature direc- 
tement, comme la sculpture ou la peinture ; en cela 
elle se rapproche de la musique, à moins qu'on ne 
prétende que, comme la musique rappelle certains 
bruits de la création, L'architecture imite la tanière, 
ou la caverne, ou la forêt; mais ce n'est pas là l'imita- 
tion directe, comme on l'entend en parlant des deux, 
arts qui copient les formes précises que la nature 
présente. 

Mardi 28 septembre. — Ce jour est le dernier 
où j'ai travaillé avant mon indisposition. Villot est 
tombé des nues chez moi, et sa visite m'a fait plai- 
sir ; mais à partir de ce jour, j'ai été pris d'une 
langueur et d'un mal de gorge (1) qui m'a couché 



(1) C'étaient les prodromes de cette maladie de larynx qui devait s'aggra- 
ver sous l'influence du tabac et l'emporter dix ans plus tard. Il avait tou- 
jours été extrêmement délicat de la gorge, et dans ses Souvenirs, 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 123 

tout à plat. Je venais de remonter mon tableau, que 
je craignais de trouver trop sombre en place. 

Samedi 2 octobre. — Tous ces jours-ci malade, et 
pourtant je sortais le soir, malgré la bise, pour con- 
server encore quelques forces. Aujourd'hui, par le 
conseil de Jenny, et presque poussé par les épaules, 
j'ai été faire une promenade au milieu du jour sur la 
route de Saint-Ouen et Saint-Denis ;, je suis revenu 
fatigué, mais, je crois, mieux.. La vue de ces collines 
de Sannois et de Cormeilles m'a rappelé mille mo- 
ments délicieux du passé. Un omnibus qui va et vient 
sur cette route de Paris à Saint-Denis m'a inspiré 
l'idée d'y aller m'y promener quelquefois. J'ai une 
envie démesurée d'aller à la campagne, et je suis 
cloué par cette indisposition.. 

Je lis le soir les Mémoires de Balsamo. Ce mélange 
de parties de talent avec cet éternel effet de mélo- 
drame vous donne envie quelquefois de jeter le livre 
par la fenêtre; et dans d'autres moments, il y a un 
attrait de curiosité qui vous retient toute une soirée 
sur ces singuliers livres, dans lesquels on ne peut 
s'empêcher d'admirer la verve et une certaine iniagi- 
nation, mais dont vous ne pouvez estimer l'auteur ea 
tant qu'artiste. Il n'y a point de pudeur, et ou s'y 
adresse à un siècle sans pudeur et sans frein. 



Mme Jaubert, qui ie rencontrait chez Berryer à Augerville, rapporte que 
cette excessive délicatesse le condamnait à des accoutrements souvent 
bizarres. 



124 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

Dimanche 3 octobre. — Sorti aussi, plaine Mon- 
ceau. Beau ciel : monuments de Paris dans le lointain. 



Lundi 4 octobre. — Jenny est partie ce matin pour 
aller passer quelque temps, le plus qu'elle pourra, 
auprès de Mme Haro, et moi, je suis souffrant et ar- 
rêté dans mon travail. 

Haro se sert, pour mater les tableaux, de cire dis- 
soute dans l'essence rectifiée, avec légère addition 
de lavande (essence); pour ôter ce matage, il em- 
ploie de l'essence mêlée à de l'eau. Il faut battre 
beaucoup pour que le mélange se fasse. 

Ce matage, frotté avec de la laine, donne un vernis 
qui n'a pas les inconvénients des autres. 

Samedi 9 octobre. — Je disais à Andrieu qu'on 
n'est maître que quand on met aux choses la patience 
qu'elles comportent. Le jeune homme compromet 
tout en se jetant à tort et à travers sur son tableau. 

Pour peindre, il faut de la maturité ; je lui disais, 
en retouchant la Vénus, que les natures jeunes 
avaient quelque chose de tremblé, de vague, de 
brouillé. L'âge prononce les plans. Dans l'exécution 
des maîtres, des différences qui en amènent dans le 
genre d'effet. Celle de Rubens, qui est formelle, sans 
mystères, comme Corrège et Titien, vieillit toujours, 
donne l'air plus vieux : ses nymphes sont de belles 
gaillardes de quarante-cinq ans; dans ses enfants, 
presque toujours le même inconvénient. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 12" 

Lundi 11 octobre. — Sur mes figures de la terre, 
et qui étaient trop rouges, j'ai mis des luisants avec 
jaune de Naples, et j'ai vu, quoique cela me semble 
contrarier l'effet naturel qui me paraît faire les lui- 
sants gris ou violets, que la chair devenait à l'instant 
lumineuse, ce qui donne raison à Rubens. Il y a une 
chose certaine, c'est qu'en faisant des chairs rouges 
ou violâtres, et en faisant des luisants analogues, il 
n'y a plus d'opposition, partant le même ton partout. 
Si, par-dessus le marché, les demi-teintes sont vio- 
lettes aussi, comme c'est un peu mon habitude, il est 
de nécessité que tout soit rougeâtre. Il faut donc 
absolument mettre plus de vert dans les demi-teintes 
dans ce cas. Quant au luisant doré, je ne me l'ex- 
plique pas, mais il fait bien : Rubens le met partout. . . 
Il est écrit dans la Kermesse. 

Mardi 12 octobre. — Aujourd'hui, vu Cinna avec 
Mlle Rachel. J'y avais été pour le costume de Co- 
rinne : je l'ai trouvé à merveille. Beauvallet (1) n'est 
décidément pas mal dans Auguste, surtout à la fin. 
Voilà un homme qui fait des progrès; aussi les rides 
lui viennent, et probablement les cheveux blancs, ce 
que la perruque d'Auguste ne m'a pas permis de 
juger. 

1) Beauvallet avait débuté à la Comédie-Française le 3 septembre 
1830 dans Hamlet, tragédie de Ducis. Le lendemain, M. Charles Mau- 
rice écrivait dans le Courrier des théâtres : « Le premier di'but de 
M. Beauvallet a été hier des plus insignifiants; il n'y a rien chez cet 
acteur qui puisse justifier les prétentions qu'annonce cette tentative. » 



126 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Comment! l'acteur qui a toute sa vie, ou du moins 
pendant toute sa jeunesse, dans 1 âge de la force et 
du sentiment, à ce qu'on dit, été mauvais ou mé- 
diocre, devient passable ou excellent, quand il n'a 
plus de dents ni de souffle, et il n'en serait pas de 
même dans les autres arts ! Est-ce que je n'écris pas 
mieux et avec plus de facilité qu'autrefois? A peine 
je prends la plume, non seulement les idées se pres- 
sent et sont dans mon cerveau comme autrefois, 
mais ce que je trouvais autrefois une très grande dif- 
ficulté, l'enchaînement, la mesure s'offrent à moi 
naturellement et dans le même temps où je conçois 
ce que j'ai à dire. 

Et, dans la peinture, n'en est-il pas de même? 
D'où vient qu'à présent, je ne m'ennuie pas un seul 
instant, quand j'ai le pinceau à la main, et que 
j'éprouve que, si mes forces pouvaient y suffire, je ne 
cesserais de peindre que pour manger et dormir ? 
Je me rappelle qu'autrefois, dans cet âge prétendu 
de la verve et de la force de l'imagination, l'expé- 
rience manquant à toutes ces belles qualités, j'étais 
arrêté à chaque pas et dégoûté souvent. C'est une 
triste dérision de la nature que cette situation qu'elle 
nous fait avec l'âge. La maturité est complète et 
l'imagination aussi fraîche, aussi active que jamais, 
surtout dans le silence des passions folles et impé- 
tueuses que l'âge emporte avec lui ; mais les forces 
lui manquent, les sens sont usés et demandent du 
repos plus que du mouvement. Et pourtant, avec 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 127 

tous ces inconvénients, quelle consolation que celle 
qui vient du travail ! Que je me trouve heureux de 
ne plus être forcé d'être heureux comme je l'enten- 
dais autrefois ! A quelle tyrannie sauvage cet affai- 
blissement du corps ne m'a-t-il pas arraché? Ce qui 
me préoccupait le moins était ma peinture. Il faut 
donc faire comme on peut ; si la nature refuse le tra- 
vail au delà d'un certain nombre d'instants, ne point 
lui faire violence et s'estimer heureux de ce qu'elle 
nous laisse ; ne point tant s'attacher à la poursuite 
des éloges qui ne sont que du vent, mais jouir du 
travail même et des heures délicieuses qui le suivent, 
par le sentiment profond que le repos dont on jouit 
a été acheté par une salutaire fatigue qui entretient 
la santé de l'âme. Cette dernière agit sur celle du 
corps ; elle empêche la rouille des années d'engour- 
dir les nobles sentiments. 

Lundi 18 octobre. — J'ai travaillé tous ces jours-ci 
avec une ténacité extrême, avant d'envoyer mes 
peintures qu'on colle demain ; je suis resté sans me 
reposer pendant sept, hmt et près de neuf heures 
devant mes tableaux. 

Je crois que mon régime d'un seul repas est déci- 
dément celui qui me convient le mieux. 

Mardi 19 octobre. — Commencé à coller à lHôtel 
de ville. Tous les jours suivants, j'y serai assidu. Je 
ne pourrai guère commencer à retoucher que samedi 



128 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

ou dimanche. Je fais faire bonne garde à la porte 
de ma salle. Haro a renvoyé le préfet (1), qui a 
approuvé ma résolution de m'enfermer ; ce qui me 
fait étendre la mesure à tout le monde et avec son 
ordre exprès. 

Cette salle est, je crois, la plus obscure de toutes (2) . 
J'ai été un peu inquiet, surtout de l'effet des fonds 
des caissons, qu'il faut, je crois, faire clairs. 

Mercredi 20 octobre. — Ce matin, j'ai fait enlever 
toutes les planches, et la vue de l'ensemble m'a ras- 
suré. Tous mes calculs relatifs à la proportion et à 
la grâce de la composition totale sont justes, et je 
suis ravi de cette partie du travail. Les obscurités 
qui sont l'effet de cette salle et auxquelles il était im- 
possible de s'attendre à ce degré, seront, j'espère, 
facilement corrigées. 

Vendredi 22 octobre. — En sortant de ma salle, 
vers dix heures, trouvé le préfet qui m'a promené 
devant toutes ces maudites peintures. Il m'a fait 
tomber sur la jambe un cadre de bois, qui m'a fait 
une entaille qui paraît être, le lendemain, assez 
légère, mais qui m'a inquiété, par la crainte d'être 
arrêté dans la terminaison de mon salon. 



(1) M. Berger était alors préfet de la Seine. Il ne quitta ce poste qu'en 
1853, lorsqu'il fut nommé sénateur. 

(2) On sait que toute cette salle (salon de la Paix) a été complètement 
brûlé» dans l'incendie du 24 mai 1871. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. (29 

Vendredi 29 octobre. — Vu M. Cazenave (1) le 
matin. — Travaillé à mes retouches du plafond tous 
ces jours derniers, avec des chances diverses d'ennui 
et de joie : ce qu'il y a à faire est gigantesque ; mais 
si je ne suis pas malade, je m'en tirerai. 

— Sur la différence du génie français et du génie 
italien dans les arts : le premier marche l'égal du 
second pour l'élégance et le style, au temps de la 
Renaissance. Comment se fait-il que ce détestable 
style, mou, carrachesque, ait prévalu"? Alors, mal- 
heureusement, la peinture n'était pas née. Il ne reste 
de cette époque que la sculpture de Jean Goujon. Il 
faut, au reste, qu'il y ait dans le génie français quel- 
que penchant plus prononcé pour la sculpture ; à 
presque toutes les époques, il y a eu de grands 
sculpteurs, et cet art, si on excepte Poussin et Le- 
sueur, a été en avant de l'autre. Quand ces deux 
grands peintres ont paru, il n'y avait plus de traces 
des grandes écoles d'Italie : je parle de celles où la 
naïveté s'unissait au plus grand savoir. Les grandes 
écoles venues soixante ou cent ans après Raphaël 
ne sont que des académies où l'on enseignait des re- 
cettes. Voilà les modèles que Lesueur et Poussin ont 
vus prévaloir de leur temps : la mode, l'usage les ont 
entraînés, malgré cette admiration sentie de l'an- 
tique, qui caractérise surtout les Poussin, les Le- 
gros (2) et tous les auteurs de la galerie d'Apollon. 

(1) Le docteur Cazenave, qui soignait alors Delacroix. 

(2) Pierre Legros, sculpteur, né à Paris (1656-1719). Il a passé 

ii. 9 



130 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

J'aime mieux m'entretenir avec les choses qu'avec 
les hommes : tous les hommes sont ennuyeux ; les 
tics, etc. L'ouvrage vaut mieux que l'homme. 
Corneille était peut-être assommant ; Cousin, de 
même ; Poinsot, etc. Il y a dans l'ouvrage une 
gravité qui n'est pas dans l'homme. Le Poussin est 
peut-être celui qui est le plus derrière son œuvre. — 
Les ouvrages où il y a du travail, etc. 

Lundi 1" novembre. — Faire des traités sur les 
arts ex professOj diviser, traiter méthodiquement, 
résumer, faire des systèmes pour instruire catégori- 
quement : erreur, temps perdu, idée fausse et inutile. 
L'homme le plus habile ne peut faire pour les autres 
que ce qu'il fait pour lui-même, c'est-à-dire noter, 
observer, à mesure que la nature lui offre des objets 
intéressants. Chez un tel homme, les points de vue 
changent à chaque instant. Les opinions se modifient 
nécessairement ; on ne connaît jamais suffisamment 
un maître pour en parler absolument et définitive- 
ment. 

Qu'un homme de talent, qui veut fixer les pen- 
sées sur les arts, les répande à mesure qu'elles lui 
viennent ; qu'il ne craigne pas de se contredire ; il y 
aura plus de fruit à recueillir au milieu de la profu- 
sion de ses idées, même contradictoires, que dans la 
trame peignée, resserrée, découpée, d'un ouvrage 

presque toute sa vie en Italie. Il a pourtant travaillé pour le Louvre 
ainsi cjue pour le palais et le parc de Versailles. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 131 

dans lequel la forme l'aura occupé (1)... Quand le 
Poussin disait, dans une boutade, que Raphaël était 
un âne, à côté de l'antique, il savait ce qu'il disait : il 
ne pensait qu à comparer le dessin, les connaissances 
anatomiques de l'un et des autres, et il avait beau 
jeu à prouver que Raphaël était ignorant à côté des 
anciens. 

A ce compte-là, il aurait pu dire aussi que Ra- 
phaël n'en savait pas autant que lui même Poussin, 
mais dans une autre disposition... En présence des 
miracles de grâce et de naïveté unies ensemble, de 
science et d'instinct de composition poussés à un 
point où personne ne l'a égalé, Raphaël lui eût paru 
ce qu'il est en effet, supérieur même aux anciens, 
dans plusieurs parties de son art, et particulièrement 
dans celles qui ont été entièrement refusées au Pous- 
sin. 

L'invention chez Raphaël, et j'entends par là le 
dessin et la couleur, est ce qu'elle peut; non pas que 
j'entende dire par là qu'elle est mauvaise ; mais telle 
qu'elle est, si on la compare aux merveilles en ce 
genre du Titien, du Corrège, des Flamands, elle de- 
vient secondaire, et elle devait l'être ; elle eût pu 



(1) C'est un retour à l'idée que nous notions dans notre Étude et dont 
nous nous servions pour justiher la publication du Joornal : « Pourquoi 
« ne pas faire un petit recueil d'idées détachées qui me viennent de 
» temps en temps toutes moulées, et auxquelles il serait difficile d'en 
« coudre d'autres? Faut-il absolument faire un livre dans toutes les 
«règles? Montaigne écrit à bâtons rompus... Ce sont les ouvrage* les 
« plus intéressants. » (Voir t, p. iv, v.) 



132 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

l'être encore beaucoup davantage, sans distraire no- 
tablement des mérites qui mettent Raphaël non seu- 
lement au premier rang, mais au-dessus de tous les 
artistes, anciens et modernes, dans les parties où il 
excelle. J'oserais même affirmer que ces qualités se- 
raient amoindries par une plus grande recherche 
dans la science anatomique ou le maniement du pin- 
ceau et de l'effet. On pourrait presque en dire autant 
du Poussin lui-même, eu égard aux parties dans les- 
quelles il est supérieur. Son dédain de la couleur, la 
précision un peu dure de sa touche, surtout dans les 
tableaux de sa meilleure manière, contribuent à aug- 
menter l'impression de l'expression ou des carac- 
tères. 

Mardi 17 novembre. — L'homme est un animal so- 
ciable qui déteste ses semblables. Expliquez cette sin- 
gularité : plus il vit rapproché d'un sot être pareil à 
lui, plus il semble vouloir de mal à cet autre malheu- 
reux. Le ménage et ses douceurs, les amis voyageant 
ensemble, qui se supportaient quand ils se voyaient 
tous les huit jours, qui se regrettaient quand ils 
itaient éloignés, se prennent dans une haine mor- 
telle, quand une circonstance les force à vivre long- 
temps face à face. 

L'esprit volontaire et taquin qui nous fait nous 
préférer, nous et nos opinions, à celles de notre voi- 
sin, ne nous permet pas de supporter la contra- 
diction et l'opposition à nos fantaisies. Si vous joignez 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX- 133 

à cette humeur naturelle celle que la maladie ou les 
chagrins vous donnent dans une plus grande propor- 
tion, l'aversion qu'inspire une personne à qui notre 
sort est lié peut devenir un véritable supplice. Les 
crimes auxquels on voit se porter une foule de mal- 
heureux en l'état de société, sont plus affreux que 
ceux que commettent les sauvages. Un Hottentot, un 
Iroquois fend la tête à celui qu'il veut dépouiller ; 
chez les anthropophages, c'est pour le manger qu'ils 
l'égorgent, comme nos bouchers font d'un mouton 
ou d'un porc. Mais ces trames perfides longtemps 
méditées, qui se cachent sous toutes sortes de voiles, 
d'amitié, de tendresse, de petits soins, ne se voient 
que chez les hommes civilisés. 

— Aujourd'hui, à la séance de la mairie du IV e ar- 
rondissement, pour le choix des jurés. 

Déjà fort indisposé, je suis rentré après avoir 
été un instant à l'Hôtel de ville, et ai fait tout le 
chemin à pied; mais c'est une vaillantise qui ne m'a 
point réussi. Peut-être eussé-je été plus malade sans 
cela. Mais à partir de ce jour a commencé l'indispo- 
sition qui m'a fort retenu et fort donné à penser 
sur la sottise de vouloir se crever de travail et com- 
promettre tout par le sot amour-propre d'arriver à 
temps. 

Vendredi 19 novembre. — Je vois que les élégants 
font à Pétersbourg des cigarettes de thé vert. Elles 
n'ont pas du moins l'inconvénient d'être narcotiques. 



134 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

Jeudi 25 novembre. — Première promenade hors 
des barrières avec Jenny. Excellent remède pour 
l'esprit et le corps. Le froid me ranime au lieu de 
mètre importun ou insupportable comme d'habitude. 
Je serais ravi de cette disposition très favorable à la 
santé. 

Vendredi 26 novembre. — Grande promenade avec 
Jenny par les boulevards extérieurs, Monceau, la 
barrière de Courcelles et la place d'Europe, et à tra- 
vers cette grande plaine où nous étions quasi perdus; 
cela est excellent pour la santé. 

Il faudrait sortir tous les jours avant dîner, s'ha- 
biller, voir ses amis et sortir de la poussière du tra- 
vail. 

Se rappeler Montesquieu, qui ne se laissait jamais 
gagner par la fatigue, après avoir donné à la compo- 
sition un temps raisonnable. L'expérience, en ren- 
dant le travail plus facile et plus ordonné, peut con- 
quérir cette faculté qui est refusée à la jeunesse. 

Samedi 27 novembre. — Il est décidé que mes pla- 
fonds et peintures (1) vont être couverts de papier et 



(1) La décoration du Salon de la Paix, à l'Hôtel de ville, se composait 
de : 1° un plafond circulaire, 2° huit caissons, 3° onze tympans. Le sujet 
du plafond était : La Paix consolant les hommes et ramenant l'abon- 
dance. Ceux des caissons et des tympans étaient des sujets se référant à 
la mythologie antique ; Venus, Bacchus couché sous une treille, Mars 
enchaîné, Mercure, dieu du commerce, La Muse Ctio, Neptune apai- 
sant les flots, etc. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 135 

la salle livrée au public : jeu suis enchanté. J'aurai 
le temps d'y revenir à loisir. 

Je viens d'examiner tous les croquis qui m'ont servi 
à faire ce travail. Combien y en a-t-il qui m'ont gran- 
dement satisfait au commencement, et qui me pa- 
raissent faibles ou insuffisants, ou mal ordonnés, 
depuis que les peintures ont avancé! Je ne puis assez 
me dire qu'il faut beaucoup de travail pour amener 
un ouvrage au degré d'impression dont il est suscep- 
tible. Plus je le reverrai, plus il gagnera du côté de 
l'expression... Que la touche disparaisse, que la 
prestesse de l'exécution ne soit plus le mérite princi- 
pal, il n'y a nul doute à cela; et encore combien de 
fois n'arrive-t-il pas qu après ce travail obstiné, qui a 
retourné la pensée dans tous les sens, la main obéit 
plus vite et plus sûrement pour donner aux dernières 
touches la légèreté nécessaire ! 

28 novembre. — Adam et Eve chassés du Paradis 
(La chute) (1). — Le Christ sortant du tombeau (La 
mort vaincue). 

— Pour l'estomac : prendre du bismuth en petite 
dose, avec la soupe. Magnésie calcinée : une petite 
cuillerée avec fleur d'oranger ou sirop de gomme 
dans un peu d'eau, quelque temps avant le repas, deux 
fois par jour, s'il est possible. Bicarbonate de soude 
dans l'eau ou dans l'eau de Vichy, pour la renforcer. 

(1) Voir Catalogue Bobaut, n°* 852 à 855 et 903. 



136 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

30 novembre. — Sur la manière, à propos des 
peintures de l'Hôtel de ville, comparée à celle de 
Riesener. — Boucher, Vanloo admirés, imitateurs de 
Michel-Ange et de Raphaël; même cohue. 

Sans date (1). — Penser que l'ennemi de toute 
peinture est le gris : la peinture paraîtra presque 
toujours plus grise qu'elle n'est, par sa position oblique 
sous le jour. — Les portraits de Rubens, ces femmes 
du Musée, — à la chaîne, etc., qui laissent voir par- 
tout le panneau Van Eyck, etc. 

De là aussi un principe qui exclut les longues re- 
touches, c'est d'avoir pris son parti en commen- 
çant... Il faudrait essayer, pour cela, de se conten- 
ter pleinement avec les figures peintes sans le fond ; en 
s'exerçant dans ce sens, il serait plus facile de subor- 
donner ensuite le fond. 

— Il faut, de toute nécessité, que la demi-teinte, 
dans le tableau, c'est-à-dire que tous les tons en 
général soient outrés. Il y a à parier que le tableau 
sera exposé le jour venant obliquement; donc forcé- 
ment ce qui est vrai sous un seul point de vue, c'est- 
à-dire le jour venant de face, sera gris et faux, sous 
tous les autres aspects. — Rubens outré; Titien de 
même; Véronèse quelquefois gris, parce qu'il cher- 
che trop la vérité. 

Rubens peint ses figures et fait le fond ensuite; il 

(1) Sur des notes volâmes dans un Agenda portant la date 1852. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 137 

le fait alors de manière à les faire valoir : il devait 
peindre sur des fonds blancs ; en effet, la teinte locale 
doit être transparente, quoique demi-teinte ; elle imite, 
dans le principe, la transparence du sang sous la 
peau. 

Remarquer que toujours, dans ses ébauches, les 
clairs sont peints et presque achevés sur de simples 
frottis pour les accessoires. 



A la fin de l'Agenda de 1852, se trouvent les notes 
ci-après : 

Le 27 déc bre 1852, reçu pour les tableaux de Bordeaux. 700 fr. 

Le 27 décembre 1852, reçu de Thomas, pour un 

Petit Tigre 300 

Le 1 er février, reçu de Weill , à compte sur mon 

marché de 1,500 fr 500 

Le 3 mars, reçu de Thomas, à compte sur mon 

marché de 2,100 fr 1 .000 

Le 10 mars, reçu de M. Didier, pour Y Andromède. 600 

Le 22 — de Beugniet, pour le Petit Christ, 

et le Lion et Sanglier 1 . 000 

Le 4 avril, reçu de Weill un second à compte. . . 500 (reste 500). 

Le 10 — de Thomas 1.100 

(J'ai à lui donner les Lions sur ce marché, et en lui livrant la 
Desdémone dans sa chambre, il n'aura à me donner que 
500 fr.). 

10 avril, reçu de Mme Herbelin, pour les Pèlerins d'Em- 

maûs 3.000 fr. 

10 avril, reçu de Tedesco, pour les Chevaux qui sortent de 

Veau (deux chevaux gris) 500 

1" mai, reçu de Thomas, pour solde (sauf la répétition du 

Christ au tombeau) 500 

28 juin, reçu de Tedesco, pour le Maréchal marocain 800 



138 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

1 er marché avec Weill ; 
Vue de Tanger. \ 

Marchand d'oranqes I , _. „ „ 

c , . tl l 1.500 fr. 

ùaint 1 hotnas i 

La Fiancée d' Abydos (1) / 

De Weill : 
J'ai r«çu à compte le 1" février, en lui livrant la Vue de 

Tanger 500 

Depuis, il m'a demandé Saint Sébastien 500 

Répétition du plafond d'Apollon à M. Bonnet (2) 1 .000 

Marché avec Thomas : 
Desdémone aux pieds de son père 400 \ 

Ophélia dans le ruisseau 700 _ , . . , 

n /• i . ui K<\n l 2.100 fr. 

Veux lions sur le même tableau ovv i 

Michel-Ange dans son atelier 500 / 

(En avril) Desdémone dans sa chambre 500 fr. 

La répétition du Christ de M. de Geloës (3).. . . 1.000 

Marché avec Beugniet : 
Christ en croix, toile de 6. . . 
Lion terrassant un sanglier. 

Marché avec Bonnet : 

La répétition du plafond d'Apollon 1 .000 

Marché avec le comte de Geloës : 

Daniel dans la fosse aux lions (4) 1 . 000 

Portrait de M. Bruyas (5) 1 . 000 

— de Talma./. 1 .500 fr. 

(1) La seule Fiancée d' Abydos était en 1874 vendue 32,050 francs. 
(Voir Catalogue Robaut, n 09 772-773.) 

(2) Cette superbe toile est au Musée de Bruxelles. (Voir Catalogue Ro' 
haut, n° 1110.) 

(3) La première composition de la Mise au tombeau, ou Christ du 
comte de Geloës, atteignit à la vente Faure, en 1873, le chiffre de 
60,000 francs. Cette répétition est d'un bien moindre format. (Voir 
Catalogue Robaut, n°' 1034 et 1037.) 

(4) Ce' ableau fut vendu 17,500 francs en 1877. (Voir Catalogue Ro- 
baut, n° 1213.) 

(5) u Le portrait de M. Bruyas, qui fut connu des Parisiens seulement 
« à l'Exposition posthume de l'œuvre de Delacroix, avait été commencé 
«en mai 1853. M. Bruyas, avec l'aide de Th. Silvestre, avait rédigé un 
« catalogue raisonné et illustré de sa collection de peintures modernes. » 
(Voir Catalogue Robaut.) 



1853 



2 janvier. — La couleur n'est rien, si elle n'est pas 
convenable au sujet, et si elle n'augmente pas l'effet 
du tableau par l'imagination. Que les Boucher et les 
Vanloo fassent des tons légers et charmants à l'œil, etc. 

Lundi 10 janvier. — Halévy nous contait, à Trous- 
seau (1) et à moi, - — à ce dîner, — qu'entendant par- 
ler d'un vieillard battu par son fils, il avait trouvé 
dans ce prétendu vieillard un homme de cinquante à 
cinquante -deux ans ; mais c'était un homme qui 
paraissait vingt ans de plus : c'était quelque marchand 
devin retiré. Ces natures brutes s'affaissent promp te- 
ntent, quand l'activité physique ne les soutient plus. 
Nous disions à ce propos que les gens qui travaillent 
de l'esprit se conservent mieux. Il m' arrive très sou- 
vent le matin d'être ou de me croire malade jusqu'au 
moment où je me mets à travailler. J'avoue qu'il se 



(i) Le docteur Armand Trousseau était un de» médecins le* plus 
distingués de l'époque. Il avait siégé en 1848 comme député à l'Assem- 
blée constituante. Homme du monde par excellence, passionné pour les 
arts, causeur plein d'esprit, il était très recherché dans les salons. 

139 



140 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

pourrait qu'un travail ennuyeux ne fît pas le même 
effet, mais quel est le travail qui n'attache pas l'homme 
qui s'y consacre? Je disais à Trousseau que je ne res- 
semblais pas à ces musiciens qui disent du mal de la 
musique, etc. Il m'a dit qu'il aimait passionnément 
son métier, qui est un des plus répugnants qu'on 
puisse embrasser. C'est un homme déplaisir, qui doit 
aimer ses aises. Tous les jours, dans cette saison, son 
réveille-matin le fait lever et courir à son hôpital, lever 
des appareils, tâter le pouls, et pis encore, à des 
malades dégoûtants, dans un air empesté où il passe 
la matinée. Quand la disposition ne l'y porte guère, 
il est à croire que l'amour-propre le fait. Dupuytren 
n'y a jamais manqué, et il n'est pas probable que ce 
soit cette assiduité qui l'ait fait mourir prématuré- 
ment. Au contraire, elle aura peut-être combattu 
quelque mauvaise influence, qui aura fini par le tuer. 

15 janvier. — Pour le tableau espagnol dont j'ai 
fait une esquisse : 

Teinte de petit vert, avec très peu de brun rouge 
et de blanc, comme teinte locale, sur un frottis de 
bitume par exemple; 

Ou simplement : petit vert pour l'ombre, sur lequel 
on met des tons de vermillon et de brun rouge. 

Clairs empâtés avec rose, brun rouge, laque et 
blanc suivant le besoin. — La terre de Cassel et blanc 
ou la momie et blanc, suivant le besoin, font des tons 
violets suffisants : sur cette préparation, les tons des- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 141 

sinés avec beau rouge, laque, vermillon très chaud, 
et sur les saillies, clairs vifs, roses ou jaunâtres. 

Pour le berger, clans le même tableau : passé sur 
les clairs un ton de petit vert, rendu plus foncé avec 
vert émeraude : ce frottis était du vert pur. Mis le ton 
chaud, avec vermillon et brun rouge purs. 

Les clairs ajoutés ensuite, comme aux autres figu- 
res, avec tons chauds empâtés analogues, et unifor- 
mément aussi % tous les endroits colorés, soit dans 
l'ombre, soit dans les clairs plus prononcés de rouge, 
comme le bout de nez, les paupières, les mains, aux 
articulations surtout, et principalement les doigts, 
les genoux. — Repiqués d'ombre de terre de Sienne 
brûlée et laque, avec vermillon; et clairs sur les par- 
ties saillantes; c'est-à-dire dessiner avec ce rouge de 
terre de Sienne et laque le contour des oreilles, les 
narines, etc., et sur les parties saillantes, telles que 
le bout du nez, les nœuds des mains ; la joue, clairs 
plus ou moins roses, qui font le luisant et le complé- 
ment. 

Ton vert jaune de reflet dans une chair fraîche, 
indispensable : Terre d'ombre naturelle, jaune de 
Naples, jaune de zinc brillant, vert émeraude. — 
Mêlé avec le ton orange transparent de la palette 
laque jaune, vermillon, cadmium, il donne un ton 
rompu charmant, analogue à celui de la partie jaune 
du ciel d'Apollon, et excellent dans les préparations 
chaudes pour les clairs. 

Le ton vert chou ci-dessus fait bien à côté de ver- 



142 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

millon, blanc et laque brûlée; également à côté de 
brun rouge et blanc. 

Tête de Ja femme sous les arbres dans l'ombre : ce 
qui fait le ton violâtre de l'ombre est brun rouge et 
blanc, et un peu de terre de Cassel plus foncé que le 
même ton, pour faire ce qu'il y a de plus violet dans 
le clair; en un mot, sur le frottis vert, qui est com- 
mun au clair comme à l'ombre, mais avec une inten- 
sité différente, pour rendre le clair moins participant 
du ton vert du dessous : brun rouge et blanc. Dans 
l'ombre sur ce ton vert, pour donner un ton rose, le 
ton que j'ai dit de brun rouge, blanc et terre de Cas- 
sel; ce ton mêlé à celui de terre d'ombre naturelle, 
bleu de Prusse et blanc, fait amirablement. Ce mélange 
du vert et du violet, qui caractérise le passage de 
l'ombre au clair, dans certaines parties, la joue, les 
jambes couleur de poisson, etc., etc. Pour faire ce 
ton d'ombre, quand il est plus jaune sur les parties 
jaunâtres, mettre le ton de terre d'ombre naturelle, 
bleu de Prusse et un peu & ocre jaune, mêlé à plus ou 
moins de brun rouge et blanc. Le ton de bleu de 
Prusse, terre naturelle et blanc, magnifique ton d'om- 
bre violette, en y mêlant du vermillon (employé, je 
crois, si je m'en souviens, entre les jambes de la 
petite Ariane assise — la seconde) — terre d'ombre 
et cobalt, au lieu de bleu de Prusse, ferait peut-être 
aussi bien et serait plus solide ; — ce ton passé sur les 
parties ronge prononcé qu'on met sur les genoux, etc. 
— Dans le ton vert, dans J'ombre de l'Espagnol 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 143 

en question, surtout de l'enfant vu de dos sous l'ar- 
bre; — sur ces tons verdâtres, atténuer aussi avec 
brun rouge, blanc et noir. 

Le ton de terre d'ombre naturelle excellent, avec 
bleu de Prusse, pour les ombres légères verdâtres qui 
bordent les cheveux, le cou, la partie jaune du bras, 
du dos, etc. Exemple : Genoux de l'Andromède (véri- 
fier si je n'ai pas voulu dire l'Ariane). — Bord d'om- 
bre des jambes. 

Pour faire une ombre moins fade qu'avec le petit 
vert, quand elle est un accident et non une teinte à 
plat, la préparer avec terre d'ombre, cobalt, et vert 
émeraude, et ensuite vermillon. — Entre-deux des 
jambes : pour ne pas le faire trop rouge, préparer 
avec terre d'ombre, vert émeraude, cobalt, et passer 
le vermillon par-dessus; et, mieux que vermillon, 
brun rouge qui fait moins ardent; ce ton est le plus 
sanguine possible pour une ombre intense, réunissant 
merveilleusement le vert et le violet; mais il est indis- 
pensable de passer l'un après l'autre, et non pas de 
les mêler sur la palette. Le ton de terred'ombre natu- 
relle, blanc et bleu de Prusse foncé avec brun rouge, 
magnifique ton d'ombre de chair vigoureuse. Les 
mettre à côté l'un de l'autre sur la palette ; — fait 
également une demi-teinte locale de chair. — Le vert 
chou jaune : terred'ombre naturelle, jaune de Xaples , 
jaune de zinc, vert émeraude, avec brun rouge et 
blanc, très belle localité de chair (jambe de Talma). 

Ton jaune vert, qui règne dans la copie du plafond 



144 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

d'Apollon, le ton clair de terre d'ombre naturelle, 
bleu de Prusse et blanc avec ocre jaune. — Excellent 
frottis pour préparer des chairs fraîches comme la 
cuisse de Junon et son pied : Ton orangé de laque 
jaune, vermillon, cadmium avec laque rouge et blanc, 
mais assez foncé, pour faire une opposition pronon- 
cée ; les mettre à côté l'un de l'autre. Jaune de zinc 
et noir plus ou moins foncé : beau vert rompu. 

Tons très fins, analogues du ton jaune du ciel de 
l'Apollon, propres à placer sur une chair dans le clair 
comme préparation d'un ton d'ombre, vert chou et 
le ton orangé transparent. 

Autre : Sienne naturelle, vert émeraude, jaune de 
zinc. Fait ainsi, il est un peu chaud et cru; on le tem- 
père avec le vert chou. 

Ton gris violet très joli : Vert chou avec laque et 
blanc foncé. 

Ton d'or clair : Ocre jaune, jaune de Naples. 

Autre demi-teinte plaquée d'or : Terre d'Italie 
seule (fauteuil de Talma). 

Ton important de laque rouge et blanc foncé, à 
côté du même ton dans lequel on ajoute de la laque 
brûlée ; mettre l'un et l'autre à côté de jaune indien. 
— Ton de jaune indien, Sienne et vert émeraude : 
opposition toute prête an jaune et du vert au violet. 

Laque jaune et jaune de zinc, important. 

Main gauche de Talma : Préparée avec des tons 
très roux et non encore rompus. Sur cette prépara- 
tion, sèche depuis quelque temps, passé une demi- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 145 

pâte très transparente avec brun rouge et blanc, et 
terre d'ombre naturelle, bleu de Prusse et blanc... a 
donné tout de suite une demi-teinte de chair d'une 
grande finesse. Les ombres chaudes étant placées et 
les saillies du clair avec des tons convenables, l'effet 
était complet. (Pourrait s'appliquer avec succès à 
toute préparation faite à la Titien avec ton de Sienne 
ou brun rouge, etc., comme, par exemple, était celle 
de la petite Andromède.) 

Localité de la main appuyée par terre de la femme 
qui essuie le sang de saint Etienne : ton demi-teinte 
de terre de Cassel, blanc avec vermillon et laque. Le 
moindre ton vert {cobalt et émeraude, par exemple) 
et orangé donne un brillant magnifique, au-dessus 
peut-être de celui du Sardanapale, qui était ana- 
logue, à cause des tons verts ajoutés. 

Coulé pour la chair — très fin : le ton de laaue 
jaune et jaune de zinc avec laque rouge dorée. 

Le charmant jaune paille (demi-teinte) : Ocre jaune, 
terre de Cassel, blanc avec pointe de vert émeraude 
et zinc, et peut être sali avec pointe de laque rouge. 
A côté de beau vermillon et laque rouge, — mêlés 
ensemble modérément : tons sanguine très beaux. 

Autre ton sanguine plus verdâtre : bon coulé, pré- 
paration, etc. A côté du ton beau vermillon clair et 
laque, ton & ocre jaune et petit vert. — Ces tons très 
fins seraient d'ailleurs glacés (non essayé) pour 
remonter du ton des chairs déjà avancées, mais un 
peu trop blanches. 

n. 10 



14« JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Beau brun -.jaune de Mars et brun de Florence; 
mettre à côté de la niasse des tons verts verdâtres, 
vert chaud, vert chou, et le ton de terre de Cassel, 
blanc et laque. 

Ton bois violâtre : brun de Florence, blanc avec 
ocre de ru et une pointe de noir ou autre, pour salir 
un peu. 

— Demi-teinte de cheveux blonds : jaune paille un 
peu sombre avec brun rouge et blanc sombre; aussi 
ajouter jaune indien ou ton de terre de Sienne et vert 
émeraude. Ajouter laque et vermillon clair au ton 
orangé transparent. 

— Beau brun jaune vert : Vert émeraude, terre 
d'Italie naturelle ; en y ajoutant du vermillon , il 
devient sanguine, sans être rouge. 

Vermillon, laque brûlée, blanc, à côté de celui-ci, 
qui est un peu foncé ; faire le même plus clair, mais 
avec très peu de laque brûlée et plus de laque et ver- 
millon. 

Avec ce dernier et vert émeraude , est fait le ton 
des montagnes les plus lointaines dans le Saint Sébas- 
tien^ 

Le clair du chemin et des montagnes plus rappro- 
chées avec le petit vert et l'orangé de cadmium, blanc 
et vermillon. 

Brun de Florence et blanc mêlé à X orangé de zinc; 
les mettre à côté l'un de l'autre. 

Jeudi 27 janvier. — Dîné chez Bixio avec d'Ar- 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 147 

geut, Decazes,le prince Napoléon. Après, chez Man- 
ceau . 

De tout cela, je ne me rappelle que deux ou trois 
morceaux delà Flûte enchantée, dont nous a régalés 
Mme Manceau. 

Je n'éprouve pas, à beaucoup près, pour écrire, la 
même difficulté que je trouve à faire mes tableaux (1). 
Pour arriver à me satisfaire, en rédigeant quoi que ce 
soit, il me faut beaucoup moins de combinaisons de 
composition, que pour' me satisfaire pleinement en 
peinture. Nous passons notre vie à exercer, à notre 
insu, l'art d'exprimer nos idées au moyen de la 
parole. L'homme qui médite dans sa tête comment 
il s'y prendra pour obtenir une grâce, pour éconduire 
un ennuyeux, pour attendrir une belle ingrate, tra- 
vaille à la littérature sans s'en douter. Il faut tous les 
jours écrire des lettres qui demandent toute notre 
attention et d'où quelquefois notre sort peut dépendre. 

Telles sont les raisons pour lesquelles un homme 
supérieur écrit toujours bien, surtout quand il trai- 
tera de choses qu'il connaît bien. Voilà pourquoi les 
femmes écrivent aussi bien que les plus grands 
hommes. C'est le seul art qui soit exercé par les indif- 
férentes... Il faut ruser, séduire, attendrir, congédier, 
en arrivant et en partant. Leur faculté d' à-propos, la 
lucidité, extrême dans certains cas, trouvent ici mer- 
veilleusement leur application. Au reste, ce qui con- 

(1) On remarquera que plus loin Delacroix énonce une idée à peu 
près opposée à celle-ci. 



148 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

firme tout cela, c'est que, comme elles ne brillent pas 
par une grande puissance d'imagination, c'est sur- 
tout dans l'expression des riens qu'elles sont maî- 
tresses passées. Une lettre, un billet, qui n'exige pas 
un long travail de composition, est leur triomphe. 

Lundi 7 février. — Aujourd'hui, l'insipide et indé- 
cente cohue de la fête du Sénat. Aucun ordre, tout 
le monde pêle-mêle, et dix fois plus d'invités que le 
local n'en peut contenir. Obligé d'arriver à pied et 
d'aller de même retrouver la voiture à Saint-Sulpice. . . 
Que de gueux! que de coquins s'applaudissent dans 
leurs habits brodés! Quelle bassesse générale dans 
cet empressement ! 

Vendredi 4 mars. 

... Cui lecla potenter erit ret, 
Nec facundia deseret liuuc, nec lucidus ordo. 

Mardi 15 mars. — Je retrouve sur un chiffon de 
papier les lignes suivantes que j'ai écrites il y a long- 
temps; j'étais alors plus misanthrope que je ne suis. 
J'avais plus de raisons d'être heureux, puisque j'étais 
plus jeune. Je ne laissais pas d'être attristé du spec- 
tacle auquel nous assistons et dont nous sommes 
nous-mêmes les acteurs et les victimes. 

Voici la boutade : « Comment ce monde si beau 
renferme-t-il tant d'horreurs! Je vois la lune planer 
paisiblement sur des habitations plongées, en appa- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 149 

rence, dans le silence et dans le calme... les astres 
semblent se pencher dans le ciel sur ces demeures 
paisibles, mais les passions qui les habitent, les vices 
et les crimes ne sont qu'endormis ou veillent dans 
l'ombre et préparent des armes; au lieu de s'unir 
contre les horribles maux de la vie mortelle, dans une 
paix commune et fraternelle, les hommes sont des 
tigres et des loups animés les uns contre les autres 
pour s'entre-détruire. Les uns laissent un libre cours 
aux détestables emportements qu ils ne peuvent maî- 
triser : ce sont les moins dangereux. Les autres ren- 
ferment, comme dans des abîmes sans fond, les noir- 
ceurs, la bile amère qui les anime contre tout ce qui 
porte le nom d'homme. Tous ces visages sont des 
masques, ces mains empressées qui serrent votre main 
sont des griffes acérées prêtes à s'enfoncer dans votre 
cœur. A travers cette horde de créatures hideuses, 
apparaissent des natures nobles et généreuses. Les 
rares mortels qui ne semblent laissés à la terre que 
pour témoigner du fabuleux âge d'or, sont les vic- 
times privilégiées de cette multitude de traîtres et de 
scélérats qui les entourent et les pressent. Le sort 
s unit aux passions de mille monstres pour conspirer 
la perte de ces hommes innocents, et presque tous 
rendent à ce ciel ingrat une détestable vie, en mau- 
dissant un présent si funeste, et presque également 
leur inutile vertu, but des attaques et des haines, 
fardeau volontaire, et qu ils n'ont traîné que pour leur 
malheur, à travers mille maux. » 



150 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

Vendredi 18 mars. — Vu, après le conseil, l'admi- 
rable Saint Just (1) de Rubens. Le lendemain, en 
essayant de me le rappeler, au moyen d'une esquisse 
d'après la gravure, j'ai pu m' assurer que l'emploi du 
pinceau, au lieu de la brosse, a déterminé l'exécution 
lisse et plus acbevée, c'est-à-dire sans plans heurtés, 
de Rubens. Ce mode mène à une exécution plus ronde, 
comme est la sienne, mais qui, en même temps, 
donne plus vite l'expression du fini. D'ailleurs, l'em- 
ploi des panneaux force pour ainsi dire à se servir de 
pinceaux. La touche lisse et un peu molle laisse moins 
d'aspérités. Avec les martres et les brosses ordinaires, 
on arrive à une dureté, à une difficulté de fondre les 
couleurs qui est presque inévitable ; les traces de la 
brosse laissent des sillons impossibles à dissimuler. 

Dimanche 27 mars. — Aux partisans exclusifs de 
la forme et du contour. 

Les sculpteurs vous sont supérieurs... En établis- 
sant la forme, ils remplissent toutes les conditions de 
leur art. Ils recherchent également, comme les parti- 
sans du contour, la noblesse des formes et de l'arran- 
gement. Vous ne modelez pas, puisque vous mécon- 
naissez le clair-obscur qui ne vit que des rapports de 
la lumière et de l'ombre établis avec justesse. Avec 
vos ciels couleur d'ardoise, avec vos chairs mates et 
sans effet, vous ne pouvez produire la saillie. Quant 

(1) Voir Catalogue Robaut, n° 194-2 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. lot 

à la couleur qui est partie de la peinture, vous faites 
semblant de la mépriser, et pour cause... 

Lundi 28 mars. — A Irène : 

« Je suis le premier puni de mon horrible paresse â 
écrire, puisqu elle me prive de recevoir souvent de 
vos nouvelles et de renouveler, en m' entretenant avec 
vous, le charme des souvenirs d'enfance. Je suis en 
cela d'autant plus coupable et ennemi de moi-même, 
qu'isolé comme je suis, je vis bien plus souvent dans 
mon esprit avec le passé qu'avec ce qui m'entoure. 
Je n'ai nulle sympathie pour le temps présent; les 
idées qui passionnent mes contemporains me laissent 
absolument froid ; mes souvenirs et toutes mes prédi- 
lections sont pour le passé, et toutes mes études se 
tournent vers les chefs-d'œuvre des siècles écoulés. 
Il est heureux, au moins, qu'avec ces dispositions, je 
n'aie jamais songé au mariage : j'aurais certainement 
paru à une femme jeune et aimable infiniment plus 
ours et plus misanthrope que je ne le parais à ceux 
qui ne me voient qu'en passant. » 

A Andrieu : 

« Je n'ai pas autant de mérite qu'on pourrait le 
penser, à travailler beaucoup, car c'est la plus grande 
récréation que je puisse me donner... J'oublie, à mon 
chevalet, les ennuis et les soucis qui sont le lot de 
tout le monde. L'essentiel dans ce monde est de com- 
battre l'ennui et le chagrin. Sans doute, parmi les 



152 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

distractions qu'on peut prendre, je pense que celui 
qui les trouve dans un objet comme la peinture, doit 
y trouver des charmes que ne présentent point les 
amusements ordinaires. Ils consistent surtout dans le 
souvenir que nous laissent, après le travail, les mo- 
ments que nous lui avons consacrés. Dans les distrac- 
tions vulgaires, le souvenir n'est pas ordinairement 
la partie la plus agréable; on en conserve plus sou- 
vent du regret, et quelquefois pis encore. Travaillez 
donc le plus que vous pourrez : c'est toute la philoso- 
phie et la bonne manière d'arranger sa vie (1). » 

1" avril. — J'ai usé pour la première fois de mes 
entrées aux Italiens... Chose étrange! j'ai eu toutes 
les peines du monde à m'y décider; une fois que j'y 
ai été, j'y ai pris grand plaisir; seulement j'y ai ren- 
contré trois personnes, et ces trois personnes m'ont 
demandé à venir me voir. L'une est Lasteyrie (2), qui 
veut bien m'apporter son livre sur les vitraux; la 
seconde est Delécluze (3), qui m'a frappé sur l'épaule 

(1) Confidence rapportée par Baudelaire à qui Delacroix l'avait faite : 
« Autrefois, dans ma jeunesse, je ne pouvais me mettre au travail que 
« quand j'avais la promesse d'un plaisir pour le soir, musique, bal, ou 
» n'importe quel autre divertissement. Mais aujourd'hui je ne suis plus 
« semblable aux écoliers, je puis travailler sans cesse et sans aucun espoir 
« de récompense. » (Art romantique. L 'Œuvre et la vie d'Eugène 
Delacroix.) 

(2) Le comte de Lasteyrie, archéologue et homme politique, membre 
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, s'était fait connaître par 
des travaux d'archéologie et de critique d'art. Il avait écrit des articles 
sur Delacroix au journal le Siècle. 

(3) Nous avons pu, grâce au précieux travail de M. Maurice Tourneux, 
Delacroix devant ses contemporains, suivre, année par année, les juge- 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 15:5 

avec une amabilité qu'on n'attendrait guère d'un 
homme qui m'a peu flatté, la plume à la main, depuis 
environ trente ans qu'il m'immole à chaque Salon. Le 
troisième personnage qui m'a demandé à venir me 
voir est un jeune homme que je me rappelle avoir vu, 
sans savoir où et sans connaître son nom; cette dis- 
traction est fréquente chez moi. 

Le souvenir de cette délicieuse musique (Sémira- 
mis)(l) me remplit d'aise et de douces pensées, le len- 
demain 1 er avril. Il ne me reste dans l'âme et dans la 
pensée que les impressions du sublime, qui abonde 
dans cet ouvrage. A la scène, le remplissage, les fins 
prévues, les habitudes de talent du maître refroi- 
dissent l'impression, mais ma mémoire, quand je suis 
loin des acteurs et du théâtre, fond dans un ensemble 
le caractère général, et quelques passages divins 
viennent me transporter et me rappellent en même 
temps celui de la jeunesse écoulée. 

L'autre jour, Rivet (2) vint me voir, et, en regar- 

ments portés par le célèbre adversaire du maître sur ses différentes expo- 
sitions. En 1822, il écrivait à propos du Dante et Virgile : « La force 
« convient à l'étude. M. Delacroix l'indique par son tableau du Dante 
« et Virgile; ce tableau n'en est pas un ; c'est, comme on le dit en style 
" d'atelier, une vraie lartouillade. » En 1855, réunissant ses articles 
parus dans le Journal des Débats, après avoir dit quelques mots des dé- 
Luts du jeune homme de talent auquel il n'avait cessé de prodiguer ses 
conseils, il recommençait «le procès intenté depuis trente ans à l'Ecole 
« moderne » . (V. le livre de M. Tourneux.) 

(1) Sémiramis, opéra en deux actes, de Bossini. 

(2) Nous avons déjà noté que le baron Rivet avait été un ami de jeu- 
nesse et un camarade d'atelier de Delacroix et de Bonington. M. Tourneux 
dit à propos de lui : « Il avait écrit sur le premier de ces deux grands 
« artistes un article très important qui fut présenté à la Bévue des Deux 



154 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

dantla petite Desdémone aux pieds de son père (1), il ne 
put s'empêcher de fredonner le Se il padre niabban- 
donna, et les larmes lui vinrent aux yeux. C'était 
notre beau temps ensemble. Je ne le valais pas, au 
moins pour la tendresse et pour bien d'autres choses, 
et combien je regrette de n'avoir pas cultivé cette 
amitié pure et désintéressée! Il me voit encore, et, je 
n'en doute pas, avec plaisir ; mais trop de choses et 
trop de temps nous ont séparés. Il me disait, il y a 
peu d'années, en se rappelant cette époque de Mantes 
et de notre intimité : « Je vous aimais comme on aime 
une maîtresse. » 

Il y a aux Italiens, qui jouent maintenant dans le 
désert, une Cruvelli (2) dont on parle très peu dans 
le monde et qui est un talent très supérieur à la Grisi, 
qui enchantait tout le inonde quand les Bouffes 
étaient à la mode. 



« Mondes, mais non inséré, et c'est grand dommage, car on y eût trouvé 
« des renseignements bien précieux sur les débuts, les théories et les 
« procédés de travail du maître. » 

Ce que M. Tourneux ne dit pas, et ce que nous pouvons ajouter, c'est 
que l'article du baron Rivet avait été précisément composé à l'occasion 
du Journal que nous offrons intégralement au public, dont il avait eu la 
bonne fortune de détenir quelques fragments en copie. Reconnaissons 
qu'il a fallu tout un étrange concours de circonstances pour que l'œuvre 
posthume du plus illustre de nos peintres ne se trouvât livrée à la publi- 
cité que trente années après sa mort. 

(1) Il s'agit probablement ici d'une répétition avec variantes du tableau 
qui porte la date de 1839. (Voir Catalogue Robaut, n° 698.) 

(2) La Cruvelli (baronne Vigier) était une cantatrice célèbre. Ses 
débuts, selon Delacroix, semblent être passés inaperçus. Si l'on inter- 
roge ses biographes, il est facile de constater en effet qu'à la différence 
de ses illustres rivales, les Grisi, les Pisaroni, ses débuts n'eurent aucun 
éclat. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 155 

Une chose dont on ne s'est pas douté, à l'apparition 
de Rossini, et pour laquelle on a oublié de le criti- 
quer, parmi tant de critiques, c'est à quel point il est 
romantique. Il rompt avec les formules anciennes 
illustrées jusqu'à lui parles plus grands exemples. On 
ne trouve que chez lui ces introductions pathétiques, 
ces passages souvent très rapides, mais qui résument, 
pour l'âme, toute une situation, et en dehors de 
toutes les conventions. C'est même une partie, et la 
seule, dans son talent, qui soit à l'abri de l'imitation. 
Ce n'est pas un coloriste à la Rubens. J'entends tou- 
jours parier de ces passages mystérieux. Il est plus 
cru ou plus banal dans le reste, et, sous ce rapport, 
il ressemble au Flamand; mais partout la grâce ita- 
lienne, et même l'abus de cette grâce. 

Dimanche 3 avril. — Retourné aux Italiens : le 
Barbier. Tous ces motifs charmants, ceux de la Sémi- 
ramis et du Barbier sont continuellement avec moi. 

Je travaille à finir mes tableaux pour le Salon, et 
tous ces petits tableaux qu'on me demande. Jamais 
il n'y a eu autant d'empressement. Il semble que mes 
peintures sont une nouveauté découverte récem- 
ment (1). 



(1) Le 14 avril 1853, Delacroix écrivait à M. Moreau père: 
«Eh bien, oui, cher ami, c'est vraiment à n'y pas croire, et pour ma 
«part je n'y comprends rien. Il semble maintenant que mes peintures 
« soient une nouveauté récemment découverte, que les amateurs vont 
« m'enricbir après m'avoir méprisé. » Dans une précédente note, et à 
propos de toiles vendues par le maître à des marchands ou à des amateurs, 



156 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Lundi 4 avril. — Vu le soir Mme de Rubempré 
dans sa nouvelle maison. J'ai été enchanté de l'habi- 
tation : il y aura de quoi s'y plaire. J'en suis heureux 
pour cette bonne amie. Elle raffole des curiosités, des 
ameublements, et elle se trouve servie à souhait. Elle 
me faisait, ou plutôt nous faisions ensemble, cette 
réflexion : que tout le bonheur vient tard. C'est 
comme ma petite vogue auprès des amateurs; ils 
vont m'enrichir après m'avoir méprisé. 

Vendredi 8 avril. — Sorti d'assez bonne heure 
pour aller voir les artistes qui m'avaient prié de les 
visiter. Que de tristes plaies, que d'incurables mala- 
dies de cerveau! Je n'ai eu qu'une compensation, mais 
elle a été complète : j'ai vu un véritable chef-d'œuvre : 
c'est le portrait que Rodakowski (1) vient de rap- 
porter d'après sa mère. Cet ouvrage confirme le pré- 
cédent qui m'avait tant frappé à l'Exposition. 

Rentré très fatigué, et, après un sommeil presque 
léthargique et insurmontable, reposé tout à fait, et 
dîné avec Mme de Forget. Nous avons été voir les 

nous avons fait quelques rapprochements de chiffres qui par eux-mêmes 
sont as'sez éloquents. Delacroix ne s'en montrait pourtant pas mécontent. 
Il n'était pas exigeant à ce point de vue. Souvent dans sa correspon- 
dance il demande à l'amateur qui désire une de ses œuvres d'en fixer 
lui-même le prix. A cinquante-cinq ans, après trente années de produc- 
tion ininterrompue, c'est un sentiment de surprise qu'il éprouve à 
constater que le succès lui vient ! 

(1) Henri Rodakowski, peintre polonais, né à Lemberg. Il fut élève 
de Léon Cogniet. Il envoya au Salon de 1852 un beau portrait de 
Dembinski, qui lui valut une première médaille. Il exposa ensuite le 
portrait de sa mère en 1853 et celui de Frédéric Villot en 1855. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 157 

Cerfbeer aussitôt après, et promené un peu sur les 
boulevards. 

Mardi 12 avril. — Dîné chez Riesener avec Gau- 
tier (1), qui a été aimable ; il me boudait depuis quelque 
temps. 

J'ai été voir en revenant le dernier acte de Sémi- 
ramis. 

Dans la journée, Mme Villot, Mme Barbier et 
Mme Herbelin sont venues voir mes tableaux. Cette 
dernière s'est affolée des Pèlerins d'Emmaùs (2), et 
veut l'avoir au prix que j'avais demandé. 

Mercredi 13 avril. — Il faut toujours gâter un peu 
un tableau pour le finir. Les dernières touches desti- 
nées à mettre de l'accord entre les parties ôtent de la 
fraîcheur. Il faut paraître devant le public en retran- 
chant toutes les heureuses négligences qui sont la 
passion de l'artiste. Je compare ces retouches assas- 
sines à ces ritournelles banales qui terminent tous les 
airs et à ces espaces insignifiants que le musicien est 
forcé de placer entre les parties intéressantes de son 

(1) Delacroix rencontrait assez souvent Th. Gautier chez Riesener et 
ne se montrait pas toujours à son égard aussi courtois qu'on aurait pu le 
penser. Nous tenons de Mme Riesener le détail suivant : un soir, Gau- 
tier demanda à Delacroix de lui prêter un costume oriental, dont il 
l'avait vu revêtu à un bal costumé, et le peintre refusa net en termes 
qui jetèrent un froid parmi les assistants. Nous nous sommes déjà 
expliqué sur la cause probable de la froideur de Delacroix. 

(2) Cette admirable toile a figuré récemment à l'Exposition des Cent 
chefs-d'œuvre, à la salle Petit, avec la Fiancée d'Abydos. Le prix en 
question était deux mjlle francs. (Voir Catalogue Robaut, n° 1192.) 



158 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

ouvrage, pour conduire d'un motif à l'autre ou les 
faire valoir. Les retouches pourtant ne sont pas aussi 
funestes au tableau qu'on pourrait croire, quand le 
tableau est bien pensé et a été fait avec un sentiment 
profond. Le temps redonne à l'ouvrage, en effaçant 
les touches, aussi bien les premières que les dernières, 
son ensemble définitif. 

Jeudi 14 avril. — Dîné chez M. Fould (1). Le 
Moniteur (2) a envie d'avoir de ma prose : cela tombe 
mal au milieu de mes occupations. 

Eté chez R... finir la soirée pour entendre la répé- 
tition et le choix que Delsarte fait des morceaux de 
son concert. Cette éternelle musique primitive, sans 
interruption, est bien monotone; un air de Cherubini 
risqué au milieu de tout cela m'a paru un foudre 
d'invention. 

Vendredi 15 avril. — Le préfet nous dit ce matin 
à notre comité, où on débattait une question de cime- 
tière, qu'à propos de l'insuffisance des cimetières de 
Paris il existait un projet d'un sieur Lamarre ou 
Delamarre, qui proposait sérieusement d'envoyer les 
morts en Sologne, ce qui aurait l'avantage de nous en 
débarrasser et de fortifier le terrain. 



(1) Achille Fould, horume d'État et financier, ministre de Napo- 
léon III. Il fut élu en 1857 membre de l'Académie des beaux-arts. ■ 

(2) Ce fut pour le Moniteur que Delacroix écrivit le grand article sur 
le Poussin qui parut dans les n 05 de6 26, 29, 30 juin 1853. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 159 

J'avais été, avant la séance, voir les peintures de 
Courbet (1). J'ai été étonné de la vigueur et de la 
saillie de son principal tableau (2) ; mais quel tableau ! 
quel sujet ! La vulgarité des formes ne ferait rien ; c'est 
la vulgarité et l'inutilité de la pensée qui sont abomi- 
nables; et même, au milieu de tout cela, si cette idée, 
telle quelle, était claire ! Que veulent ces deux figures? 
Une grosse bourgeoise, vue par le dos et toute nue 
sauf un lambeau de torchon négligemment peint qui 
couvre le bas des fesses, sort dune petite nappe d'eau 
qui ne semble pas assez profonde seidement pour un 
bain de pieds. Elle fait un geste qui n'exprime rien, et 
une autre femme, que l'on suppose sa servante, est 
assise par terre, occupée à se déchausser. On voit 
là des bas qu'on vient de tirer : l'un d'eux, je crois, 
ne l'est qu'à moitié. Il y a entre ces deux figures un 

(1) En ce qui touche l'opinion de Delacroix sur Cturbetet leréalism», 
nous nous sommes expliqué dans notre Etude (voir t. I, p. xxx, xxxi). 
Voici ce que le maître écrivait dans nu des albums de son Journal : « Eh! 
« réaliste maudit, voudrais-tu par hasard me produire une illusion, telle 
« que je me figure que j'assiste en réalité au spectacle que tu prétends m'of- 
» frir? C'est la cruelle réalité des objets que je fuis, quand je me réfugie 
« dans la sphère des créations de l'Art. » Et plus loin: «Il existe un peintre 
« allemand nommé Denner, qui s'est évertué à rendre dans ses portraits 
« les petits détails de la peau et les poils de la barbe : ses ouvrages sont 
« recherchés et ont leurs fanatiques. Véritablement ils sont médiocres et 
u ne produisent point l'effet de la nature. On objectera peut-être que 
« c'est qu'il manquait de génie ; mais le génie même n'est que le don de 
« généraliser et de choisir. » Baudelaire a merveilleusement commenté 
les causes de l'antipathie d'Eugène Delacroix pour l'art de Courbet. 

(2) Le tableau auquel Delacroix fait allusion est celui qui figura au 
Salon de 1853 sous ce titre : Demoiselles de village,. Ce sont deux bai- 
gneuses, l'une debout, vue de dos, l'autre assise sur l'herbe. Chenavard 
raconte que Delécluze disait de cette dernière : « Cette créature est telle, 
« qu'un crocodile n'en voudrait pas pour la manger. » 



160 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

échange de pensées qu'on ne peut comprendre. Le 
paysage est d'une vigueur extraordinaire, mais il n'a 
fait autre chose que mettre en grand une étude que 
l'on voit là près de sa toile; il en résulte que les 
figures y ont été mises ensuite et sans lien avec ce qui 
les entoure. Ceci se rattache à la question de l'accord 
des accessoires avec l'objet principal, qui manque à 
la plupart des grands peintres. Ce n'est pas la plus 
grande faute de Courbet. Il y a aussi une Fileuse (1) 
endormie, qui présente les mêmes qualités de vi- 
gueur, en même temps que d'imitation... Le rouet, 
la quenouille, admirables; la robe, le fauteuil, lourds 
et sans grâce. Les Deux Lutteurs montrent le défaut 
d'action et confirment l'impuissance dans l'invention. 
Le fond tue les figures, et il faudrait en ôter plus de 
trois pieds tout autour. 

Rossini! Mozart! les génies inspirés dans 
tous les arts, qui tirent des choses seulement ce qu ii 
faut en montrer à l'esprit! Que diriez-vous devant 
ces tableaux? Oh! Sémiramis /... Oh! entrée des 
prêtres, pour couronner Ninias! 

Samedi 16 avril. — Dans la matinée, on m'a amené 
Millet (2)... Il parle de Michel-Ange et de la Bible, 

(1) Cette Fileuse figurait à l'Exposition universelle de 1889. 

(%) Il nous parait au moins curieux de rapprocher du jugement de 
Delacroix celui de Baudelaire sur le même Millet : •> M. Millet cherche 
« particulièrement le style : il ne s'en cache pas ; il en fait montre et 
«gloire. Mais une partie du ridicule que j'attribuais aux élèves de 
« M. Ingres s'attache à lui. Le style lui porte malheur. Ses paysans sont 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 161 

qui est, dit-il, le seul livre qu'il lise ou à peu près. 
Cela explique la tournure un peu ambitieuse de ses 
paysans. Au reste, il est paysan lui-même et s'en 
vante. Il est bien de la pléiade ou de l'escouade des 
artistes à barbe qui ont fait la révolution de 1848, ou 
qui y ont applaudi, croyant apparemment qu'il y 
aurait l'égalité des talents, comme celle des fortunes. 
Millet me paraît cependant au-dessus de ce niveau 
comme homme, et, dans le petit nombre de ses 
ouvrages, peu variés entre eux, que j'ai pu voir, on 
trouve un sentiment profond, mais prétentieux, qui 
se débat dans une exécution ou sèche ou confuse. 

Dîné chez le préfet avec les artistes qui ont peint à 
l'Hôtel de ville récemment et tutti quanti. Germain 
Thibaut (1) qui était là, je ne sais pourquoi, me parlait 
à table de peinture, et me disait qu'il n'avait jamais 
pu comprendre la peinture de Decamps (2) : il est 
parti de là pour faire, au contraire, un éloge magni- 
fique de la Stratonice, d'Ingres. 

Ensuite chez Mme Barbier. Riesener retournait 
prendre sa femme, et nous avons été à pied. M. Bou- 

« des pédants qui ont d'eux-mêmes une trop haute opinion. Ils étalent 
« une manière d'abrutissement sombre et fatal qui me donne l'envie de 
« les haïr. » (Curiosités esthétiques. Salon de 1859. Le paysage.) 

(1) Germain Thibaut, ancien président de la chambre de commerce, 
membre du conseil municipal de Paris. 

(2) On sait en quelle estime Delacroix tenait les œuvres de Decamps. 
Il prononce quelque part dans son Journal le mot génie en parlant d'un 
de ses tableaux. Il avait d'autant plus de mérite à conserver l'impartia- 
lité que Decamps, dans un certain genre, était son rival tout indiqué, 
celui dont le nom venait naturellement à la bouche des ennemis de 
Delacroix, quand ils voulaient lui opposer un artiste s'étant inspiré de 

n. 11 



162 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

rée, l'ancien consul à Tanger, me disait que les 
Yacoubs, quand ils se font mordre par les serpents, 
lesquels sont venimeux, à ce qu il ma affirmé, ap- 
pliquent vivement sur leur bras, par exemple, la 
gueule ouverte du serpent, de manière à aplatir les 
crochets qui contiennent le poison. J'aime mieux 
croire qu ils ne risquent pas à ce point de devenir 
victimes dune maladresse, et que ces serpents sont 
moins venimeux qu'on ne le suppose. 

J'ai travaillé toute la journée aux habits du por- 
trait de M. Bruyas. J'aurai une séance demain, qui, 
j'espère, sera la dernière. 

Dimanche 17 avril. — Sur l'Ecole anglaise (1) d'il 
y a trente ans : Lawrence, Wilkie. — Les Mille et 
une Nuits, Reynolds, Gainsborough. 

Sur Ou dry (2) et les Discours de Reynolds (3) à 

l'Orient. C'est ainsi que les Concourt, par exemple, dans une plaquette 
tirée à l'occasion de l'Exposition de 1855, traitent Delacroix de 
« coloriste puissant, mais à qui a été refusée la qualité suprême des colo- 
•> ristes : l'harmonie ». Puis ils entonnent un hymne en l'honneur de 
Decamps. 

(1) Delacroix semble ici se reporter par le souvenir à ses premières 
impressions de 1825. époque de son voyage à Londres, lorsque, après 
avoir vu Lawrence, il écrivait à Pierret : « C'est la fleur de la politesse 
« et un véritable peintre de grands seigneurs... J'ai vu chez lui de très 
f beaux dessins de grands maîtres, et des peintures de lui, ébauches, dcs- 
u 6ins même, admirables. On n'a jamais fait les yeux, des femmes sur- 
« tout, comme Lawrence, et ces bouches entr ouvertes d'un charme 
«parfait. Il est inimitable. » (Corresp., t. I, p. 108-109.) 

(2) Jean-Baptiste Oudry (1686-1765;, célèbre peintre d'animaux. 

(3) Reynolds (1728-1792), un des peintres les plus justement renom- 
mé» de l'école anglaise, comme Lawrence, Gainsborough et Wilkie. 
Outre ses Discours sur les arts, que cite Delacroix, il a écrit des Remar- 
ques sur les œuvres des peintres allemands et flamands. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. U):) 

l'occasion : sa prédilection pour les dessinateurs. — 
Lettres du Poussin. 

Sur la différence de l'ébauche et de l'esquisse avec 
l'objet fini ; sur l'effet en général de ce qui n'est pas 
complet et du manque de proportions pour contri- 
buer à agrandir. 

Lundi 18 avril. — Le jour des opérations du jurv. 
J'ai vu, après le jury, ce pauvre Vieillard; il était au 
lit. Je le trouve bien affaibli et j'ai beaucoup de 
craintes. Quand je l'ai quitté, il ma serré fortement 
la main et m'a accompagné d'un regard comme je ne 
lui en ai jamais vu. 

Mercredi 20 avril. — Après la journée fatigante 
du jury, qui est la troisième, et réveillé à grand'peine 
d'un terrible sommeil après mon dîner, je suis parti 
vers dix heures pour aller chez Fortoul (1), que j'ai 
trouvé au moment où son salon se vidait, et quoiqu'il 
fût alors près de onze heures, je n ai pas hésité à aller 
voir la princesse Marcellini. 

.le suis arrivé à temps pour avoir encore un peu 
de musique. Mme Potocka y était, et assez à son 
avantage. En revenant avec Grzymala, nous avons 
parié de Chopin. Il me contait que ses improvi- 



(1) Fortoul, littérateur et homme poiitique; collaborateur de la 
Revue de Paris et de la Revue des Deux Mondes. Il tut ministre de 
la marine en 1851 et ministre de l'instruction publique après le coup 
d'Etat. 



164 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

sations étaient beaucoup plus hardies que ses com- 
positions achevées. Il en était pour cela, sans 
doute, comme de l'esquisse du tableau comparée 
au tableau fini. Non , on ne gâte pas le tableau 
en le finissant ! Peut-être y a-t-il moins de car- 
rière pour i'imagination dans un ouvrage fini 
que dans un ouvrage ébauché. On éprouve des im- 
pressions différentes devant un édifice qui s'élève 
et dont les détails ne sont pas encore indiqués, et de 
vaut le même édifice quand il a reçu son complément 
d'ornements et de fini. Il en est de même dune ruine 
qui acquiert quelque chose de plus frappant par les 
parties qui manquent. Les détails en sont effacés ou 
mutilés, de même que dans le bâtiment qui s'élève 
on ne voit encore que les rudiments et l'indication 
vague des moulures et des parties ornées. L'édifice 
achevé enferme l'imagination dans un cercle et lui 
défend d'aller au delà. Peut-être que l'ébauche d'un 
ouvrage ne plaît tant que parce que chacun l'achève 
à son gré. Les artistes doués d'un sentiment très mar- 
qué, en regardant et en admirant même un bel ou- 
vrage, le critiquent non seulement dans les défauts 
qui s'y trouvent réellement, mais par rapport à la 
différence qu'il présente avec leur propre sentiment. 
Quand le Corrège dit le fameux : Anch'io son pittore, 
il voulait dire : « Voilà un bel ouvrage, mais j'y aurais 
mis quelque chose qui n'y est pas. » L'artiste ne gâte 
donc pas le tableau en le finissant; seulement, en 
fermant la porte à l'interprétation, en renonçant au 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 165 

vaille de l'esquisse, il se montre davantage dans sa 
personnalité, en dévoilant ainsi toute la portée, mais 
aussi les bornes de son talent. 

Jeudi 21 avril. — A la vente de Decamps (1)... 
J'ai éprouvé une profonde impression à la vue de 
plusieurs ouvrages ou ébauches de lui qui m'ont 
donné de son talent une opinion supérieure à celle que 
j'avais. Le dessin du Christ dans le prétoire, le Job, 
la petite Pêche miraculeuse, des paysages, etc. 
Quand on prend une plume pour décrire des objets 
aussi expressifs, on sent nettement, à l'impuissance 
d'en donner une idée de cette manière, les limites qui 
forment le domaine des arts entre eux. C'est une 
espèce de mauvaise humeur contre soi-même de ne 
pouvoir fixer ses souvenirs, lesquels pourtant sont 
aussi vivaces dans l'esprit après cette imparfaite 
description que Ion fait à l'aide des mots. Je n'en 
dirai donc pas davantage, sinon qu'à cette exposi- 
tion, comme le soir au concert de Delsarte, j'ai 
éprouvé, pour la millième fois, qu'il faut, dans les 
arts, se contenter, dans les ouvrages même les meil- 
leurs, de quelques lueurs, qui sont les moments où 
l'artiste a été inspiré. 

Le Josué, de Decamps , m'a déplu au premier 

(i) L'exposition dont parle ici Delacroix précéda une vente de trente 
et un tableaux et dessins, faite par l'auteur personnellement, et qui 
produisit environ 75,000 francs. Le Josué fut vendu 8,500 francs, le 
Job, 7,020 francs. (Voir Théoph. Silvestre, Artistes vivants.) 



166 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

abord, et quand je le regardais de près, c'était une 
mêlée confuse et des indications de formes lâches et 
tortillées ; à distance, j ai compris ce qui faisait beauté 
dans ce tableau : la distribution des groupes et de la 
lumière touche au sublime. 

Le soir, dans le trio de Mozart, pour alto, piano et 
clarinette, j'ai senti délicieusement quelques pas- 
sages, et le reste ma paru monotone. En disant que 
des ouvrages comme ceux-là ne peuvent donner que 
quelques moments de plaisir, je n'entends pas du 
tout que ce soit toujours la faute de l'ouvrage, et, 
quant à ce qui concerne Mozart, je suis persuadé que 
c'était de la mienne. D'abord, certaines formes ont 
vieilli, été ressassées et gâtées par tous les musiciens 
qui sont venus après lui, première condition pour 
nuire à la fraîcheur de l'ouvrage. Il faut même s'éton- 
ner que certaines parties soient restées aussi déli- 
cieuses après tant de temps (le temps marche vite 
pour les modes dans les arts), et après tant de mu- 
sique bonne ou mauvaise calquée sur ce type enchan- 
teur. Il y a une autre raison pour qu'une création de 
Mozart saisisse moins par cette abrupte nouveauté que 
nous trouvons aujourd'hui à Beethoven ou à Weber : 
premièrement, c'est qu'ils sont de notre temps, et en 
second lieu, c'est qu'ils n'ont pas la perfection de l'il- 
lustre devancier. C'est exactement le même effet que 
celui dont je parlais à la page précédente : c'est celui 
que produit l'ébauche comparée à un ouvrage fini, 
de la ruine d'un monument ou de ses premiers rudi- 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 167 

ments, au monument terminé. Mozart, est supérieur 
à tous par sa forme achevée. Les beautés comme 
celles de Racine ne brillent point par le voisinage de 
traits de mauvais goût ou d' effets manques ; Y infério- 
rité apparente de ces deux hommes les consacre 
pointant à jamais dans l'admiration des hommes, et 
les élève à une hauteur où il est le plus rare d'at- 
teindre. 

Après ces ouvrages, ou à côté si l'on veut, sont 
ceux qui réellement offrent des négligences con- 
sidérables ou des défauts qui les déparent peut-être, 
mais ne nuisent à la sensation qu'à proportion du 
plus ou moins de supériorité des parties réunies. 
Rubens est plein de ces négligences ou choses hâtées. 
La sublime Flagellation d'Anvers, avec ses bour- 
reaux ridicules; le Martyre de saint Pierre, de Co- 
logne, où on trouve le même inconvénient, c'est-à- 
dire la figure principale admirable et toutes les 
autres mauvaises. Rossini est un peu de cette famille. 

Après la nouveauté qui fait souvent tout accepter 
d'un artiste, ainsi qu'on l'a fait avec lui, après le 
temps de lassitude et de réaction où ion ne v.j.r 
presque que ses taches, arrive celui où la distance 
consacre les beautés et rend le spectateur indifférent 
aux imperfections. C'est ce que j'ai éprouvé avec 
Sémiramis. 

26 avril. — Je disais hier à R..., au bal des 
Tuileries, à propos du mariage d'un auguste per- 



168 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

sonnage, que l'un des plus grands inconvénients 
du caractère français, celui qui a plus contribué 
peut-être que quoi que ce soit aux catastrophes et dé- 
confitures dont notre histoire abonde, c'est l'absence, 
chez toutes les têtes, du sentiment du devoir. Il n'y 
a pas un homme ici qui soit exact à un rendez-vous, 
qui se regarde comme lié absolument par une pro- 
messe; de là, cette élasticité de la conscience dans une 
foule de cas. L'imagination place l'obligation dans 
ce qui nous plaît ou nous porte intérêt. Chez la race 
anglaise, au contraire, qui n'a pas au même degré 
cette force d'impulsion qui entraîne à tout moment, 
la nécessité du devoir est sentie par tout le monde. 
Nelson, à Trafalgar, au lieu de parler à ses matelots 
de la gloire et de la postérité, leur dit simplement 
dans sa proclamation : « L'Angleterre compte que 
chaque homme fera son devoir. » 

En sortant de chez Boilay, ce soir à minuit et 
demi, je cours jusqu'aux Italiens pour trouver une 
glace, car tous les cafés étaient fermés. J'en trouve 
au café du Passage de 1 Opéra, sur le boulevard. J'y 
vois M. Chevandier (1), qui m'accompagne chez moi; 
il me raconte, entre autres particularités sur Decamps, 
d'abord son impossibilité de travailler d'après le 
modèle dans ses tableaux; en second lieu, ce qui me 
paraît la conséquence de cette disposition, sa timi- 



(i) Paul Chevandier de Valdrôme, peintre paysagiste, élève de Ma- 
rilhat et de Cabat, auteur d'ouvrages estimés, qui lui valurent plusieurs 
médailles aux Salons. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 169 

dite extrême, quand il travaille d'après nature. 
L indépendance de l'imagination doit être entière 
devant le tableau. Le modèle vivant, en comparai- 
son de celui que vous avez créé et mis en harmonie 
avec le reste de votre composition, déroute l'esprit 
et introduit un élément étranger dans 1 ensemble du 
tableau. 

Mercredi 27 avril. — Dîné chez la princesse Mar- 
cellini avec Grzimala. Délicieux trio de Weber, qui a 
malheureusement précédé un trio de Mozart : il fal- 
lait intervertir cet ordre. J'avais une grande envie 
de dormir, qui a été tenue en respect par le premier 
morceau; mais je n'ai pas pu tenir devant le second. 
La forme de Mozart, moins imprévue et, j'ose le 
dire, plus parfaite, mais surtout moins moderne, a 
vaincu mon attention, et la digestion a triomphé. 

Jeudi matin 28 avril. — Il faut une foule de sacri- 
fices pour faire valoir la peinture, et je crois en faire 
beaucoup, mais je ne puis souffrir que l'artiste le 
montre. Il y a pourtant de fort belles choses qui sont 
conçues dans le sens outré de l'effet : tels sont les 

3 

ouvrages de Rembrandt, et chez nous, Decamps. 
Cette exagération leur est naturelle et ne choque 
point chez eux. Je fais cette réflexion en regardant 
mon portrait de M. Bruyas (1); Rembrandt n'aurait 

(1) M. Bruyas est représenté assis dans un fauteuil et vu jusqu'à mi- 
corps. Ce portrait figure à la galerie Bruyas, à Montpellier 



170 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

montré que la tête; les mains eussent été à peine 
indiquées, ainsi que les habits. Sans dire que je pro- 
fère la méthode qui laisse voir tous les objets suivant 
leur importance, puisque j admire excessivement les 
Rembrandt, je sens que je serais gauche en essavant 
ces effets. Je suis en cela du parti des Italiens. Paul 
Yéronèse est le nec plus ultra du rendu, dans toutes 
les parties ; Rubens est de même, il a peut-être dans 
les sujets pathétiques cet avantage sur le glorieux 
Paolo, qu il sait, au moyen de certaines exagérations, 
attirer l'attention sur 1 objet principal, et augmenter 
la force de 1 expression. En revanche, il v a dans cette 
manière quelque chose d artificiel qui se sent autant 
et peut-être plus que les sacrifices de Rembrandt, et 
que le vague qu il répand d'une manière marquée sur 
les parties secondaires. Ni 1 un ni 1 autre ne me satis- 
fait,, quant à ce qui me regarde. Je voudrais, — et 
je crois le rencontrer souvent, — que l'artifice ne se 
sentit point, et que néanmoins 1 intérêt soit marqué 
comme il convient; ce qui, encore une fois, ne peut 
s'obtenir que par des sacrifices; mais il les faut infi- 
niment plus délicats que dans la manière de Rem- 
brandt, pour répondre à mon désir. 

Mon souvenir ne me présente pas dans ce moment, 
parmi les grands peintres, un modèle parfait de 
cette perfection que je demande. Le Poussin ne l a 
jamais cherchée et ne la désire pas; ses figures sont 
plantées à côté les unes des autres comme des sta- 
tues ; cela vient-il de l'habitude qu'il avait, dit-on, 



J0U11XAL D'EUGENE DELACROIX. 171 

de faire de petites maquettes pour avoir des ombres 
justes? S il obtient ce dernier avantage, je lui en 
sais moins de gré que s'il eût mis un rapport plus 
lié entre ses personnages, avec moins d'exactitude 
dans l 'observation de 1 effet. Paul Véronèse est infi- 
niment plus harmonieux (et je ne parle ici que 
de l'effet), mais son intérêt est dispersé. D'ailleurs, 
la nature de ses compositions, qui sont très sou- 
vent des conversations, des sujets épisodiques, 
exige moins cette concentration de l'intérêt. Ses 
effets, dans ses tableaux où le nombre des person- 
nages est plus circonscrit, ont quelque chose de banal 
et de convenu. Il distribue la lumière d'une manière 
à peu près uniforme, et, à ce sujet, on peut chez lui, 
comme chez Rubens et chez beaucoup de grands 
peintres, remarquer cette répétition outrée de cer- 
taines habitudes d'exécution. Ils y ont été conduits 
sans doute par la grande quantité de commandes qui 
leur étaient faites; ils étaient beaucoup plus ouvriers 
que nous ne croyons, et ils se considéraient comme 
tels. Les peintres du quinzième siècle peignaient les 
selles, les bannières, les boucliers, comme des 
vitriers. Cette dernière profession était confondue 
avec celle du peintre, comme elle l'est aujourd hui 
avec celle des peintres en bâtiment. 

C'est une gloire pour les deux grands peintres fran- 
çais, Poussin et Lesueur, d'avoir cherché, avec suc- 
ces, à sortir de cette banalité. Sous ce rapport, non 
seulement ils rappellent la naïveté des écoles piïmi- 



172 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

tives de Flandre et d'Italie, chez lesquelles la franchise 
de l'expression n'est gâtée par aucune habitude d'exé- 
cution, mais encore ils ont ouvert dans l'avenir une 
carrière toute nouvelle. Bien qu'ils aient été suivis 
immédiatement par des écoles de décadence, chez les- 
quelles l'empire de l'habitude, celle surtout daller 
étudier en Italie les maîtres contemporains, ne tarda 
pas à arrêter cet élan vers 1 étude du vrai, ces deux 
grands maîtres préparent les voies aux écoles mo- 
dernes, qui ont rompu avec la convention, et cherché, 
à la source même, les effets qu'il est donné à la pein- 
ture de produire sur 1 imagination. Si ces mêmes 
écoles qui sont venues ensuite n'ont pas exactement 
suivi les pas de ces grands hommes, elles ont du moins 
trouvé chez eux une protestation ardente contre les 
conventions d'école, et par conséquent contre le mau- 
vais goût. David , Gros , Prud'hon , quelque dif- 
férence qu'on remarque dans leur manière, ont eu 
les yeux fixés sur ces deux pères de l'art français; ils 
ont, en un mot, consacré l'indépendance de l'artiste 
en face des traditions, en lui enseignant, avec le 
respect de ce qu'elles ont d'utile, le courage de pré- 
férer, avant tout, leur propre sentiment. 

Les historiens du Poussin, — et le nombre en est 
grand, — ne l'ont pas assez considéré comme un 
novateur de l'espèce la plus rare. La manie au milieu 
de laquelle il s'est élevé et contre laquelle il a pro- 
testé par ses ouvrages, s'étendait au domaine entier 
des arts, et, malgré la longue carrière du Poussin, 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 173 

son influence a survécu à ce grand homme. Les 
écoles de la décadence en Italie donnent la main aux 
écoles des Lebrun, des Jouvenet, et plus loin encore, 
à celle des Vanloo et de ce qui les a suivis. Lesueur 
et Poussin n'ont pas arrêté ce torrent. Quand le 
Poussin arrive en Italie, il trouve les Carracbe et 
leurs successeurs portés aux nues et les dispensateurs 
de la gloire... Il n'y avait pas d'éducation complète 
pour un artiste sans le voyage en Italie, ce qui ne 
voulait pas dire qu'on l'y envoyait pour étudier les 
véritables modèles, tels que l'antique eï les maîtres 
du seizième siècle. Les Carracbe et leurs élèves 
avaient accaparé toute la réputation possible, et ils 
étaient les dispensateurs de la gloire, c'est-à-dire 
qu'ils n'exaltaient que ce qui leur ressemblait, et ils 
cabalaient avec toute l'autorité que leur donnait l'en- 
gouement du moment contre tout ce qui tendait à 
sortir de l'ornière tracée. La vie du Dominiquin, issu 
lui-même de cette école, mais porté par la sincérité 
de son génie à la recherche des expressions et des 
effets vrais, devient l'objet de la haine et de la persé- 
cution universelles. On alla jusqu à menacer sa vie, 
et la fureur jalouse de ses ennemis le força à se 
cacher et presque à disparaître. Ce grand peintre 
joignait à la vraie modestie, presque inséparable des 
grands talents, la timidité d'un caractère doux et 
mélancolique ; il est probable que cette conspiration 
universelle contribua à abréger ses jours. 

Au plus fort de cette guerre acharnée de tout le 



174 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

monde contre un homme qui ne se défendait pas, 
même par ses ouvrages, le Poussin, inconnu encore, 

étranger aux coteries (1), 

Cette indépendance de toute convention se retrouve 
fortement chez Poussin, dans ses paysages, etc. 
Comme observateur scrupuleux et poétique en même 
temps de l'histoire et des mouvements du cœur 
humain, le Poussin est un peintre unique!... 

Vendredi 29 avril. — Au conseil de bonne heure, 
pour la sotte affaire du bois de Boulogne. Le préfet 
me demande de faire tout de suite le rapport. Je lai 
lu à la fin de la séance, et il a été adopté. 

Revenu à l'Exposition avec E. Lamy (2) pour 
informations; de là chez Decamps, que j'ai trouvé 
dans un atelier bouleversé; il m'a montré des choses 
admirables. 

Il y avait là la répétition plus grande de son Job 
pour le ministère, aussi beau que le petit, et, je 
crois, plus avancé. Il m'a fait voir un Samaritain 
dans l'auberge : le malade est porté pour être intro- 
duit dans 1 hôtellerie; on emmène sur le devant les 
chevaux qui ont porté le malade et son bienfaiteur; 
les gens de la maison mettent la tête à la fenêtre, 
enfin tous les détails caractéristiques. Effet de soleil 

(1) La suite manque dans le manuscrit. 

(2) Il s'agit du peintre Eugène Lamy, connu surtout comme dessina- 
teur et aquarelliste. Il parait avoir été très cher à Delacroix, à cause de 
l'analogie que présentait son talent délicat et distingué avec celui de 
Bonington, qui avait été le camarade de jeunesse du maître. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 175 

toujours le même et toujours séduisant. Cette force 
constante d'impression dans la monotonie est un des 
grands privilèges du talent. 

Autre tableau ébauché dans ce genre : Intérieur 
d'un potier en Italie. 

Sur le chevalet, une grande Fuite de Lotli, que je 
n'approuve pas autant. Puis, petite esquisse char- 
mante de Y Agonie du Christ, millier de figures, effet 
charmant. 

Mais ce qui passe tout pour moi, aujourd'hui, 
c'est son David en déroute fuyant devant Saùl et 
rencontré par un partisan de ce dernier égaré dans 
les solitudes, et qui, de l'autre côté d'un torrent, l'in- 
jurie et lui jette des pierres : le site, la composition 
admirables; la description s'arrête devant mon sou- 
venir. 

Samedi 30 avril. — Ébauché le Christ dans la tem- 
pête (1), pour Grzymala. — Avancé le Christ montré 
au peuple, esquissé Mme Herbelin, et quelques 
touches à celui de M. Roche; tout cela avec afsez 
de succès, quoique dans une mauvaise disposition de 
corps et d'esprit... Qu'est-ce que cette inquiétude, 
pour une raison tantôt fondée, tantôt vague, et ne se 
prenant à rien? 

(1) D'après le Catalogue Robaut (voir n M 1214-1220), il existe six 
ou sept peintures différentes sur ce même sujet. La couleur générale de 
l'ipnvre et sa signification demeurent toujours identiques ; elles diffèrent 
simplement par le groupement des personnages ou par la dimension de 
labar.jue par rapport au cadre. 



176 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Dîné chez Chabrier avec son ami Chevigné (1), 
dont il me vante les talents en poésie : il n'a pas celui 
de l'éloquence, il ne s'exprime point comme tout 
le monde, et il cherche ses mots pour la moindre 
phrase. Ce dîner à quatre n'était pas suffisamment 
animé. 

Le soir, Mme L... m'a plu, quoiqu'elle ne soit pas 
jeune. Elle était près de Mme de F..., en grands frais 
de toilette. Le mari de Mme de F... est un homme 
charmant. Il s'étonne que je n'aille pas en Italie (2) ; il 
me cite les lacs du nord de l'Italie comme des mer- 
veilles qu'il faut voir absolument, et qu'on voit très 
facilement; on peut même faire son excursion en deux 
fois, s'il le faut : une fois, Florence, Rome et Naples; 
une autre fois, Milan, Venise, etc. 

Dimanche 1 er mai. — J'ai été mené le soir par 
M. et MmeMancey chez M. Gentié, où j'ai vu la belle 
Mariette Lablache (3), et entendu de la musique assez 
choisie, mais surtout vu la belle Mariette. Elle dimi- 
nuait tout autour d'elle, comme une déesse au milieu 
de simples mortelles. Toutes ces natures du Nord 
étaient bien chétives, en comparaison de cette splen- 
deur méridionale. Rentré très tard, et sorti sans que 
ce fût fini. 

(1) Ce Chevigné était un médiocre rimeur qui s'était fait une réputa- 
tion de salon. 

(2) Sur les projets de voyage en Italie, voir notre Etude, p. xlv et xlvi . 

(3) Mariette Lablache , fille du célèbre chanteur du Théâtre-Italien, 
est devenue par son mariage baronne de Caters. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 177 

Lundi 2 mai. — Boissard me dit qu il a vu à Flo- 
rence Rossini, qui s'ennuie horriblement. 

Ce jour, dîné chez Pierret avec Riesener, son ami 
Lassus, Feuillet (1), Durieu. J'en ai rapporté cette 
triste impression, qui dure encore le lendemain et 
que le travail a pu seul atténuer, celle de la secrète 
inimitié de ces gens-là pour moi. Il y a là-dessous une 
foule de sentiments, qui, par moments, ne prennent 
pas seulement la peine de mettre un masque... Je 
suis isolé maintenant au milieu de ces anciens amis ! . . . 
Il y a une infinité de choses qu'ils ne me pardonnent 
point, et en première ligne les avantages que le 
hasard me donne sur eux. 

— Le protégé de David se nomme Albert Borel- 
Roget, fils d'Emile Roget, graveur en médailles de 
talent, mort sans fortune. Il a obtenu le 1 er février 
1852 une demi-bourse d'élève communal au lycée 
Napoléon; sa mère ne peut payer les cinq cents francs 
Àe surplus et demande une bourse entière. 

— « Voltaire, dit Sainte-Beuve prenant Gui Patin 
sur l'ensemble de ses lettres, l'a jugé sévèrement 
et sans véritable justice. » Voici ce qu'en dit Vol- 
taire : « Il sert à faire voir combien les auteurs con- 
temporains qui écrivent précipitamment les nouvelles 
du jour, sont des guides infidèles pour l'histoire. 
Ces nouvelles se trouvent souvent fausses ou défi- 



(1) Feuillet de Couches (1798-1887), chef du protocole au minis- 
tère des affaires étrangères, introtlurteur des ambassadeurs, écrivain dis- 
tingué, auteur de livres appréciés, not imment les Causerie': d'un curieux. 

n. 12 



178 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

purées par la malignité; d'ailleurs, cette multitude 
de petits faits n'est guère précieuse qu'aux petits 
esprits. » — « Petits esprits, ajoute Sainte-Beuve (1), 
je n'aime pas qu'on dise cela des autres, surtout quand 
ces autres composent une classe, un groupe naturel ; 
c'est une manière commode et abrégée d'indiquer 
qu'on est soi-même d'un groupe différent. » 

Je crois pour ma part que Sainte-Beuve, qui fait 
partie de ce groupe d'anecdotiers antipathiques à 
Voltaire, a tort de lui en vouloir de ce qu'il attaque, 
dit-il, un groupe. Certes, les sots forment un groupe 
qui n'est pas plus respectable pour être plus nom- 
breux. Il est naturel qu'on attaque ce qu'on n'aime 
pas, sans considérer si ce quelque chose forme un 
groupe ou non. Je suis, pour moi, de l'avis de Vol- 
taire : j'ai toujours détesté les collecteurs et racon- 
teurs d anecdotes, celles surtout de la veille et qui 
sont précisément de la nature de celles qui déplai- 
saient à Voltaire. Le pauvre Beyle (2) avait le travers 

(1) Les relations furent toujours excellentes entre Sainte-Beuve et 
Delacroix. En 1862, le peintre écrivait au critique : « Que je vous 

« remercie du plaisir que m'a causé le souvenir si flatteur que vous ;ue 
« donnez dans votre excellent article sur ce brave Delécluze, auquel 
« vous faites trop d'honneur en le touchant de voire plume délicate! » 
Dans une étude sur Léopold Robert du 21 août 1854, Sainte-I!euve 
écrivait : «11 y a eu des peintres excellents écrivains; sans remonter plus 
« haut, sir Josué Reynolds et M.Eugène Delacroix, ces brillants coloristes 
a par le pinceau, sont d'ingénieux et d'habiles écrivains avec la plume.» 

(2) Delacroix, tout comme Balzac, appréciait, à une époque où il était 
complètement méconnu, pour ne pas dire inconnu, le rare talent de 
Stendhal. Dans une curieuse note qui fait partie d'une étude du peintre 
sur le Jugement dernier de Michel-Ange, étude qui parut dans la 
Revue des Deux Mondes du 1 er août 1837, Delacroix vante la magnijujue 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 179 

de s'en nourrir. C'est un des faibles de Mérimée (1), 
et qui nie le rend ennuyeux. Il faut qu'une anecdote 
arrive comme autre chose dans la conversation; mais 
ne mettre d'intérêt qu'à cela, c est imiter les collec- 
tionneurs de choses curieuses, autre groupe que je ne 
puis souffrir, qui vous dégoûtent des beaux objets 
pour vous en crever les yeux par leur abondance et 
leur confusion, au lieu d'en faire ressortir un petit 
nombre en les choisissant et en les mettant dans le 
jour qui leur convient. 

Mardi 4 mai. — Invité par Nieuwerkerke (2) à 
aller entendre au Louvre un discours sur l'art ou les 
progrès de l'art d'un sieur R... 

Grande réunion d'artistes, de moitiés d'artistes, de 
prêtres et de femmes. Après avoir attendu convena- 
blement l'arrivée, d'abord de la princesse Mathilde (3) 

description du Jugement faite par M. de Stendhal : « C'est un morceau 
u de génie, l'un des plus poétiques et des plus frappants que j'aie lus. » 
(Maurice Tourxeux, Eugène Delacroix devcDit set contemporains.) 

I Sur les rapports de Delacroix avec Mérimée, nous empruntons au 
livre de M. Tourneux l'indication suivante : il renvoie à un petit volume 
publié cliez Charavay, Prosper Mérimée, ses portraits, ses dessins, sa 
bibliothèque (4879). «La seconde partie de ce travail est le déve- 
« loppement d'un article paru dans l'Art du 14 novembre 1S75, sous le 
«titre de : Prosper Mérimée, ami d'Eugène Delacroix ; ses dessins et ses 
« aquarelles. L'article de l'Art était orné du fac-similé d'une feuille de 
a croquis de Delacroix appartenant à M. Burty, d'un Lillet de Mérimée 
« à Delacroix. « 

(2) Le comte de Xieuii'erkerke avait succédé à Bomieu à la direction 
des Beaux-Arts. « Une se signala pas, dit Burty, par une sympathie mar- 
« quéepour le génie de Delacroix. Le gothique et tout ce qui lui ressem- 
« Lie, c'est-à-dire l'imitation alamhiquée et pédante des maîtres, étaient 
«en faveur. « [Corresp., t. II, p. 100. Note de Burty.) 

(3) L'Empereur, jusqu'à son mariage, chnrgea la princesse Mathilde* 



180 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

et ensuite très longtemps encore celle de M. Fould, le 
professeur a commencé d'une voix altérée, avec un 
accent légèrement gascon. Il n'y a que les gens de ce 
pays-là pour ne douter de rien et faire un discours 
comme celui dont je n'ai, du reste, entendu que la 
moitié. Ce sont des idées néo-chrétiennes dans toute 
leur pureté : le Beau n'est qu'à un point donné, et il 
ne se trouve qu'entre le treizième et le quinzième siècle 
presque exclusivement; Giotto et, je crois, Pérugin 
sont le point culminant; Raphaël décline à partir de 
ses premiers essais ; l'Antique n'est estimable que dans 
une moitié de ses tentatives ; il faut le détester dans 
ses impuretés ; il le querelle à propos de l'abus qu'on 
en a fait dans le dix-huitième siècle. Les saturnales de 
Boucher et de Voltaire, qui, à ce que dit le professeur, 
ne préférait décidément que les peintures immodestes, 
suffisent pour faire haïr tout ce côté malheureusement 
inséparable de l'antique, des satyres, des nymphes 
poursuivies et de tous les sujets erotiques. Il n'y a 
pas de grand artiste sans l'amitié d'un héros ou d'un 
grand esprit dans un autre genre. Phidias n'est aussi 
grand que par l'amitié d'un Périclès... Sans le Dante, 
Giotto ne compte pas. Quelle affection singulière ! 
Aristote, dit-il en commençant, met en tête ou à la 
fin de ses traités d'esthétique que les plus beaux rai- 
sonnements sur le Beau n'ont jamais fait et ne feront 

sa cousine, de présider les cérémonies officielles. D'ailleurs, les goûts, 
les aptitudes, les sympathies de la princesse pour les arts et les artistes 
la désignaient naturellement pour occuper cette place d'honneur. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 181 

jamais rencontrer le Beau à personne. Tout le monde 
a dû se demander ce que venait alors faire là le pro- 
fesseur. Après avoir parlé de l'opinion de Voltaire 
sur les arts, il cite à son tribunal le pauvre baron 
de S..., qui lui en eût répondu de bonnes, s'il avait 
pu lui répondre. Ce pauvre baron, selon lui, ne voit 
l'avènement du Beau moderne que quand le gouver- 
nement des deux Chambres aura fait le tour de l'Eu- 
rope, et que la garde nationale sera installée chez 
tous les peuples. C'a été la plaisanterie capitale de la 
séance, et qui a excité cette explosion de gaieté de 
sacristie particulière aux gens d'Église, dont on 
voyait çà et là les robes noires dans cet auditoire fort 
mélangé. 

Je m'en suis allé peut-être un peu scandaleuse- 
ment après cette première partie, dont je ne donne 
qu'un pâle résumé, .l'y ai été encouragé par l'exemple 
de quelques personnes qui se sont trouvées, ainsi 
que moi, suffisamment édifiées sur le Beau. 

De là, j'ai été à pied trouver Rivet, par un temps 
magnifique, et avec une grande jouissance de remuer 
les jambes en liberté, après ma captivité de tout à 
l'heure. 

Vendredi 6 mai. — J'étais invité par le ministre 
d'État à assister ce soir à une représentation du Con- 
servatoire donnée par des élèves. 

Dîné chez Mme de Forget avec le jeune X..., et 
promené le soir : j'ai renoncé à la partie. J'avais 



1S2 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

passé ma journée à faire mes paquets pour aller à 
Champrosay ; j'ai fait des provisions énormes de cou- 
leurs et de toile, et malheureusement cet article (1) 
maudit que je me suis engagé à faire me fera renon- 
cer à toute peinture pendant mon séjour. 

Champrosay, samedi 7 mai. — Parti hier à huit 
heures et demie pour Champrosay. Enfermé dans le 
compartiment avec M. X..., que j'ai cru reconnaître 
d'abord, et auquel je n'ai pas parlé, m'étant ensuite 
convaincu que ce n'était pas lui. Ensuite, à Juvisy, 
il m'a adressé la parole, et nous avons regretté de 
n'avoir pas plus tôt renouvelé connaissance. Je ne 
l'ai vu que deux fois, et très peu de temps, encore 
était-ce le soir. 

Broklé est venu avec nous poser les glaces et nous 
a rendu toutes sortes de services. Je suis heureux du 
plaisir qu a eu ce brave homme à jouir de la bonne 
réception qu'on lui a faite. 

J'ai été un instant dans la forêt et me suis couché 
de très bonne heure et fatigué. 

Dimanche 8 mai. - L'homme est capable des 
choses les plus diverses.. 

La Bruyère dit : «C'est un excès de confiance dans 
« les parents d'espérer tout de la bonne éducation de 
« leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre 

(1) Toujours l'article sur le Poussin que lui avait demandé le Moni- 
teur, 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 18:3 

« rien et de la négliger... » Et plus bas : « Quand il 
u sciait vrai, ce que plusieurs disent, que l'éducation 
« ne donne pas à l'homme un autre coeur ni une autre 
« complexion, qu'elle ne change rien dans son fond 
« et ne touche qu'aux superficies, je ne me lasserais 
« pas de dire qu'elle ne lui est pas inutile. » 

Je suis tout à fait de son avis, et j'ajoute que l'édu- 
cation dure toute la vie (1) ; je la définis : une culture 
de notre âme et de notre esprit par l'effet de soins et 
par celui des circonstances extérieures. La fréquenta- 
tion des honnêtes gens ou des méchants est la bonne 
ou mauvaise éducation de toute la vie. L'esprit se 
redresse avec les esprits droits ; il en est de même de 
l'âme. On s'endurcit dans la société des gens durs et 
froids, et s'il était possible qu'un homme de vertu 
seulement ordinaire vécût avec des scélérats, il fau- 
drait qu'il finît par leur ressembler, pour peu qu'il 
n'en soit pas éloigné dès le premier moment. 

Essayé pendant toute cette journée de débrouiller 
mon article du Poussin. Je me persuade qu il n'y a 
qu'un moyen d'en venir à bout, si toutefois j'y par- 
viens : c'est de ne point penser à la peinture, jusqu'à 
ce qu'il soit fait. Ce diable de métier (2) exige une 



(1) Cette conviction du maître se réfère exactement à celle que nous 
indiquions dans notre Étude et qu'il formulait ainsi lui-même : « La con- 

« naissance du devoir ne s'acquiert que très lentement, et ce n'est que 
» par la douleur, le châtiment et par l'exercice progressif de la raison 
« que l'homme diminue peu à peu sa méchanceté naturelle. » (Voir t. I, 
p. IX, x.) 

(2) A propos de cette difficulté d'écrire, qu'il constate à* certains 



184 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

contention plus grande que je ne suis habitué à en 
mettre à la peinture, et cependant j écris avec une 
grande facilité; je remplirais des pages entières sans 
presque faire de ratures. Je crois avoir consigné dans 
ce cahier même que j'y trouve plus de facilité que 
dans mon métier. La peine que j'éprouve vient de la 
nécessité de faire un travail dans une certaine éten- 
due, dans lequel je suis obligé d'embrasser beaucoup 
de choses diverses ; je manque d'une méthode fixe 
pour coordonner les parties, les disposer dans leur 
ordre, et surtout, après toutes les notes que je prends 
à l'avance, pour me rappeler tout ce que j ai résolu 
de faire figurer dans ma prose. 

Il n'y a donc qu'une application assidue au même 
objet qui puisse m' aider dans ce travail. Je n'ose 
donc point penser à la peinture, de peur d'envoyer 
tout au diable. Je ne fais que rêver à un ouvrage dans 
le genre de celui du Spectateur : un article court de 

endroits de son Journal, il nous a paru intéressant de citer une page de 
Baudelaire qui est en même temps une appréciation définitive du talent 
et des défauts d'Eugène Delacroix comme écrivain : « Si sages, si sensés 
« et si nets de tons et d'intention que nous apparaissent les fragments 
h littéraires du grand peintre, il serait absurde de croire qu'ils furent 
« écrits facilement et avec la certitude d'allure de son pinceau. Autant 
« il était sûr d écrire ce qu'il pensait sur une toile, autant il était préoc- 
« cupé de ne pouvoir peindre sa pensée sur le papier. « La plume, 
u disait-il souvent, n'est pas mon outil : je sens que je pense juste, mais 
« le besoin de l'ordre auquel je suis contraint d'obéir, m'effraye. 
« Croiriez-vous que la nécessité d'écrire une page me donne la migraine?» 
« C'est par cette cène, résultant du manque d'habitude, que peuvent être 
« expliquées certaines locutions un peu usées, un peu poncif, empire 
« même, qui échappent trop souvent à cette plume naturellement dis- 
« tinguée. » (Baudelaire, L'Art romantique. V Œuvre et la vie d'Eu- 
gène Delacroix.) 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 185 

trois ou quatre pages et de moins encore, sur le pre- 
mier sujet venu. Je me charge d'en extraire ainsi à 
volonté de mon esprit, comme d'une carrière iné- 
puisable. 

Promenade le soir assez insipide dans la plaine ; 
traversé la route qui va au pont; été jusqu'au terrain 
de Delarche, et revenu par la ruelle avec Jenny, qui 
avait voulu aussi régaler Julie de la promenade pour 
son dimanche. 

Lundi 9 niai. — J'ai été le lendemain, vers dix ou 
onze heures, me promener vers les coupes nouvelles 
qu'on a faites le long des murs des propriétés de 
Quantinet et de Minoret, etc. Matinée délicieuse. 

Arrivé au chêne d'Antain que je ne reconnaissais 
pas, tant il m'a paru petit ; fait de nouvelles réflexions, 
que j'ai consignées sur mon calepin, analogues à 
celles que j'ai écrites ici, sur l'effet que produisent 
les choses inachevées : esquisses, ébauches, etc. 

Je trouve la même impression dans la dispropor- 
tion. Les artistes parfaits étonnent moins à cause de la 
perfection même ; ils n'ont aucun disparate qui fasse 
sentir combien le tout est parfait et proportionné. En 
m' approchant, au contraire, de cet arbre magni- 
fique, et placé sous ses immenses rameaux, n'aperce- 
vant que des parties sans leur rapport avec 1 en- 
semble, j'ai été frappé de cette grandeur... J'ai été 
conduit à inférer qu'une partie de l'effet que pro- 
duisent les statues de Michel-Ange est dû à certaines 



180 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

disproportions ou parties inachevées qui augmentent 
l'importance des parties complètes. Il me semble, si 
on peut juger de ses peintures par des gravures, 
qu'elles ne présentent pas ce défaut au même degré. 
Je me suis dit souvent qu'il était, quoi qu'il pût 
croire lui-même, plus peintre que sculpteur. Il ne 
procède pas, dans sa sculpture, comme les anciens, 
c'est-à-dire par les masses ; il semble toujours qu'il a 
tracé un contour idéal qu'il s'est appliqué à remplir, 
comme le fait un peintre. On dirait que sa figure ou 
son groupe ne se présente à lui que sous une face : 
c'est le peintre. De là, quand il faut changer d aspect 
comme l'exige la sculpture, des membres tordus, des 
plans manquant de justesse, enfin tout ce qu'on ne 
voit pas dans l'Antique. 

— Les soirs, je me promène avec Jenny; je dîne de 
bonne heure et suis bien forcé de me coucher de même : 
cela fait la nuit trop longue. Plus je dors, moins je 
veux me lever le matiu... Toujours triste dans ce 
moment-là... Il faut le travail pour secouer cette 
mauvaise disposition, qui est purement physique. 

Sans date (1). — Je suis à Champrosay depuis 
samedi. — Je fais ce matin une promenade dans 
la forêt, en attendant que ma chambre soit en état 
pour me remettre au fameux Poussin. — En aper- 
cevant de loin le chêne d'Antain que je ne recon- 

(1) Extrait d'un album de dessins. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 187 

naissais pas d'abord, taut je le trouve ordinaire, mon 
esprit s'est reporté sur une note de mon cahier d 
tous les jours que j'ai écrite, il y a quinze jours envi- 
ron, sur 1 effet de l'ébauche par rapport à l'ouvrage 
fini. J'y dis que l'ébauche d'un tableau, d'un mo- 
nument, qu'une ruine, enfin que tout ouvrage d'imagi- 
nation auquel il manque des parties, doit agir davan- 
tage sur l'âme, à raison de ce que celle-ci y ajoute, 
tout en recueillant l'impression de cet objet. J'ajoute 
que les ouvrages parfaits, comme ceux d'un Racine 
et d'un Mozart, ne font pas, au premier abord, autant 
d'effet que ceux des génies incorrects ou négligés, 
dont les parties saillantes le sont d'autant plus qu'il y 
en a d'autres à côté qui sont effacées ou complète- 
ment mauvaises. 

En présence de ce bel arbre si bien proportionné, 
je trouve une nouvelle confirmation de ces idées. A 
la distance nécessaire pour en embrasser toutes les 
parties, il paraît d'une grandeur ordinaire; si je me 
place au-dessous de ses branches, l'impression change 
complètement : n'apercevant que le tronc auquel je 
touche presque et la naissance de ses grosses branches, 
qui s'étendent sur ma tête comme d'immenses bras 
de ce géant de la forêt, je suis étonné de la grandeur 
de ses détails ; en un mot, je le trouve grand, et même 
effrayant de grandeur. La disproportion serait-elle 
une condition pour l'admiration? Si, d'une part, 
Mozart, Cimarosa, Racine étonnent moins, à cause 
de l'admirable proportion de leurs ouvrages, Shake- 



188 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

speare, Michel-Ange, Beethoven ne devront-ils pas 
une partie de leur effet à une cause opposée? Je le 
crois pour mon compte. 

L'antique ne surprend jamais, ne montre jamais le 
côté gigantesque et outré ; on se trouve comme de 
plain-pied avec ces admirables créations; la réflexion 
seule les grandit et les place à leur incomparable élé- 
vation. Michel-Ange étonne (1) et porte dans l'âme un 
sentiment de trouble qui est une manière d'admira- 
tion, mais on ne tarde pas à s'apercevoir de disparates 
choquants, qui sont le fruit d'un travail trop hâté, soit 
à cause de la fougue avec laquelle l'artiste a entrepris 
son ouvrage, soit à cause de la fatigue qui a dû le 
saisir à la fin d'un travail impossible à compléter ; 
cette dernière cause est évidente. Quand les histo- 
riens ne nous diraient pas qu'il se dégoûtait presque 
toujours en finissant, par l'impossibilité de rendre ses 
sublimes idées, on voit clairement, à des parties lais- 
sées à l'état débauche, à des pieds enfoncés dans le 
socle et où la matière manque, que le vice de l'ou- 
vrage vient plutôt de la manière de concevoir et 
d'exécuter que de l'exigence extraordinaire d'un génie 
fait pour atteindre plus haut, et qui s'arrête sans se 
contenter. Il est plus que probable que sa conception 

(1) Dans son article sur Michel-Ange, Delacroix écrivait : « 11 ne faut 
« pas être étonné du mépris des artistes médiocres pour ce sauvage 
« génie... Ils ne peuvent s'empêcher de haïr ce style terrible, qui les sub- 
« jugue malgré eux; ils s'en prennent à lui du sentiment profond de leur 
« impuissance et se rejettent alors sur les incorrections et les bizarreries, 
« fruits de son caprice. » 



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JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 189 

était vague, et qu'il comptait trop sur l'inspiration du 
moment pour les développements de sa pensée, et s'il 
s'est souvent arrêté avec découragement, c'est 
qu'effectivement il ne pouvait faire davantage. 

Mardi 10 mai. — Les matins, je me débats avec 
Poussin... Tantôt je veux envoyer tout promener, 
tantôt je m'y reprends avec une espèce de feu. Cette 
matinée n'a pas été trop mauvaise pour le pauvre 
article. 

Après avoir commencé à disposer clairement sur 
de grandes feuilles de papier, et en séparant les ali- 
néas, les objets principaux que j'ai à traiter, je suis 
sorti vers midi, enchanté de moi-même et de mou 
courage à monter à l'assaut de mon article. 

La forêt m'a ravi : le soleil se montrait, il était 
tiède et non pas brûlant; il s'exhalait des herbes, des 
mousses, dans les clairières où j'entrais, une odeur 
délicieuse. Je me suis enfoncé dans un sentier presque 
perdu, environ au coin du mur du marquis; je dési- 
rais trouver là une communication entre cette partie 
et l'allée qui remonte de la route pour rejoindre celle 
qui va au chêne Prieur : j'ai livré bataille aux ronces, 
aux arbrisseaux qui se croisaient devant mes pas, et 
je n'ai pas réussi néanmoins à atteindre mon but. Je 
suis retourné par un sentier plus facile, mais très 
couvert, à travers la partie de bois qui dépend, je 
crois, de la maison du marquis. 

Eu retournant, je me suis assis le long des murs 



190 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

de son enclos, mais sur la partie qui mène à l'entrée 
de la forêt, et j'ai fait un croquis d'un chêne, pour me 
rendre compte de la distribution des branches. 

Je me suis mis à lire le journal en rentrant. La lit- 
térature a eu le dessous, mais, au demeurant, je ne 
m'ennuie pas, c'est l'essentiel. 

Vers quatre heures, au lieu de sortir, j'ai fait le 
vitrier, et j'ai peint une vieille glace. 

Le soir, promenade vers Soisy. Descendu par une 
ruelle qui m'a conduit dans des endroits très solitaires 
et assez attrayants; j'ai fait amitié à un chat angora 
charmant qui me suivait et qui s'est laissé caresser. 

Jeudi 12 mai. — J'ai beaucoup travaillé au dam- 
nable article. Débrouillé comme j'ai pu, au crayon, 
tout ce que j'ai à dire, sur de grandes feuilles de 
papier, .le serais tenté de croire que la méthode de 
Pascal, — d'écrire chaque pensée détachée sur un 
petit morceau de papier, — n'est pas trop mauvaise, 
surtout dans une position où je n'ai pas le loisir d'ap- 
prendre le métier d'écrivain. On aurait toutes ses 
divisions et subdivisions sous les yeux comme un jeu 
de cartes, et l'on serait frappé plus facilement de 
Tordre à y mettre. L'ordre et l'arrangement physique 
se mêlent plus qu'on ne croit des choses de l'esprit. 
Telle situation dn corps sera plus favorable à la pen- 
sée : Bacon composait, à ce qu'on dit, en sautant à 
cloche-pied; à Mozart, à Rossini,à Voltaire, les idées 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 191 

leur venaient clans leur lit ; à Rousseau, je crois, en se 
promenant dans la campagne. 

Habituellement, promenade avant dîner, après 
avoir secoué les paperasses et l'encre, et aussi après 
le dîner, pour chasser le sommeil. Mais comme je 
dîne toujours entre cinq heures et cinq heures et 
demie, la soirée ne peut aller sans de grandes diffi- 
cultés jusqu'à neuf heures. 

Vendredi 13 mai. — J'ai essayé de l'article, et 
après avoir écrit quelques lignes que je veux mettre 
en tête de la première partie (car j'ai envie de le 
faire en deux fois, une partie biographique, une autre 
sur l'examen du talent et des ouvrages), après avoir 
écrit ces quelques mots, une mauvaise disposition 
m'a saisi, et je n'ai fait que lire et même dormir jus- 
qu'au milieu de la journée; puis j'ai emmené Jenny, 
par le plus beau temps du monde auquel nous n'étions 
plus accoutumés, faire une grande promenade dans la 
forêt. Nous avons suivi l'allée de 1 Ermitage jusqu'au 
grand chêne, au pied duquel nous nous sommes repo- 
sés; nous étions entrés auparavant à l'Ermitage, dont 
une partie est à vendre. G est un manoir comme cela 
qu'il me faudrait! Le jardin, qui n'est qu'un potager, 
est charmant : il est encore rempli de vieux arbres qui 
ont donné leurs fruits aux environs. Ces troncs 
noueux, tordus par les années, se couvrent encore de 
magnifiques fleurs et de fruits, au milieu de ces bâti- 
ments ruinés, non par le temps, mais par la main 



192 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

des hommes. On est attristé, devant ce spectacle 
inhumain, de la rage stupkle de démolition qui a 
signalé les époques de nos discordes. 

Abattre, arracher, brûler, c'est ce que le fanatisme 
de liberté sait aussi bien faire que le fanatisme dévot; 
c'est par là que l'un ou l'autre commence son œuvre, 
quand il est déchaîné; mais là s'arrête l'impulsion 
brutale... Élever quelque chose de durable, marquer 
son passage autrement que par des ruines, voilà ce 
que la plèbe aveugle ne sait point faire; et, en même 
temps, je remarquais combien les ouvrages qui sont 
dus à l'esprit de suite, conçus dans une grande idée 
de durée et exécutés avec le soin nécessaire, apportent 
un cachet de force jusque dans des débris qu'il est 
presque impossible de faire disparaître complètement. 
Ces corporations anciennes, les moines surtout, se 
sont crus éternels, car ils semblent avoir fondé pour 
les siècles des siècles. Ce qui reste des vieux murs 
fait honte aux ignobles bâtisses plus modernes qu'on 
leur a accolées. La proportion de ces restes a quelque 
chose de gigantesque, en comparaison de ce que des 
particuliers font tous les jours sous nos yeux. 

Je pensais, en même temps, qu'il en était un peu 
de même pour l'ouvrage d'un homme détalent... Pour 
la sculpture, c'est incontestable, car les restaurations 
les plus maladroites laissent encore apercevoir claire- 
ment ce qui appartient à l'original; mais dans la 
peinture elle-même, toute fragile qu'elle est, et quel- 
quefois toute massacrée qu'elle est par des retouches 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 193 

inhabiles, la disposition, le caractère, une certaine 
empreinte ineffaçable montrent la main et la concep- 
tion d'un grand artiste. 

Reçu dans la soirée une lettre de Riesener, qui me 
demande de le recevoir avec Pierret; aussi de Mme de 
Forget, dont le fils est parti pour voyager avec un 
médecin, mais sur l'état duquel elle n'est pas ras- 
surée, d'après les lettres qu'elle a reçues. 

Samedi 14 mai. — J'ai beaucoup travaillé toute la 
matinée à extraire des notes, pour la partie histo- 
rique du Poussin. Il y a peu de jours où je me livre à 
ce travail avec beaucoup d'entrain; d'autres où il me 
répugne horriblement. Quoi qu'il en soit, je persévère 
et j'espère que j'en viendrai à bout : ce sera une rai- 
son de rester ici un peu davantage. 

Vers trois heures, j'ai fait une promenade à tra- 
vers le village, pour aller à l'autre extrémité ; je 
comptais, en passant, voir le maire et acheter des 
cigares; je n'ai eu de succès que dans cette der- 
nière tentative; mais j'ai fait en chemin toutes sortes 
de rencontres, qui m'ont donné de l'ennui, parce 
qu'elles me présagent la fin de la tranquillité dont je 
jouis. Toute la maison Barbier va venir demain, et 
s'installer pour deux jours ; Mme Villot peut-être 
demain... Que le ciel les conduise! 

— L'entrée de la forêt, celle que je prenais quand 
j'étais dans mon premier logement, m'a paru char- 
mante, surtout l'allée qui conduit au chêne d'Antaiu. 
ii. 13 



194 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

Les coupes qu'on a faites à droite et à gauche, et qui 
vont s'étendre encore, malheureusement, donnent 
des aspects qui varient toute cette partie. 

Le soir, descendu vers la rivière, et promenade au 
bord de l'eau, en allant vers le pont. J'étais ravi de 
la grandeur et de l'aspect paisible de cette eau : 
jamais je ne l'avais vue si pittoresque. Du côté du 
couchant, elle rappelait tout à fait les teintes à la 
Ziem... Quelques tours encore dans le jardin, par un 
petit clair de lune, qui se confondait avec le jour 
finissant. 

J'ai trouvé dans cette promenade solitaire quelques 
instants de bonheur. Les sentiments mélancoliques 
qu inspire le spectacle de la nature m'ont paru, plus 
que jamais, au bord de cette rivière, une nécessité de 
notre être. Ce sentiment mal défini, que chaque 
homme peut-être a cru lui être particulier, s'est 
trouvé avoir un écho chez tous les êtres sensibles. 
Les modernes n'ont eu que le tort de lui faire tenir 
trop de place dans leurs compositions; aussi les 
poètes des contrées du Nord, les Anglais particulière- 
ment, sont-ils les pères du genre. Tout porte à la 
rêverie chez eux : les mœurs plus recueillies, et la 
nature plus sévère dans son aspect. 

Dimanche 15 mai. — Barbier et sa femme venus 
pour faire divers travaux. 
Mauvaise journée. 
Promenade dans la forêt vers dix heures et prolon- 



JOURNAL D'ECJGÉNE DELACROIX. 195 

gée sous l'impression d'idées désagréables.. Rentré an 
milieu du sens dessus dessous que ce brave homme 
a occasionné dans la maison pour ses travaux; j'ai 
fait le vitrier et j'ai achevé de mastiquer la glace. 

J'ai eu pourtant des moments de plaisir à continuer 
la lecture de l'aventure de la femme arabe délivrée au 
milieu de la traite des nègres, delà Revue britannique. 

.l'ai commencé aussi et continué, en dînant dans 
l'atelier, l'article sur Charles-Quint dans le cloître (1); 
je suis très impressionné par chaque chose intéres- 
sante qu'il m'arrive de rencontrer dans les livres. Les 
grands hommes en déshabillé et étudiés à la loupe, 
s'ils ne relèvent pas beaucoup la nature humaine dans 
ses plus nobles échantillons, consolent du moins de 
leur propre faiblesse les hommes mécontents d'eux- 
mêmes par trop de modestie, ou par un trop grand 
désir de la perfection. Ce grand empereur était un 
gourmand déterminé, et il ressent à tous moments 
les inconvénients de ce défaut, sans en être corrigé, 
ni par le sentiment de sa suprême dignité, ni par la 
faiblesse de son estomac... La goutte, punition ordi- 
naire des gourmands, ne peut mettre un frein à sa 
sensualité. 

Je vois avec plaisir, dans cet article, que c'était 
un grand homme doué de beaucoup d'énergie 
et en même temps de qualités aimables. Ce n'est 



(1) Ce sujet avait déjà inspiré à Delacroix un tableau peint en 1831 : 
Charles-Quint au monastère de Saint-Just, dont il existe plusieurs 
variantes. (V. Catalogue Robaut, n 08 354, 4-53, 654, 695 et 1565.) 



196 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

pas sous cet aspect que l'histoire prise en gros le 
considère; on le croit communément un être froid 
et perfide. Les historiens, ou plutôt l'imagination de 
tout le monde, qui exagère tout, qui veut toujours 
des contrastes tranchés, en fait en tout l'opposé de 
François I er , qui ne nous apparaît qu'avec les qualités 
d'un joyeux compère, très brave et très étourdi. 
Charles-Quint a eu, comme un autre, ses faiblesses ; 
il était très brave aussi et plein de bonté et d'indul- 
gence pour ceux qui l'approchaient. Le chagrin qu'il 
conçut de la mort de sa dernière femme contribua 
beaucoup à lui faire prendre la résolution qui mit fin 
à son rôle sur la scène du monde. 

— Le soir de ce jour, sorti après dîner pour faire 
une promenade. Encore tout échauffé de mon repas et 
de cette lecture, j'ai cheminé dans les petits sentiers 
du coteau, encore tout mouillés par la pluie. 

J'ai éprouvé un sentiment de malaise, qui ne s'est 
calmé que quand je suis rentré à la maison, où je me 
suis promené en tous sens, pendant près d'une heure, 
avant de me coucher. 

Lundi 16 mai. — Passé toute la journée dans ma 
chambre à paresser délicieusement, à écrire un peu 
sur ce livre, et à lire la Revue britannique, surtout le 
morceau de la nièce blanche de l'oncle Tom, quand 
l'Américain Jonathan traverse l'Afrique, sur un dro- 
madaire, pour aller chercher sa maîtresse arabe, au 
centre de ce continent. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 197 

Je me suis arraché avec peine à cette lecture, 
pour m habiller et aller dîner avec Mme Barbier 
et Mme Parchappe (1), M. et Mme Béai et M. Bar- 
bier, qu on n'attendait pas et qui est arrivé au 
moment du dîner. En revanche, Mme Villot, qu'on 
attendait, a manqué de parole. Nous avons fait un 
fort bon dîner, avec le vin de Champrosay, que j'ai 
trouvé fort bon. M. Barbier a été au Salon, et j'ai 
vu en lui le goût bourgeois dans tout son lustre; il n'a 
remarqué que ce qui lui allait, par conséquent peu 
de choses remarquables. Les portraits de Dubufe (2) 
ont emporté toutes ses prédilections, et ce nom a 
provoqué, parmi ces dames, une explosion d'admira- 
tion... Je me suis amusé médiocrement. — Rentré 
vers dix heures par un clair de lune délicieux, et 
promené un peu sur la route, avant de rentrer. 

— M. Barbier m'a communiqué ses projets, pour 
faire quelque chose, dit-il, du jardin qui suffisait à 
son père. Un grand planteur de jardins lui élèverait 
à droite et à gauche, à partir de la maison, de grands 
monticules, et ne ferait qu'une pente jusqu'en bas, eu 
supprimant la terrasse, le seul endroit où l'on puisse 
se promener, sans monter ou descendre. J'ai essayé 

(1) Madame Parchappe, femme du général Parchappe (1787-1806 . 
qui fit toutes les campagnes du premier Empire et plus tard servit en 
Afrique, de 1839 à 1841. Il était alors député au Corps législatif. 

(2 Edouard Dubufe (1820-1883 exposait au Salon de 1853 les 
portraits de l'impératrice Eugénie, de la comtesse de Montebello et de la 
baronne de Hauteserve, qui obtenaient un grand succès mondain ; mais 
la critique et les artistes se montraient sévères pour celte peinture fade 
et maniérée. 



198 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

de lui faire comprendre cet avantage, mais l'absurde 
l'emportera, comme infiniment plus... fashionable. 
Girardin (1) croit toujours fermement à l'avène- 
ment du bien-être universel, et l'un des moyens de le 
produire, sur lequel il revient avec prédilection, c'est 
le labourage à la mécanique, et sur une grande 
échelle, de toutes les terres de France. Il croit 
grandement contribuer au bonheur des hommes, en 
les dispensant du travail; il fait semblant de croire 
que tous ces malheureux, qui arrachaient leur nour- 
riture à la terre, péniblement, j'en conviens, mais 
avec le sentiment de leur énergie et de leur persévé- 
rance bien employée, seront des gens bien moraux et 
bien satisfaits d'eux-mêmes, quand ce terrain, qui 
était au moins leur patrie, celle sur laquelle naissaient 
leurs enfauts et dans laquelle ils enterraient leurs 
parents, ne sera plus qu une manufacture de produits, 
exploitée par les grands bras d'une machine, et lais- 
sant la meilleure partie de son produit dans les mains 
impures et athées des agioteurs. La vapeur s'arrè- 
tera-t-elle devant les églises et les cimetières?... Et le 
Français qui rentrera dans sa patrie après plusieurs 
années, serait-il réduit à demander la place où étaient 
son village et le tombeau de ses pères? Car les villages 
seront inutiles comme le reste ; les villageois sont 
ceux qui cultivent la terre, parce qu'il faut bien 

(1) Emile de Girardin avait été compris, après le % décembre, dans 
une liste des représentants expulsés du territoire français et avait obtenu, 
deux mois après son bannissement, de reparaître en France. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 199 

demeurer là où les soins sont réclamés à toute 
minute ; il faudra faire des villes proportionnées à 
cette foule désœuvrée et déshéritée, qui n'aura plus 
rien à faire aux champs; il faudra leur construire 
d'immenses casernes où ils se logeront pèle -mêle. 
Que faire là, les uns près des autres, le Flamand 
auprès du Marseillais, le Normand et l'Alsacien, 
autre chose que consulter le cours du jour, pour s'in- 
quiéter, non pas si dans leur province, dans leur 
champ chéri, la récolte a été bonne, non pas s'ils ven- 
dront avec avantage leur blé, leur foin, leur vendange, 
mais si leurs actions sur l'anonyme propriété univer- 
selle montent ou descendent? Ils auront du papier, 
au lieu d'avoir du terrain!... Ils iront au billard 
jouer ce papier contre celui de ces voisins inconnus, 
différents de mœurs et de langage, et quand ils 
seront rainés, auront-ils au moins cette chance qui 
leur restait, quand la grêle avait détruit les fruits ou 
les moissons, de réparer leur infortune à force de tra- 
vail et de constance, de puiser au moins dans la vue de 
ce champ arrosé tant de fois de leurs sueurs, un peu 
de consolation ou l'espoir d'une meilleure année?... 
O indignes philanthropes!... philosophes sans 
cœur et sans imagination! Vous croyez que l'homme 
est une machine, comme vos machines; vous le 
dégradez de ses droits les plus sacrés, sous prétexte 
de l'arracher à des travaux que vous affectez de 
regarder comme vils, et qui sont la loi de son être, 
non pas seulement celle qui lui impose de créer lui- 



200 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

même ses ressources contre le besoin, mais celle qui 
1 élève en même temps à ses propres yeux et emploie 
dune manière presque sacrée les courts moments qui 
lui sont accordés... faiseurs de feuilletons, écrivas- 
siers, faiseurs de projets! Au lieu de transformer le 
genre humain en un vil troupeau, laissez-lui son véri- 
table héritage, rattachement, le dévouement au sol! 
Que le jour où des invasions nouvelles de barbares 
menacent ce qu'ils appellent encore leur patrie, ils se 
lèvent avec joie pour la défendre. Ils ne se battront 
pas pour défendre la propriété des machines, pas pins 
que ces pauvres Russes, ces pauvres serfs enrégimen- 
tés ne travaillaient pour eux, quand ils venaient ici 
venger les querelles de leurs maîtres et de leur empe- 
reur... Hélas! les pauvres paysans, les pauvres villa- 
geois! Vos prédications hypocrites n'ont déjà que 
trop porté leurs fruits! Si votre machine ne fonctionne 
pas sur le terrain, elle fonctionne déjà dans leur ima- 
gination abusée. Leurs idées de partage général, de 
loisir et même de plaisir continuel, sont réalisées dans 
ces indignes projets. Ils quittent déjà à qui mieux 
mieux, et sur le plus faible espoir, le travail des 
champs; ils se précipitent dans les villes, pour n'y 
trouver que des déceptions ; ils achèvent d'y perver- 
tir les sentiments de dignité que donne l'amour du 
travail, et plus vos machines les nourriront, plus ils 
se dégraderont!... Quel noble spectacle dans ce meil- 
leur des siècles, que ce bétail humain engraissé par 
les philosophes! 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 201 

Mardi 17 mai. — Fait encore le paresseux, toute 
la journée, à lire l'article de Charles-Quint et un peu 
de ["Essai sur les mœurs, sur ledit et sur François I er 
et Louis XI aussi. 

Vers trois heures, embarqué vers Draveil, mais la 
pluie presque tout le temps, et en revenant, acheté 
une quantité de cigares. 

Je trouve dans la Presse un article de Gautier, 
sur une nouvelle création de Frederick, le Vieux 
Caporal (1) : « Il parcourt d'un bout à l'autre le 
clavier de 1 âme humaine, don admirable, qui se ren- 
contre rarement chez la même personne; il a la pas- 
sion, la foi, l'ironie et le scepticisme; il sait rendre 
tous les beaux mouvements du cœur et s'en railler 
avec une verve diabolique; il peut être, dans la même 
soirée, Roméo et Méphistophélès, Ruy Blas et Robert 
Macaire, Gennaro et le Joueur. Le manteau lui sied 
comme la souquenille, la pourpre comme le haillon; 
mais, quel que soit le personnage qu'il représente, il 
lui donne la vie, et infuse aux veines du mélodrame 
le plus débile un sang rouge et généreux. Frederick 
Lemaître est de la race des Hugo, des Dumas, des 
Balzac, des Delacroix, des Préault; il appartient à 
cette forte et puissante génération romantique dont 

(1) Le Vieux Caporal, drame en cinq actes, de Dumanoir et d'En- 
nery, fut représenté pour la première fois le 9 mai 1853 sur le théâtre 
de la Porte-Saint-Martin, sous la direction de Marc Fournier. Antoine 
Simon, le principal rôle, fut une des plus belles créations de Frederick 
Lemaître. Son jeu muet, l'éloquence de son geste, lui valurent un véri- 
table triomphe. 



202 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

il a partagé le succès et soulevé les enthousiasmes; 
c'est 1 acteur shakespearien (1) par excellence, la plus 
complète incarnation du drame moderne. » 

Jeudi 19 mai. — Promenade L'après-midi par la 
porte du jardin avec .lenny, et délicieux aspect de tout 
le côté de Corbeil : grands nuages à l'horizon éclairés 
en face par le soleil. 

Admiré la petite source près du lavoir et des 
grands peupliers, puis remontés ensemble pour diner. 

Vendredi 20 mai. — Parti pour aller au conseil 
par l'omnibus du chemin de fer de Lyon; cela m'a 
rappelé les voyages de ma jeunesse. La nature, en 
chemin de fer, ne fait pas le même effet; cette rêverie 
délicieuse qui s'empare de vous, quand on se sent 
installé dans son coin de coupé, sans cet ennui per- 
pétuel de voir de nouvelles figures monter et des- 
cendre, le mouvement des chevaux, et surtout moins 
de rapidité à traverser tous les aspects. 

x\rrivé dans une mauvaise disposition au Jardin 
des Plantes, j'ai redouté la pluie un moment; cela 
m'avait fait presque résoudre de revenir aussitôt le 
conseil fini. Mais arrivé à l'Hôtel de ville, j'ai appris 

(1^ Dans l'Histoire du romantisme de Gautier, on lit à propos de 
Frederick Lemaître : « C'est toujours un noble et beau spectacle que de 
« voir ce grand acteur, le seul qui chez nous rappelle Garrick, Kemble, 
• Macready, et surtout Kean. faire trembler de son vaste souffle 
« shakespearien les frêles portants des coulisses des scènes du boule- 
« vard. » 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 203 

qu'il n'y avait pas de séance; j'ai déjeuné sur la place 
et, me trouvant réconforté, j'ai été à pied au Jardin 
des Plantes; fait des études de lions et d'arbres, en 
vue du sujet de Renaud (l), par une chaleur très 
incommode, et au milieu d'un public très désagréable. 
Enfin, reparti à deux heures moins un quart et revenu 
par le bord de l'eau jusqu'à la maison. 

L'aspect de la rivière et de ses bords toujours 
ravissant quand je reviens ; c'est là où je sens que 
mes chaînes me quittent. Il semble qu'en traversant 
cette eau, je laisse derrière moi les importuns et les 
ennuis. 

Lu, en déjeunant, l'article de Peisse (2) qui exa- 
mine en gros le Salon et qui recherche la tendance 
des arts à présent. Il la trouve très justement dans le 
pittoresque, qu'il croit une tendance inférieure. Oui, 
s'il n'est question que de faire de l'effet aux yeux par 
un arrangement de lignes et de couleurs, autant vau- 
drait dire : arabesque; mais si, à une composition 
déjà intéressante parle choix du sujet, vous ajoutez 
une disposition de lignes qui augmente l'impression, 

(i> Voir Catalogue Robaut, n° 1745. 

(2} Louis Peisse, dont le nom a déjà paru dans le premier volume du 
Journal, écrivait à propos du Salon de 1853, et dans l'article auquel le 
maitre fait allusion : « M. Delacroix est encore, après trente ans de tra- 
« vaux, un talent si contesté, sinon pour les artistes, du moins pour le 
• public, qu'on ne peut se risquer à louer ses œuvres sans quelques pré- 
cautions ou explications. Il faut évidemment, pour goûter sa peinture, 
m une préparation, une habitude, qui. à ce qu'il parait, ne s'acquiert pas 
« toujours vite. Elle est comme certains mets de haut goût, qu'on 
u n'arrive à apprécier qu'après bien des efforts, mais dont on est ensuite 
u très friand. » ^Cou>titutioHnel, 31 mai 1S53.) 



204 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

un clair-obscur saisissant pour l'imagination, une cou- 
leur adaptée aux caractères, vous avez résolu un 
problème plus difficile, et, encore une fois, vous êtes 
supérieur : c'est l'harmonie et ses combinaisons adap- 
tées à un chant unique. Il appelle musicale cette ten- 
dance dont il parle; il la prend en mauvaise part, et 
moi, je la trouve aussi louable que toute autre... 

Son ami Chenavard lui a insiuué ses principes sur 
les arts : celui-ci trouve que la musique est un art 
inférieur; c'est un esprit à la française, auquel il faut 
des idées comme celles que les mots peuvent expri- 
mer; quant à celles devant lesquelles le langage est 
impuissant, il les retranche du domaine des arts. 
Même en admettant que le dessin soit tout, il est clair 
qu'il ne se contente pas de la forme pure et simple. Il 
y a, dans ce contour qui lui suffit, de la grossièreté ou 
de la grâce : ce contour fait par Raphaël ou par Che- 
navard ne charmera pas de la même façon. Qu'y a-t-il 
de plus vague et de plus inexplicable que cette impres- 
sion? Faudra-t-il établir des degrés de noblesse entre 
les sentiments? C'est ce que fait le docte et malheu- 
reusement trop froid Chenavard... Il met au premier 
rang la littérature; la peinture vient ensuite, et la 
musique n'est que la dernière. Cela serait peut-être 
vrai, si l'une d elles pouvait contenir les autres ou les 
suppléer; mais devant une peinture ou une symphonie 
que vous aurez à décrire avec des mots, vous donne- 
rez facilement une idée générale où le lecteur com- 
prendra ce qu'il pourra; mais vous n'aurez vraiment 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 205 

donné aucune idée exacte de cette symphonie ou de 
cette peinture. Il faut voir ce qui est fait pour les 
yeux; il faut entendre ce qui est fait pour les Greilles. 
Ce qui a été écrit pour être débité fera même plus 
d'effet dans la bouche d'un orateur que par un simple 
lecteur. Un grand acteur transformera, pour ainsi 
dire, un morceau par son accent... Je m'arrête. 

F... me conseille d'imprimer, comme elles sont, 
mes réflexions, pensées, observations, et je trouve 
que cela me va mieux que des articles ex professo. Il 
faudrait les récrire pour cela à part, chacune sur une 
feuille séparée, et les mettre au fur et à mesure dans un 
carton... Je pourrais ainsi, dans les moments perdus, 
en mettre au net une ou deux, et au bout de quelque 
temps, j'aurais fait un fagot de tout cela, comme fait 
un botaniste, qui va, mettant dans la même boîte les 
herbes et les fleurs qu'il a cueillies dans cent endroits, 
et chacune avec une émotion particulière. 

Samedi 21 mai. — Jour où Pierret et Riesener sont 
venus. 

Toute la matinée, fait des pastels d'après les lions 
et les arbres que j'avais étudiés la veille, au Jardin 
des Plantes; vers deux heures un quart, j'ai été au- 
devant d'eux; je trouve Pierret bien changé... 

Pourquoi la vue de deux amis si anciens, et dans ce 
lieu en pleine liberté, sous le ciel et au milieu des 
beautés du printemps, ne me donne-t-elle pas une 
plénitude de bonheur que je n'eusse pas manqué de 



206 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

sentir autrefois?... Je sentais en moi des mouve- 
ments irrésistibles de ce sentiment qui n'était pas 
en eux : j'étais devant des témoins, et non pas avec 
des amis. 

Je les ai menés à la maison, puis à la forêt. Riese- 
ner a repris sa critique de la recherche d'un certain 
fini dans mes petits tableaux, qnilui semble leur faire 
perdre beaucoup, en comparaison de ce que donne 
l'ébauche ou une manière plus expéditive et de pre- 
mier jet. Il a peut-être raison, et peut-être qu'il a 
tort. Pierret a dit, probablement pour le contre- 
dire, qu'il fallait que les choses fussent comme le 
sentait le peintre, et que l'intérêt passait avant 
toutes ces qualités de touche et de franchise. Je lui 
ai répondu par cette observation, que j'ai mise dans 
ce livre il y a quelques jours, sur l'effet immanquable 
de l'ébauche comparée au tableau fini, qui est tou- 
jours un peu gâté quant à la touche, mais dans 
lequel l'harmonie et la profondeur des expressions 
deviennent une compensation. 

Au chêne Prieur, je leur ai montré combien des 
parties isolées paraissaient plus frappantes, etc. ; en 
un mot, l'histoire de Racine comparé à Shakespeare. 
Ils m'ont rappelé ma chaleur d'il y a quelques mois, 
quand je m'étais repris à relire ou à revoir au théâtre 
Cinna et quelques pièces de Racine; ils ont confessé 
le souvenir de l'émotion que je leur ai communiquée, 
quand je leur en ai parlé. 

Après dîner, ils ont regardé les photographies que 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 207 

je dois à l'obligeance de Dnrieu. Je leur ai fait faire 
l'expérience que j'ai faite moi-même, sans y penser, 
deux jours auparavant : c'est-à-dire qu'après avoir 
examiné ces photographies qui reproduisaient des 
modèles nus, dont quelques-uns étaient d'une nature 
pauvre et avec des parties outrées et d'un effet peu 
agréable, je leur ai mis sous les yeux les gravures de 
M arc-Antoine. Nous avons éprouvé un sentiment de 
répulsion et presque de dégoût, pour l'incorrection, 
la manière, le peu de naturel, malgré la qualité de 
style, la seule qu'on puisse admirer, mais que nous 
n'admirions plus dans ce moment. En vérité, qu'un 
homme de génie se serve du daguerréotype comme 
il faut s en servir, et il s élèvera à une hauteur que 
nous ne connaissons pas. C'est en voyant surtout ces 
gravures, qui passent pour les chefs-d'œuvre de 
1 école italienne, qui ont lassé l'admiration de tous les 
peintres, que l'on ressent la justesse du mot de Pous- 
sin, que « Raphaël est un âne, comparativement aux 
anciens ». Jusqu'ici, cet art à la machine ne nous a 
rendu qu'un détestable service : il nous gâte les chefs- 
d'œuvre, sans nous satisfaire complètement. 

Dimanche 22 mai. — Mauvaise disposition, som- 
meil, lectures prolongées, néant complet... 

M. Beckvenu me surprendre dans le jardin : visite 
prolongée, vers cinq heures et demie, chez Mme Vil- 
lot, qui n'était pas encore rentrée. J'ai été dans le 
jardin de la grande maison admirer les lilas, et je n'ai 



208 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

pu résister au désir d'aller jusqu'au bas, à la fontaine. 
Que les objets changent peu, malgré l'instabilité des 
choses humaines, si on les compare à nous-mêmes et 
à nos sentiments! Cependant, en revoyant ces beaux 
arbres, je me suis reporté avec vivacité à quelques 
années en arrière... La petite fontaine du bon père 
Barbier ne coulait plus : un des côtés était Cultivé, 
et j'ai vu dans l'intérieur les tuyaux en plomb qui 
épanchaient, sans se montrer, l'eau de la source 
limpide. Cet aspect prosaïque n'a pas suffi pour me 
désenchanter : je suis remonté rapidement, mais avec 
regret, en abandonnant cet endroit agréable. 

Causé à dîner des tables tournantes : Mme Villot a 
vu et fait des expériences ; elle en vient à croire 
presque au surnaturel. J'ai effectivement, après 
dîner, éprouvé par mes yeux, sinon autrement, cette 
fameuse découverte. Geneviève, la femme de chambre, 
a fait tourner un chapeau... ; un guéridon a sensible- 
ment tourné et levé le pied d'un côté; mais après nous 
être mis une demi-heure autour de la grande table à 
manger, il a été impossible de l'arracher à son immo- 
bilité de nature. Ces dames ont prétendu que j'étais 
un sujet peu propre : de même, d'une ou deux per- 
sonnes présentes... 

L'homme fait des progrès en tous sens : il com- 
mande à la matière, c'est incontestable, mais il n'ap- 
prend pas à se commander à lui-même. Faites des 
chemins de fer et des télégraphes, traversez en un 
clin d'œil les terres et les mers, mais dirigez les pas- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 209 

sions comme vous dirigez les aérostats! Abolissez 
surtout les passions mauvaises, qui, dans les cœurs, 
n'ont pas perdu leur empire détestable, en dépit 
des maximes libérales et fraternelles de l'époque ! 
Là est le problème du progrès, et même du véritable 
bonheur. Il semble, tout au contraire, que nos instincts 
de convoitise ou de jouissance égoïste soient infini- 
ment plus excités par toutes ces matérialistes amélio- 
rations. 

Le désir d'un bonheur impossible, puisqu'il serait 
obtenu indépendamment de la satisfaction que donne 
la paix de l'âme, vient toujours se placer à côté de 
chaque nouvelle conquête et semble faire reculer la 
chimère de ce bonheur des sens. La fourberie et la 
trahison, l'ingratitude et la bassesse intéressée veillent 
toujours dans les cœurs! Vous n'avez pas même pour 
les inventeurs de ces perfectionnements ingénieux la 
reconnaissance qu'il semble que vous leur devriez, si 
réellement vous vous trouvez heureux par leur moyen. 
Au lieu de leur dresser des statues et de les faire jouir 
les premiers de ce bien-être tant souhaité, vous les 
laissez mourir dans l'obscurité, ou vous permettez 
qu'on leur conteste, sous vos yeux, le mérite de leurs 
inventions. 

Lundi 23 mai. — Toujours la même apathie le 
matin... 

Quelques extraits de Balzac, mais c'est à cela que 
s'est borné mon effort. Je suis mécontent de moi, et 
H. 14 



210 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

cela me gâte bien des moments qui seraient agréables 
dans cette douce solitude. 

Vers trois heures, promenade avec Jenny, qui est 
souffrante, vers le chêne Prieur. 

Le soir, chez M. et Mme Beck, et revenu par un 
clair de lune délicieux. Les exhalaisons des plantes 
sont, en ce moment de la saison et à cette heure-là, 
d'un charme enivrant. 

Mardi 24 mai. — Passé la journée presque seul : 
Jenny a été à Paris avec Julie, au-devant du vin. Tra- 
vaillé toute la matinée et paperasse ou pris dune 
belle ardeur. 

La langueur est arrivée vers deux heures. Prome- 
nade vers Soisy, par les champs. J'ai été plus loin 
qu'à l'ordinaire, mais pas encore jusqu'à la grande 
allée; je vais à la découverte comme Robinson ; je 
finirai par connaître les environs dans le rayon où 
mes jambes peuvent me porter. 

Jenny revenue au moment où j'allais dîner avec un 
dîner froid. Mon dînera été installé autrement, etj ai 
dîné plus gaiement. 

Le soir, extases nombreuses devant les étoiles. 
Quel silence! que de choses la nature accomplit au 
milieu de ce charme si majestueux! Que de bruits, 
chez nous, qui doivent cesser sans laisser de traces! 

Mercredi 25 mai. — Journée de travail complète. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 21 l 

Je suis à flot : je sors des fatras et je rédige; j'espère 
définitivement m'en tirer. 

Après une journée fatigante, écrivant près de la 
fenêtre, par un soleil qui m avait obligé de mettre un 
store de toile, je suis sorti vers quatre heures, et j ai 
été délicieusement jusqu'au bout de l'allée de l'Ermi- 
tage. J'étais ravi... 

Revenu dîner, et, après dîner, descendu vers la 
rivière; côtoyé jusqu'auprès du pont, et revenu à 
travers le pré, dans le petit sentier tracé. Au lieu de 
prendre la ruelle, continué sur le coteau et revenu 
par le petit chemin habituel, au milieu des vignes et 
des blés verts. Le temps était orageux : les éclairs, 
quelques tonnerres, qui ont bien fini sans secousse. 

Dimanche 29 mai. — Tous ces jours derniers se 
sont écoulés rapidement, moitié travaillant et moitié 
sortant, mais beaucoup moins le dernier, à cause de 
la pluie que nous avons depuis deux ou trois jours. 
Tantôt je veux jeter Poussin par les fenêtres, tantôt 
je le reprends avec fureur ou par raison. 

Mme Barbier, qui est venue passer la journée, 
malgré cet affreux temps, m'a invité à dîner; j'ai 
éprouvé dans la causerie de cette femme, qui a de 
l'esprit, le plaisir et le besoin que j'éprouve dans la 
conversation; mais il faut avec l'esprit les petites 
manières du monde que les rustres de nos jours peu- 
vent critiquer, mais qui ajoutent le piquant nécessaire. 
Nos pères devaient prodigieusement s'amuser, car 



212 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

ces manières étaient infiniment pins répandues, et ce 
qni reste encore de politesse dans notre nation, mal- 
gré la grossièreté qui envahit tout, prouve ce que la 
société a dû être. Pour ceux qui éprouvent cette sorte 
de charme, il n'y a pas de progrès matériels qui 
puissent le compenser. Il n est pas étonnant qu'où 
trouve insipide le monde à présent. La révolution 
qui s'accomplit dans les masses le remplit continuel- 
lement de parvenus, ou plutôt ce n'est plus le monde 
comme il était : ce qu on appelle ainsi est effective- 
ment tout ce qu'il y a de plus ennuyeux. Quel agré- 
ment pouvez -vous trouver chez des marchands 
enrichis, qui sont à peu près tout ce qui compose 
aujourd'hui les classes supérieures? Les idées rétré- 
cies du comptoir en lutte avec l'ambition de paraître 
distingué est le contraste le plus sot... Que dirai-je à 
M. Minoret, par exemple, qui n'a ni instruction, ni 
envie de plaire, ni envie de parler? 

Il faudrait cultiver les gens aimables, pour le peu 
qu il s'en trouve; avec les gens aimables, la frivolité 
est charmante, mais la frivolité dans le salon des gens 
qui ont rangé les comptoirs et mis leurs livres de 
comptes dans leur armoire pour donner un bal, et qui 
ont faitendimancher leurs commis pour offrir la main 
aux dames! Je préfère une réunion de paysans (1)! 

1 Delacroix, comme presque tous les esprits supérieurs, estimait 
plus la simple et franche ignorance des âmes naïves que l'insuffisante et 
prétentieuse instruction des gens du monde. « Un jour, écrit Baudelaire, 
« un dimanche, j'ai aperçu Delacroix au Louvre, en compagnie de sa 
■ vieille servante, celle qui l'a si dévotement soigné et servi pendant 



JOURNAL D'ECGENE DELACROIX. 213 

Revenu vers dix heures ; la pluie donnait à toute 
cette verdure toute fraîche une odeur délicieuse; les 
étoiles brillantes, mais surtout cette odeur! Vers le 
potager de Gibert, jusqu'à celui de Quantinet, une 
odeur de ma jeunesse, si pénétrante, si délicieuse, 
que je ne peux la comparer à rien. Je suis passé et 
repassé cinq ou six fois : je ne pouvais m'en arracher. 
Il ma rappelé l'odeur de certaines petites plantes de 
potager, — que je voyais à Angerville, dans le jardin 
de M. Castillon le père, — qui portent une espèce de 
fruit qui fait explosion dans la main. 

Dans la conversation de ce soir, Mme Barbier m'a 
parlé de P...; quoiqu'en laissant percer l'animosité 
quelle conserve peut-être justement, comme elle l'a 
fait valoir, elle m'a fait réfléchir profondément sur 
ses qualités, sur son dévouement à sa manière, sur 
l'affection qu'elle a pour moi, et que je retrouve chez 
moi pour elle ; il y a des êtres qui naissent accouplés : 
son souvenir me plaît et me remue toujours. 

Lundi 30 mai. — Lu dans le feuilleton de Gautier, 
sur un jeune violoniste prodige, le mot d'Alphonse 
Rarr (1). qui se trouvait également en présence d'un 

« trente ans, et lui, l'élégant, le raffiné, l'érudit, ne dédaignait pas de 
« montrer et d'expliquer les mystères de la sculpture assyrienne à cette 
« excellente femme, qui l'écoutait d'ailleurs avec une naïve appli- 
« cation. » 

(1) Puisque le nom d'Alphonse Karr se trouve ici prononcé, nous 
pouvons rapporter l'anecdote touchant Delacroix qui est transcrite 
dans ses Guêpes : « Voici ce qu'on raconte de M. Eugène Delacroix et 
« de l'arcliitecte de la Chambre des députés : M. Delacroix est allé le 



214 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

petit prodige de cette espèce. On lui demande après 
le morceau comment il le trouve ; il répond qu'il l'ai- 
mait mieux auparavant, parce au il était plus vieux. . . 
Quelle drôle d'idée et amusante ! 

Suite de ce que f ai écrit hier dimanche. — Ily a 
peu de gens avec qui je ne puisse me plaire ; il y en a 
peu, quand on a le désir de leur plaire soi-même, qui 
ne vous rendent quelque chose pour vos frais; j'ai 
beau chercher dans ma mémoire les gens les moins 
amusants, il me semble que par le moyen de ce 
simple désir d'être avec eux le mieux possible, ce 
qu'ils ont eux-mêmes de chaleur, et je parle des plus 
froids et des plus revéches, revient à la surface, se 
montre à vous, vous répond et entretient votre bonne 
disposition. Decequ on les oublie vite et de ce que leur 
souvenir ne réveille pas en vous la moindre parcelle 
de sentiment, il ne faut pas conclure que vous soyez 
un ingrat, ni eux plus intéressants... Ce sont deux 
métaux, deux corps quelconques qui sont inertes 
chacun séparément, et qui jettent un peu de flamme 
quand ils sont en contact. Éloignez-les l'un de l'autre, 
ils rentrent très justement dans leur insensibilité. 

Quand je pense à P..., à R... (1), et que je ne les 

« trouver et lui a dit : Je ne peux pas peindre sur votre plafond. (C'était 
« lors des travaux décoratifs du Palais-Bourbon.) // ne tient à rien; cela 
« ne durera pan trois ans ! — Qu'est-ce que cela vous fait, pourvu qu'on 
« vous paye?... M. Delacroix n'a pas cru devoir adopter ces principes 
« d'art moderne, et a fait recrépir le plafond à ses frais. » 

Nous avons interrogé des personnes dignes de toute confiance sur 
l'exactitude du fait : il est, parait-il, absolument autbentique. 

(1) Ces initiales dissimulent si peu les noms de Pierret et de Riesener, 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 215 

vois pas, je suis comme le métal insensible. . . Quand je 
suis près deux, après les premiers instants pour 
réchauffer cette glace, je retrouve peu à peu les mou- 
vements d'autrefois : je me fonds près deux... peut- 
être qu'ils sont eux-mêmes étonnés de se sentir 
amollir, mais je parie que je garde plus longtemps 
qu'eux la secousse de cette étincelle du souvenir. Nul 
vil intérêt ne m'éloigne deux. Quand je vois dans mes 
rêves des gens qui sont mes ennemis, et dont la vue 
m offense, quand je suis éveillé, je les trouve char- 
mants, alors je m'entretiens avec eux comme avec 
des amis, je me sens tout étonné de les trouver si 
aimables : je me dis, dans ma simplicité de somnam- 
bule, que je ne les avais pas assez appréciés, et que 
je ne leur rendais pas justice; je me promets de les 
rechercher et de les voir. Est-ce qu'en rêvant, je 
devine leurs qualités, ou est-ce qu'en étant éveillé, ma 
méchanceté, si j'en ai réellement autant qu'eux, 
s obstine à ne voir que leurs défauts, ou bien suis-je 
tout simplement meilleur quand je dors? 

Mardi 31 mai. — Pluie toute la journée ou brouil- 
lard. Je n'ai pas quitté ma chambre et m'en suis tiré 
en travaillant à l'article : j'ai écrit ou copié beaucoup. 

Après dîner, continuation de la même disposition; 



qu'il n'y a, semble-t-il, aucune indiscrétion à les marquer. Nous rappe- 
lons à ce propos ce que nous avons dit dans notre Etude sur le sentiment 
d'amitié chez les nommes supérieurs en général, et chez Delacroix en 
particulier. v Voir t. I, p. xm, UT.j 



216 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

ce paysage tout embaumé, pendant que je me prome- 
nais en long, en large, dans le logement, tout plein 
d'idées -et de bonnes dispositions, me ravissait chaque 
fois que je tournais la tête pour le regarder... Quel- 
ques fables de La Fontaine m'ont enchanté. 

Sorti, qu'il faisait encore soir, et promené sur la 
route de Soisy, dans le même état d'esprit. Le brouil- 
lard et le temps mauvais ne font rien pour la tristesse 
de l'esprit; c'est quand il fait nuit dans notre âme 
que tout nous paraît ou lugubre ou insupportable, et 
il ne suffit pas d'être libre de vrais sujets de tristesse ; 
il suffit de l'état de la santé pour tout changer. . . L'in- 
fâme digestion est le grand arbitre de nos sentiments. 

Mercredi 1 er juin. — En ouvrant la fenêtre de l'ate- 
lier, le matin, toujours avec ce même temps brumeux, 
je suis comme enivré de l'odeur qui s'exhale de toute 
cette verdure trempée de gouttes de pluie et de 
toutes ces fleurs courbées et ravagées, mais belles 
encore. 

De quels plaisirs n'est pas privé le citadin, le 
cancre d'employé ou d'avocat, qui ne respire que 
l'odeur des paperasses ou de la boue de l'infâme 
Paris! Quelles compensations pour le pavsan, pour 
l'homme des champs ! Quel parfum que celui de cette 
terre mouillée, de ces arbres! Cette forte odeur des 
bois, qu'elle est pénétrante, et qu'elle réveille aussi- 
tôt des souvenirs gracieux et purs, souvenirs du pre- 
mier âge et des sentiments qui tiennent au fond de 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 217 

l'âme! chers endroits oùjevousai vus, chers objets 
que je ne dois plus revoir, chers événements qui 
m'avez enchanté ei qui êtes évanouis !... Que de fois 
cette vue de la verdure et cette délicieuse odeur des 
bois ont réveillé ces souvenirs qui sont l'asile, le saint 
des saints où on se réfugie, si on peut, sur les ailes 
de lame, pour se tirer du souci de chaque jour! Cette 
affection qui me console et, seule, me donne ces 
mouvements du cœur comme autrefois, combien de 
temps le sort me les laissera-t-il"? 

Dimanche 5 juin. — Tous ces jours derniers, à 
peu près même vie. 

Travaillé et presque terminé l'article; sorti ordi- 
nairement vers trois heures, deux ou trois fois, entre 
autres, par l'allée de l'Ermitage : vue ravissante... 
jardin d'Armide, la verdure nouvelle... Les feuilles, 
étant à toute leur grandeur, donnent une grâce, 
une frondaison d'une richesse admirable ; le touffu, 
le rond domine, les troncs garnis de feuilles... 

Ce soir, après dîner, sorti par le crépuscule; au 
lieu d'aller chez les Barbier, promenade sur la route 
de Soisy. Charmantes étoiles au-dessus des grands 
peupliers de la route. En allant, fraîcheur délicieuse. 
La veille, promenade avant dîner avec Jenny. J'étais 
ravi du plaisir qu'elle avait, toute souffrante qu'elle 
était. 

Il y a deux jours, avant dîner, par la même grande 
allée vers Soisy, à partir du grand rond, par une très 



21^ JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

grande allée couverte remplie de bruyères. Sorti sur 
de grandes plaines vertes vers Soisy. Carrières reboi- 
sées. C'est le jour où j'avais trouvé le troupeau de 
moutons dans la grande allée; je l'ai retrouvé là, au 
loin. Rentré dans la forêt par l'allée qui va au chêne 
Prieur, où il y a de l'eau. 

Lundi 6 juin. — En ouvrant ma fenêtre ce matin 
par le plus délicieux temps.du monde, qui donne tant 
de regrets de se plonger dans les paperasses, je vois 
deux hirondelles se poser dans l'allée du jardin; je 
remarque qu'elles ne marchent que très lentement et 
en se dandinant. Quand elles veulent franchir un 
espace de deux pieds seulement, elles se mettent à 
voleter. La nature, qui les a si bien douées avec leurs 
grandes ailes, ne leur a pas donné des pieds aussi 
agiles. 

Ce spectacle qu'on a de ces fenêtres est délicieux 
à toutes les heures du jour : je ne puis m'en arra- 
cher... L'odeur de la verdure et des fleurs du jardin 
ajoute encore à ce plaisir. 

Mardi 7 juin. — Achevé l'article. 

Vers quatre heures, promenade dans la forêt. J'y 
ai revu les mêmes objets que l'autre jour, dans cette 
allée qui va à l'Ermitage, éclairés de même; et cepen- 
dant ils ne m'ont pas fait le même plaisir. 

Dîné chez Mme Barbier ; toute la soirée, on n'a 
parlé que de l'amour et de ses singularités. Elle a eu 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 219 

l'idée la plus drôle du monde : on parlait de la quan- 
tité déniants qu'on rencontre à Soisy... « Au fait, 
dit-elle, que pourraient-ils faire dans un endroit si 
triste? On n'y a pas de vue : il faut bien se distraire 
par quelque chose. » 

Le soir, en revenant, les étoiles, qui n'avaient pas 
paru depuis quelques jours, ont brillé de tout leur 
éclat. Quel spectacle au-dessus de ces masses noires 
que forment les arbres, ou aperçues à travers les 
branches! J'ai été au jardin de Gibert, et j'ai retrouvé 
la même odeur divine qui m'avait déjà charmé, mais 
un peu affaiblie... Je m en suis éloigné avec peine. 

Je crois enfin que je partirai demain. J'ai peut- 
être un peu moins de plaisir, non pas parce que je 
suis ici depuis longtemps, mais parce que j'ai arrêté 
de partir. Je me dis souvent, en pensant à l'amertume 
qui se joint toujours à tous les plaisirs : Peut-on être 
véritablement heureux dans une situation qui doit 
finir? Cette appréhension de la rapidité et du néant, 
à la fin, gâte toute jouissance. 

Mercredi 8 juin. — Parti le soir à huit heures. — 
Toute la journée disposition décousue, à cause du 
départ. — Vu le maire vers trois heures; dîné à 
quatre heures. Après dîner, sorti un peu par la porte 
du jardin. Eté jusqu'à la source aux peupliers. 

Paris, vendredi 10 juin. — Au Salon le matin, 
avant le conseil. Je ne remarque rien de très extraor- 



220 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

dinaire. Le petit Meissonier charmant : le Jeune 
homme qui déjeune. — Le portrait de Rodakowski, 
de même. C'est aussi beau que tout. 

— Au Palais-Royal, vu Varcollier, en sortant du 
conseil. Il est installé admirablement. L'occupation 
et le mouvement lui rendent de la santé. 

— Vu Mme de Forget, le soir, qui m'apprend que 
Vieillard est installé à Saint-Cloud. 

Samedi 11 juin. — Travaillé enfin avec assez d'en- 
train. Il me semblait que je ne pourrais plus peindre. 
Je finis Y homme qui ferre le cheval. 

Le soir chez Chabrier. 

Jeudi 16 juin. — Je crois que c'est aujourd'hui que 
j'ai dîné avec la bonne Alberthe, en société de Saint- 
Germain, avec lequel j'ai beaucoup causé : il ma 
parlé des commencements de Mme Sand, qu'il a con- 
nue à ses débuts. Il y avait là une dame russe assez 
bien.. 

Alberthe me retient pour aller dimanche voir les 
pièces du Palais-Royal à la salle Ventadour. 

Dimanche 19 juin. — Le soir, avec Alberthe, à la 
salle Ventadour : le Bourreau des crânes (l). Nous 
nous sommes trouvés là en tête-à-tête, et revenus 
avec tous les accidents du mauvais temps. 

(1) Le Bourreau des crânes, vaudeville en trois actes, de Lafargue et 
Siraudin. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 221 

Dimanche 2(> juin. — Ce matin, l'article du Pous- 
sin a paru. Hier encore j écrivais à Mérimée que je 
n'avais pas de nouvelles, et le soir, à mon dîner, on est 
venu me faire corriger les épreuves à la hâte. 

J'ai fait ma journée de travail à l'Hôtel de ville; je 
suis revenu à pied. 

Arrêté longtemps à Saint-Eustache, à entendre les 
vêpres : cela m'a fait comprendre, quelques instants, 
le plaisir qu'il y a d'être dévot... J'ai vu passer et 
repasser tout le personnel de l'église, depuis l'éclopé 
donneur d'eau bénite, affublé comme un personnage 
de Rembrandt, jusqu'au curé dans son camail de 
chanoine et sa chape de cérémonie. 

Tout ce retard a été cause de la contrariété que 
j"ai éprouvée de trouver pour aujourd'hui, en ren- 
trant, l'invitation d'aller dîner à Saint-Cloud. Elle y 
était depuis neuf heures du matin, avec une lettre de 
Vieillard. Je me suis pourtant remonté malgré ma 
fatigue et je m'en suis bien tiré. 

Mardi 28 juin. — Depuis que je suis de retour de 
Champrosay, je ne peux plus écrire ici ; il m'a fallu 
employer tous mes moments pour terminer les 
tableaux que j'avais promis; et depuis samedi 25, je 
suis retourné travailler à l'Hôtel de ville. J'ai fini, 
plus promptement que je ne l'aurais cru, le Christ en 
croix (1) pour Bocquet, la répétition du Christ au 

(1) Il existe de nombreuses variantes de ce sujet dans l'œuvre du 
maître. D'après le Catalogue fiouuut, il n'y a, se référant à la date du 



222 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

tombeau, du Belge (1) , pour Thomas, le Christ dor- 
mant pendant la tempête pour Grzymala (2). 

Je suis sorti aujourd'hui, vers deux heures, de mon 
travail où j'avais peint pour la première fois au pla- 
fond ; j'ai été voir la chapelle de Signol (3) à Saint- 
Eustache : c'est toujours la même chose que ce que 
font tous les autres. J'ai été ensuite chez Henry, pour 
la question de l'Institut (4), qui se présente fort mal. 

Mercredi 29 juin. — Musique délicieuse chez l'ai- 
mable princesse Marcellini. Le souvenir de la fantai- 
sie de Mozart, morceau grave et touchant au terrible, 

Journal, qu'une «toile — m. 74 c XO m. 60 c. — exposée auboulevard 
des Italiens en 1860. Elle appartenait alors à M. Davin. » M. Robaut 
ajoute, observation que confirme le Journal du maître : « En cette 
année 1853, Delacroix ne peint guère que des sujets religieux. » 

(1) Delacroix veut parler du comte de Géloès, d'Amsterdam. (Voir 
Catalogue Robaut, n° 1034.) 

(2) Voir Catalogue Robaut, n° 1219. 

(3) Emile Signol, peintre, né en 1804, élève de Gros, auteur de la 
Femme adultère. En 1849, il se présenta à l'Institut en même temps 
que Delacroix, mais il n'a été élu membre de l'Académie des beaux-arts 
qu'en 1860. Il est mort récemment. 

(4) Delacroix s'était déjà présenté quatre fois à l'Institut, et la der- 
nière fois, en 1849, on lui avait préféré Léon Cogniet. Sa lettre de can- 
didature en 1849 est curieuse. Après avoir énuméré les principales 
compositions qu'il a exécutées : Dante et Virgile, Massacres de Scio, 
le Christ au jardin des Oliviers, la Justice de Trajan, Y Entrée des croi- 
sés à Constantinople, Médée. les décorations du Luxembourg, du Palais- 
Bourbon, de la salle du Trône, YÉvèque de Liège, Marino Faliero, les 
Femmes d'Ad/er, il ajoutait ces quelques lignes, qui se passent aisément 
de commentaires : « C'est pour la quatrième fois que j'ai l'honneur de 
u me présenter aux suffrages de l'Académie. Cette insistance et le désir 
« très naturel de faire partie d'un corps illustre suffiront-ils pour faire 
« excuser l'infériorité de quelques-unes des productions que j'ai mention- 
» nées? J'éprouve une juste défiance en approchant d'une réunion qui 
u représente les traditions et les principes éternels qui ont ete ceux 
u du grand goût chez tous les artistes célèbres. ■ 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 223 

par moments, et dont le titre est plus léger que ne le 
comporte le caractère de morceau. Sonate de Beetho- 
ven déjà connue, mais admirable. Cela me plaît beau- 
coup sans doute, surtout à la partie douloureuse de 
l'imagination. Cet homme est toujours triste. Mozart, 
qui est moderne aussi, c'est-à-dire qui ne craint pas 
de toucher au côté mélancolique des choses, comme 
les hommes de son temps (gaieté française, nécessité 
de ne s'occuper que de choses attrayantes, bannir de 
la conversation et des arts tout ce qui attriste et rap- 
pelle notre malheureuse condition), Mozart réunit ce 
qu'il faut de cette pointe de délicieuse tristesse à la 
sérénité et à l'élégance facile d'un esprit qui a le 
bonheur de voir aussi les côtés agréables. Je me suis 
élevé contre leur ami R... qui n'aime pas Cimarosa, 
qui ne le sent pas, à ce qu'il dit, avec une certaine 
satisfaction de lui-même. Que Chopin est un autre 
homme que cela! Voyez, leur ai-je dit, comme il est 
de son temps, comme il se sert des progrès que les 
autres ont fait faire à son art ! Comme il adore Mozart, 
et comme il lui ressemble peu! Son ami Kiatkowski 
lui reprochait souvent quelques réminiscences ita- 
liennes, qui sentent, malgré lui, les productions 
modernes des Bellini, etc.. C'est une chose aussi qui 
me déplaît un peu... Mais quel charme! Quelle nou- 
veauté d'ailleurs! 

1 er juillet. — En commission chez M. Fould, pour 
l'Exposition universelle de 1855. 



224 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Samedi 2 juillet. — Travaillé ce matin à la figure 
de Y Abondance (l). Mme Cave à l'Hôtel de ville. 

A Saint-Cloud; ensuite M. Vieillard. — Chabrier 
venu tout à coup. 

Rencontré le soir Véron, qui m'a fait compliment 
et invité pour vendredi. Je suis rentré la tête tout 
échauffée. 

— Il y a à faire quelque chose sur le romantisme (2). 

— M. Meneval avait raconté à Vieillard, qui me 
le redit aujourd'hui, ce trait de l'empereur Napo- 
léon I er : il visitait un monument en construction dont, 
sans doute, il avait examiné les mémoires ; en pas- 
sant sur un sol couvert de dalles de marbre, il frappa 
du pied, et répétant avec une canne qu'il demanda, 
l'espèce d'expérience qu'il semblait faire, il demanda 
de quelle épaisseur était chaque dalle de marbre. Sur 
la réponse qui lui fut faite, il envoya chercher un 
ouvrier, et lui fit desceller, en sa présence, un des 
morceaux de marbre, qui fut trouvé de la moitié de 
l'épaisseur qui avait été annoncée. 

Mercredi 6 juillet. — J'ai été ce soir voir la prin- 
cesse Marcellini; par extraordinaire, elle était seule... 
son fils un peu malade. Elle a eu la bonté de ne me 
jouer que du Chopin, et tout admirable. Elle m'invite 
à dîner pour mercredi prochain. 

(1) C'était un dee principaux personnages au centre du plafond de 
l'Hôtel de ville. 

(2) Voir tome I, p. xxvm, xxix, xxx. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 225 

Jeudi 7 juillet. — Travail tous ces jours-ci au 
maudit plafond par une chaleur étouffante, qui me 
fait bénir mon étoile d'être né dans un climat où on 
n'éprouve ce martyre que quelques jours de l'année. 

Vendredi S juillet. — Dîné chez Véron, que j'avais 
rencontré il y a quelques jours sur le boulevard. Il 
m'avait complimenté sur mon article du Poussin. Jus- 
qu'à présent, j'ai récolté un assez grand nombre de 
compliments à cette occasion. Cela me payera-t-il de 
l'ennui que j'ai eu à le faire? 

Véron me demande des notes sur moi et quelques 
gens de ma connaissance, dont il se servirait pour 
des Mémoires sur ï époque de la Restauration (1). 

Adam (2) nous conte, entre autres traits de Cheru- 
bini, qui était inépuisable en boutades chagrines ou 
désobligeantes, qu'un graveur, ayant fait son portrait 
dans une médaille qu'il avait publiée, lui en apportait 
un certain nombre qu'il avait de reste, pensant qu'il 
en pourrait gratifier ses parents et amis ; il lui répond : 
« Je ne donne rien à mes parents et je n'ai pas 
d'amis. » 

J'ai, ce matin, été aune commission à l'instruction 
publique, pour renouveler l'enseignement du dessin. 

(1) Ce sont le» Mémoires d'un bourgeois de Paris. Dans un chapitre 
intitulé : La Peinture et la Musique sous la Restauration, le docteur 
Véron, qui avait été le condisciple de Delacroix, a donné une sorte d'au- 
tobiographie du grand peintre, d'après les notes dont il «st question 
ici. 

(2j Le compositeur Adolphe Adam (1803-1856). 

"• 15 



226 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Dimanche 10 juillet. — J'ai été, après mon travail, 
au Salon, pour examiner les tableaux, relativement à 
la distribution des médailles. Ce mode de les donner 
me paraît des plus vicieux. Tous ceux qui, comme 
moi, sont chargés de ce choix auront été frappés du 
même inconvénient. Il arrive presque toujours que 
chaque peintre qui me paraît mériter une troisième, 
une deuxième, ou une première médaille, l'a déjà 
obtenue. 

Voilà, par exemple, un homme qui a déjà eu la 
deuxième ; lui donnera-t-onla première parce qu'il mé- 
rite la deuxième qu'on ne peut pas lui donner? Il arrive 
ainsi qu'un artiste reçoit rarement une récompense 
pour celui de ses ouvrages qui la mérite davantage. 
G est au moment où il fait un chef-d'œuvre qu'on n'a 
rien à lui offrir pour le récompenser ou l'encourager. 
Celui qui fait bien deux fois a plus de mérite que celui 
qui fait bien une fois. Si les femmes donnaient la mé- 
daille, elles seraient de cet avis. Mlle Rosa Bonheur (1) 
a fait cette année un effort supérieur à tous ceux des 
années précédentes ; vous êtes réduit à l'encourager 
de la voix et du geste. M. Rodakowski, qui a fait un 
chef-d'œuvre cette année (2), est obligé de se consoler 
avec la médaille qu'il a obtenue l'année dernière pour 
un ouvrage inférieur. M. Ziem, avec sa Vue de 
Venise, se maintient à la hauteur de ses tableaux de 

(1) Delacroix fait allusion au tableau connu sous le nom du Marché 
aux chevaux, qui fut exposé au Salon de 1853. 

(2) Portrait de Mme Rodakowski, mère du peintre. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 227 

l'année dernière; mais il est interdit au jury de lui 
témoigner sa satisfaction (1). Par contre, voici une 
Annonciation de M. Jalabert (2), qui est un tableau 
de deuxième médaille. Or, M. Jalabert l'ayant obte- 
nue déjà, lui donnera-t-on la première, qui est une 
récompense supérieure au mérite de son tableau de 
cette année? Si vous êtes juste et si vous suivez le 
règlement, vous ne lui donnerez rien, et cependant 
il mérite quelque chose. Doit-on assimiler les artistes 
qui mettent au Salon à ces élèves de petites pensions, 
dans lesquelles le maître, pour encourager les parents 
encore plus que les élèves, donne des prix à tout 
le monde? Si le but des récompenses est de s'adres- 
ser à ce qui est supérieur dans une exposition, 
il faut récompenser tout ce qui s élève, mais dans 
la juste proportion du mérite de l'œuvre, et si l'ar- 
tiste présente dans son ouvrage la dose de talent 
qui lui attribue la troisième, la deuxième ou la pre- 
mière médaille, il est juste qu'il l'obtienne, quand 
même il l'aurait déjà obtenue; ce serait un meilleur 
moyen d'entretenir l'émulation et de donner quand 
même des récompenses, de telle sorte que tout 
homme doué d'une dose de talent raisonnable puisse 



(1) Ziem obtint cependant une médaille de première classe avec cette 
Vue de Venise, qui a pris place au Musée du Luxembourg. 

(2) Jalabert, peintre, élève de Delaroche. Théophile Gautier écrivait 
à propos de lui : « Le talent de cet artiste a quelque chose de tendre et 

« de délicat, de féminin qui charme et vous empêche de lui désirer plus 
« de force. Ce n'est pas qu'il ne puisse s'élever à la vigueur lorsqu'il le 
« veut, mais sa vraie nature est la grâce. » 



228 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

se flatter d'arriver aux récompenses à son tour. 

Mardi 16 août. — Jenny partie pour Dieppe; elle 
me manque fort ici. 

Dimanche 28 août. — Tous ces jours derniers, tra- 
vaillé à l'Hôtel de ville; j'achève le plafond. Aujour- 
d hui, je suis resté à la maison jusqu'à midi et demi. 
Avancé le petit Christ portant sa croix et le Berli- 
chingen ou Weislingen. 

A une heure, à la distribution de l'Ecole gratuite. — 
Revenu avec Fleury (1). . . La chaleur est tombée tout 
à fait. Le jour où je l'ai vu, quelques jours avant 
l'élection, et où il m'a avoué qu'il ne votait pas pour 
moi, ce n'étaient que protestations pour la prochaine 
fois; aujourd'hui, le voilà planté là avec tous les hon- 
neurs de la guerre, membre s'il en fut, professeur, etc. ; 
il n'a plus qu'une faible estime pour les infortunés qui 
sont encore sur le terrain de tout le monde. 

Le soir, j'ai été voir Britannicus et YÉcole des 
maris, et tous les deux m'ont enchanté. Beauvallet 
a été très bon dans Burrhus ; j ai trouvé là avec plai- 
sir Thierry (2). 

Vendredi 2 septembre. — Dîné chez Véron; je lei 
avais rapporté ses épreuves. 

(1) Robert-Fleury avait succédé, en 1850, à Granet comme membre 
de l'Académie des beaux-arts. 

(2} Delacroix était lié avec Edouard Thierry, qui avait écrit des Salons 
successifs assez favorables au peintre. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 220 

Lundi 26 septembre. — Plafond de Saint-Sulpice. 
— Samson et Dalila (1). 

Dessins d'après des costumes et armures pour la 
Jérusalem. — Les deux Marocains. — Le Christ por- 
tant sa croix (2). — Tableau deBeugniet (Berlichin- 
(jen). — Lion (id.). — Christ dans le bateau. 

Mercredi 28 septembre. — Sept heures du matin, 
en me levant. — On ne se figure pas à quel point la 
médiocrité abonde : Lefuel (3), Baltard, mille exem- 
ples, qui se pressent, de gens chargés de grosses 
affaires dans les arts, dans le gouvernement, dans les 
armées, dans tout. Ce sont ces gens-là qui enrayent 
partout la machine lancée par les hommes de talent. 
Les hommes supérieurs sont naturellement novateurs. 
Ils arrivent et trouvent partout la sottise et la médio- 
crité qui tient tout dans sa main, et qui éclate dans 
tout ce qui se fait. Leur impulsion la plus naturelle 
les jette à redresser, à tenter des routes nouvelles, 
pour sortir de cette platitude et de cette sottise. S'ils 
réussissent et qu'ils finissent par avoir le dessus sur 
les routines, ils ont pour eux, à leur tour, les inca- 
pables, qui se font un mérite d'outrer leurs pratiques, 
et qui gâtent encore tout ce qu'ils touchent. Après ce 

(1) Cette toile fut exécutée en 1854. « Elle était en 1875 chez le 
peintre Daubigny, qui l'avait payée de cinq à six mille francs. » (V. Cata- 
logue Robaut, n° 1238.) 

(2) Voir Catalogue Robaut, n " 1313 et 1404. 

(3) Lefuel était alors architecte du château île Fontainebleau. Après 
la mort de Visconti, en 1854, il fut chargé d'achever le nouveau Louvre. 



230 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

mouvement, qui porte les novateurs à sortir de l'or 
nière tracée, vient presque toujours celui qui les 
porte, à la fin de leur carrière, à retenir l'impulsion 
indiscrète qui va trop loin et qui ruine par l'exagéra- 
tion ce qu'ils ont inventé. Ils se prennent à vanter ce 
qu'ils ont été cause qu'on a abandonné, en voyant le 
triste usage qu'on fait des nouveautés qu'ils ont lan- 
cées dans le monde. Peut-être y a-t-il un secret mou- 
vement dégoïsme qui les porte à régenter à ce point 
leurs contemporains, que personne ne puisse qu'eux- 
mêmes toucher à ce qui leur paraît critiquable? Ils 
sont médiocres par ce côté ; cette faiblesse leur fait 
jouer souvent un rôle ridicule et indigne de la consi- 
dération qu ils ont acquise. 

Champrosay . — Jeudi 6 octobre. — Parti pour 
Champrosay à onze heures. J'ai eu cette fois deux 
fiacres pour me transporter et faire transporter mes 
bagages ; moyen préférable et plus économique que 
celui de la voiture du commissionnaire. 

J'étais souffrant depuis plus dune semaine. 
Dimanche, j'ai pris un froid aux oreilles qui m'a donné 
des douleurs dont je souffre encore : c'était pendant 
mon équipée du Jardin des Plantes. J'ai pu dire, en 
arrivant comme Tancrède, ce que je dis toujours 
en arrivant ici : 

Qu'avec ravissement je revois ce séjour ! 

Avant dîner, le temps était fort beau, contre son 



J0UL1XAL D'EUGENE DELACROIX. 231 

habitude ; j'ai fait un grand tour de foret au dé- 
triment de ma chaussure et de mon pantalon. Pris 
par l'allée qui mène au chêne Prieur; mais, à moitié 
chemin, pris F allée qui descend vers le milieu, pour 
tomber sur la grande route qui croise celle de l'Ermi- 
tage. Sentiment délicieux de la solitude et de l'indé- 
pendance, en rentrant dans mon ermitage et en 
m attablant... Je l'ai bien éprouvé le lendemain, et 
j'espère quil sera ainsi tout le temps que je serai ici. 

Vendredi 1 octobre. — Grande promenade dans le 
jardin. Ravi par les odeurs de fleurs et du raisin. 
Mais étant remonté dans une situation paresseuse, 
elle s'est prolongée toute la journée que je suis resté 
à lire le Spectateur, à dormir, à le reprendre. 

Le soleil s'était montré dans la journée, et j'ai eu 
l'esprit d'attendre qu'il fût passé, pour me mettre en 
route, vers trois heures seuLement, ou deux heures. 
Une pluie battante m'a pris dans la forêt; heureuse- 
ment, elle s'est calmée au moment où j allais rentrer, 
et j ai continué par une allée que je n'avais jamais 
prise, partant de ce même centre qui va au chêne 
Prieur et à l'allée descendante, mais plus à droite, et 
remplie de bruyères. Remonté ensuite au chêne, etc. 

Rentré avec appétit, ce qui est le grand point pour 
que la digestion se fasse convenablement. Dîné dans 
mon atelier, où je suis mieux pour cela, et arpenté 
toute la soirée le logement en tous sens, car la pluie 
et l'obscurité rendent toute sortie bien difficile, le soir. 



232 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Samedi 8 octobre. — J'ai lu hier l'excellent passage 
du Spectateur sur la vieillesse. Je me réserve de le 
copier tout entier. 

Je crois me rappeler qu'il met au premier rang 
des avantages qu'elle nous donne sur la jeunesse, 
la tranquillité. Effectivement, c'est là le véritable 
bien dont le vieillard doit jouir, s'il vit selon l'état 
où il est arrivé. Quoiqu'on dise que la vieillesse est 

I âge de l'ambition, ce ne peut être que celui d'une 
ambition légitime ou facile, en comparaison, à satis- 
faire. En effet, quand on voit un homme mûr aspirer 
aux honneurs, ce ne peut être, à moins de folie com- 
plète de sa part, qu'à ceux auxquels il a le droit d'es- 
pérer comme étant la suite des avantages qu'il a su 
déjà se faire et de la position qu'il a prise par les tra- 
vaux de toute sa vie. Certes, on ne se fait pas une 
carrière à cinquante ans. On goûte alors les fruits de 
celle qu'on s'est faite; les honneurs vont trouver 
naturellement celui qui possède déjà la considération. 

II faut donc au vieillard, je ne dirai pas dans la pour- 
suite, ce mot sent encore trop la jeunesse, mais dans 
la recherche calme des prérogatives auxquelles il a 
droit, la même tranquillité que je regarde comme le 
souverain bien à cet âge. Que si la fortune n'a pas 
favorisé les efforts de la jeunesse, car je ne parle 
toujours ici que de celui qui a fait preuve de mérite 
ou de constance, si la position est médiocre, une 
longue habitude de cette médiocrité doit la lui rendre 
moins pénible, de même que la perspective de la con- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 233 

tinuation du même état jusqu à la fin de sa vie. 

Est-il rien de plus ridicule que de s'agiter dans 
l'âge où tout invite, où tout force au repos? d'être le 
compétiteur de gens doublement encouragés par la 
force de 1 âge et par l'intérêt qui s'attache à la jeu- 
nesse? L'homme de mérite que les circonstances n'ont 
pas servi, doit jouir encore, dans la situation où il 
voit s'achever ses jours, du calme que cette situation 
comporte; et il n'y a que la misère qui puisse rendre 
cette condition intolérable; et ceci ne s adresse pas 
à ceux qui seraient, par un hasard fort rare et malgré 
de notables qualités, tombés dans un état si bas. 
C'est de la force d'âme alors, et une force bien 
rare, qui serait nécessaire à cet infortuné, pour 
faire tête au malheur. Chez celui-là, il y aurait 
encore lieu à tirer des consolations du sentiment 
de son propre mérite et de l'injustice de la fortune. 

La jeunesse voit tout devant elle et veut aspi- 
rer à tout; c'est ce qui fait son inquiétude et son 
agitation continuelles. L'idée du repos est aussi 
incompatible avec cet âge que celle de l'agitation l'est 
pour la vieillesse. Le vieillard, au contraire, serait 
inexcusable d'entretenir cette agitation fiévreuse. Il a 
mesuré ses forces et il connaît le prix du temps ; il 
sait celui qu'il lui faudrait pour parvenir à un but in- 
certain. Il faut, à son âge, avoir atteint celui auquel 
on tendait, et non pas remettre encore en question 
quel sera l'avenir. Ce sont toutes ces raisons qui 
doivent le porter au calme et lui faire tirer de la posi- 



234 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

tion telle quelle quil s est acquise, tout le fruit 
quelle comporte raisonnablement. 

Samedi 8 octobre. — Il faut mettre ici mon aven- 
ture de la forêt. Parti vers une heure et demie, après 
avoir travaillé, je suis passé sans m'en apercevoir 
dans le grand Senart; tous les poteaux sont repeints 
pour les menus plaisirs de Fould, qui a fait restaurer 
la faisanderie. J'ai donc erré, pendant près de cinq 
heures, dans les marécages de la forêt, car je ne 
marchais que dans une boue grasse et glissante, sans 
savoir où j allais. Un bonhomme que j'ai rencontré 
dans le moment le plus embarrassant m'a aidé à me 
retrouver, et je suis revenu par Soisy à cinq heures 
et demie, assez fatigué, mais très heureux de n'avoir 
pas éprouvé le désagrément de coucher dans la forêt. 

Dimanche 9 octobre. — Peint le Christ dans la 
barque (1), d'après mon ancienne esquisse, jusqu'à 
deux heures. 

Sorti vers la partie de Draveil. Fait un grand tour 
en contournant la forêt, et revenu par les environs 
du chêne Prieur. Je me porte mieux : j'espère grande- 
ment en ce petit séjour pour me remettre tout à 
fait. 

J écris à la cousine : 

« La rareté des visites que je fais en ce lieu me le 

(1) Voir Catalogue F.ebaut, a 05 1214 à 1220. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 285 

fait trouver charmant, quand j y reviens. Le secret 
du bonheur n'est pas de posséder les choses, mais d'en 
jouir; je serais certes moins heureux d'être le maître 
d'un grand château où je m'ennuierais et où je serais 
ennuyé par les autres. Mais ceux qui n'aiment pas la 
solitude ne peuvent sentir le plaisir que j'éprouve à 
être roi dans une bicoque ! La liberté, mais des loi- 
sirs occupés, l'esprit en travail sans cesse font trou- 
ver enchanteurs tous les sites et tous les temps pos- 
sibles. Pendant ces jours de pluie, je n'ai pas été 
ennuyé jusqu'à présent. » 

Lundi 10 octobre. — Surpris ce matin, pendant 
que j'étais en train de peindre, par Mme Villot, 
Mme Halévy, Halévy (1), ses enfants, Georges et le 
frère de Mme Villot. Cette invasion dans ma cabane 
m'a désagréablement surpris et m'a laissé à la fin très 
satisfait. 

J'ai dîné aujourd'hui chez Mme Villot et demain 
chez Halévy. 

Travaillé beaucoup le fond de la Sainte Anne (2) 
sur un dessin d'arbres d'après nature, que j'ai fait 

(1) Malgré ses relations mondaines avec Halévy, Delacroix conservait 
toute sa liberté d'appréciation à son égard. Nous avons cité dans notre 
Etude le fragment de lettre dans lequel Delacroix donne son opinion sur 
la Juive. Il y félicite le chanteur Mourrit d'avoir « répandu de l'intérêt 

« sur une pièce comme la Juive qui en a grand besoin, au milieu de 

« ce ramassis de friperies qui est si étranger à 1 art » . 

(2) Ce tableau est connu sous le nom A' Education de la Vierge. 
L'idée première lui en vint à Nohant chez George Sand, et sa correspon- 
dance relate les circonstances dans lesquelles il le fit. (Voir Catalogue 
Robaut, n° 1193.) 



236 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

dimanche, sur la lisière de la forêt vers Draveil. 

Travaillé au Christ dans la barque, de Petit (1). 

Vers deux heures, charmante promenade vers les 
carrières de Soisy. Revenu par le chêne Prieur et 
1 allée de l'Ermitage. Beaux effets au chêne Prieur, 
qui se détachait entièrement en ombre sur lallée 
claire et fuyante. 

La conversation de ces oisifs est bien ennuyeuse, 
quand ils se lancent dans les chevaux, les spectacles; 
des discussions qui durent une heure sur une bride, 
une selle, etc. 

Faire un Dictionnaire des arts et de la peinture (2) : 
thème commode. Travail séparé pour chaque article. 

Autorités. — La peste pour les grands talents et 
la presque totalité du talent pour les médiocres. Elles 
sont des lisières qui aident tout le monde à marcher, 
quand on entre dans la carrière, mais elles laissent à 
presque tout le monde des marques ineffaçables. Les 
gens comme Ingres ne les quittent plus. Ils ne font 
pas un pas sans les invoquer. Ils sont comme des gens 
qui mangeraient de la bouillie toute leur vie; ainsi de 
suite. 

(1) Le Christ sur le lac de Ge'ne'zareth. (Voir Catalogue fiobaut, 
n° 1214 à 1220.) 

(2) Nous trouvons dans un fragment d'album publié dans le livre de 
M. Piron le passage suivant : « Le titre de dictionnaire est bien ambi- 
« tieux pour un ouvrage sorti de la tète d'une seule personne et n'em- 
« brassant naturellement que ce qu'il est possible à un homme d'embrasser 
« de connaissances; si l'on ajoute à cela que ses connaissances sont loin 
« d'être complètes et sont même très insuffisantes en ce qui touche un 
« nombre considérable d'objets importants qui ressortent de la matière 
« traitée. » [Eugène Delacroix, sa vie et son œuvre.) 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 237 

— Dumas, ce matin, commence ainsi l'analyse de la 
pièce àAntony, dans la Presse: « Cette pièce a donné 
lieu à de telles controverses, que je demande la per- 
mission de ne pas l'abandonner ainsi ; d'ailleurs, non 
seulement c'est mon œuvre la plus originale, mon 
œuvre la plus personnelle, mais encore c'est une de 
ces œuvres rares qui ont une influence sur leur 
époque. » 

Dîné chez Halévy, à Fromont (1); je suis toujours 
sourd comme un pot : heureusement que l'indisposi- 
tion va changeant de côté et se porte tantôt à droite, 
tantôt à gauche. Il y avait là Viegra, Vatel, l'ancien 
directeur des Italiens, etc. Comment entretiendront- 
ils cette magnifique habitation?... Hier, le général 
Parchappe (2) répondait à mon admiration pour ce 
beau lieu, en disant que la maison était pitoyable, et 
qu'il fallait la rebâtir pour la rendre habitable. 

Mercredi 12 octobre. — Dîné chez Mme Barbier. 
Mme Villot revenue le soir; j'ai parlé imprudem- 
ment, avec certains regrets, des restaurations des 
tableaux du Musée : le grand Véronèse, que ce mal- 
heureux Villot a tué sous lui (3), a été un texte sur 
lequel je n'ai pas trop insisté, en voyant avec quelle 

(1) Commune de Ris-Orangis, près de Corbeil. 

(2) Le général de division Parchappe avait fait les campagnes du 
premier Empire, puis les campagnes d'Afrique de 1839 à 1841. Mis à la 
retraite en 1851, il s'était fait nommer député au Corps législatif. 

(3) Il s'agit ici des lamentables restaurations que M. Villot fit subir à 
certaines toiles du Musée du Louvre. 



238 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

chaleur elle défendait la science de son mari. Elle ne 
lui trouve probablement que cette qualité, et elle 
l'en pare comme de raison. Elle ma dit qu'en fait de 
restauration, il ne se donnait pas un coup de pinceau, 
à moins que M. Villot ne prit lui-même la palette. 
Grande recommandation, à ce qu'on peut croire! 

Dans la journée, travaillé un peu mollement, et 
pourtant avec succès, à la petite Sainte Anne. Le 
fond refait sur des arbres que j'ai dessinés il y a deux 
ou trois jours, à la lisière de la forêt vers Draveil, a 
changé tout ce tableau. Ce peu de nature prise sur 
le fait, et qui pourtant s'encadre avec le reste, lui a 
donné un caractère. J'ai repris également pour les 
figures, les croquis faits à Nohant d'après nature, 
pour le tableau de Mme Sand. J'y ai gagné de la naï- 
veté et de la fermeté dans la simplicité. 

De l emploi du modèle. — G est cet effet qu'il faut 
obtenir de l'emploi du modèle et de la nature en 
général ; c'est aussi la chose la plus rare dans la 
plupart des tableaux où le modèle joue un grand rôle. 
Il tire tout à lui, et il ne reste plus rien du peintre. 
Chez un homme très savant et très intelligent à la 
fois, son emploi bien entendu supprime, dans le 
rendu, les détails que le peintre, qui fait d'idée, 
prodigue toujours trop, de peur d'omettre quelque 
chose d'important, et qui empêche de toucher fran- 
chement et de mettre dans tout leur jour les détails 
vraiment caractéristiques. Les ombres, par exemple, 
sont toujours trop détaillées dans la peinture faite 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 239 

d'idée, dans les arbres particulièrement, dans les 
draperies, etc. 

Rubens est un exemple remarquable de l'abus des 
détails. Sa peinture, où l'imagination domine, est 
surabondante partout; ses accessoires sont trop faits ; 
son tableau ressemble à une assemblée où tout le 
monde parle à la fois. Et cependant, si vous comparez 
cette manière exubérante, je ne dirai pas à la séche- 
resse et à l'indigence modernes , mais à de trè6 
beaux tableaux où la nature a été imitée avec so- 
briété et plus d exactitude, vous sentez bien vite que 
le vrai peintre est celui chez lequel limagination 
parle avaut tout. 

Jenny me disait hier, avec son grand bon sens, 
quand nous étions dans la forêt et que je lui vantais 
la forêt de Diaz, « que l'imitation exacte n en était 
que plus froide », et c'est la vérité! Ce scrupule 
exclusif de ne montrer que ce qui se montre dans 
la nature rendra toujours le peintre plus froid que 
la nature qu'il croit imiter; d'ailleurs, la nature 
est loin d'être toujours intéressante au point de vue 
de l'effet de l'ensemble. Si charme détail offre 
une perfection, que j appellerai inimitable, en re- 
vanche la réunion de ces détails présente rarement 
un effet équivalent à celui qui résulte, dans 1 ouvrage 
du grand artiste, du sentiment de l'ensemble et de la 
composition (1). C'est ce qui me faisait dire tout à 

[V) Nous avons tenté dans notre Etude de résumer les idées du maitre 
sur ce point intéressant d'esthétique. Ce passage et tout ce qui suit con- 



240 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

l'heure que, si l'emploi du modèle donnait au tableau 
quelque chose de frappant, ce ne pouvait être que 
chez des hommes très intelligents : en d'autres termes, 
qu'il n'y avait que ceux qui savent faire de l'effet, 
en se passant du modèle, qui puissent véritablement 
en tirer parti, quand ils le consultent. 

Que sera-ce d'ailleurs, si le sujet comporte beau- 
coup de pathétique? Voyez comme, dans de pareils 
sujets, Rubens l'emporte sur tous les autres! Comme 
la franchise de son exécution, qui est une conséquence 
de la liberté avec laquelle il imite, ajoute à l'effet qu'il 
veut produire sur l'esprit!... Voyez cette scène inté- 
ressante, qui se passera, si vous voulez, autour du lit 
d'une femme mourante : rendez, s'il est possible, sai- 
sissez par la photographie, cet ensemble ; il sera dé- 
paré par mille côtés. C'est que, suivant le degré de 
votre imagination, la scène vous paraîtra plus ou 
moins belle ; vous serez poète plus ou moins, dans cette 
scène où vous êtes acteur ; vous ne voyez que ce qui 
est intéressant, tandis que l'instrument aura tout mis. 

Je fais cette observation et je corrobore toutes celles 
qui précèdent, c'est-à-dire la nécessité de beaucoup 
d'intelligence dans l'imagination, en revoyant les cro- 
quis faits à Nohant pour la Sainte Anne : le premier, 
fait d'après nature, est insupportable, quand je 
revois le second, qui pourtant est presque le calque 
du précédent, mais dans lequel mes intentions sont 

stituent l'un des morceaux les plus importants sur lesquels nous nous 
soyons appuyé. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 241 

pins prononcées et les choses inutiles éloignées, en 
introduisant aussi le degré d'élégance que je sentais 
nécessaire pour atteindre à l'impression du sujet. 

Il est donc beaucoup plus important pour l'artiste 
de se rapprocher de l'idéal qu'il porte en lui, et qui 
lui est particulier, que de laisser, même avec force, 
l'idéal passager que peut présenter la nature, et elle 
présente de telles parties ; mais encore un coup, c'est 
un tel homme qui les y voit, et non pas le commun 
des hommes, preuve que c'est son imagination qui 
fait le beau, justement parce qu'il suit son génie. 

Ce travail d'idéalisation se fait même presque à 
mon insu chez moi, quand je recalque une composition 
sortie de mon cerveau. Cette seconde édition est tou- 
jours corrigée et plus rapprochée d'un idéal néces- 
saire; ainsi, il arrive ce qui semble une contradiction 
et qui explique cependant comment une exécution 
trop détaillée comme celle de Rubens, par exemple, 
peut ne pas nuire à l'effet sur l'imagination. C'est sur 
un thème parfaitement idéalisé que cette exécution 
s'exerce; la surabondance des détails qui s'y glissent, 
par suite de l'imperfection de la mémoire, ne peut 
détruire cette simplicité bien autrement intéressante 
qui a été trouvée d'abord dans l'exposition de l'idée, 
et, comme nous venons de le voir à propos de Rubens, 
la franchise de l'exécution achève de racheter l'incon- 
vénient de la prodigalité des détails. Que si, au 
milieu d'une telle composition, vous introduisez une 
partie faite avec grand soin d'après le modèle, et si 

II. iQ 



242 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

vous le faites sans occasionner un désaccord complet, 
vous aurez accompli le plus grand des tours de force, 
accordé ce qui semble inconciliable ; en quelque 
sorte, c'est 1 introduction de la réalité au milieu d'un 
songe; vous aurez réuni deux arts différents, car l'art 
du peintre vraiment idéaliste est aussi différent de ' 
celui du froid copiste que la déclamation de Phèdre 
est éloignée de la lettre d'une grisette à son amant. 
La plupart de ces peintres, qui sont si scrupuleux 
dans l'emploi du modèle, n'exercent la plupart du 
temps leur talent de le copier avec fidélité que sur 
des compositions mal digérées et sans intérêt. Ils 
croient avoir tout fait, quand ils ont reproduit des 
têtes, des mains, des accessoires imités servilement 
et sans rapport mutuel. 

— Fait une promenade avec Jenny vers le chêne 
Prieur. Sortis par la lisière de la forêt et revenus par 
la grande allée. Ces bruyères, ces fougères, cette 
herbe fine et verte rappelaient à la pauvre femme son 
pays et sa jeunesse. 

— Sur Y imitation de la nature, ce grand point de 
départ de toutes les écoles et sur lequel elles se 
divisent profondément, aussitôt qu'elles l'interprètent, 
toute la question semble réduite à ceci : l'imitation 
est-elle faite en vue de plaire à l'imagination ou de 
satisfaire simplement une sorte de conscience d'une 
singulière espèce, qui consiste, pour l'artiste, à être 
content de lui quand il a copié, aussi exactement que 
possible, le modèle qu'il a sous les yeux? 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 243 

Jeudi 13 octobre. — Travaillé beaucoup au Christ 
dormant dans la tempête, pour Petit (1). Sorti vers 
trois heures et fait une longue course dans la forêt, 
dans les coupes des enviions du chêne d'Antain. 

Vendredi 14 octobre. — C'était aujourd'hui la 
corvée de R... à Paris. Je suis parti le matin chez 
Mme Villot pour m'excuser de lui avoir manqué de 
parole hier; elle m'a parlé de la situation de H. V... 

Impossibilité de voyager dans ces maudits chemins 
de fer sans être assassiné parla conversation. J'y ai 
trouvé un personnage que j'ai vu autrefois chez 
Mme Marliani, et que j'avais déjà rencontré dans 
cette maudite voiture... Bavardages sans fin sur le 
gothique, etc. 

En revenant, de même, mon confrère Chevalier, 
que je révère, m'a trouvé dans l'omnibus et reconduit 
jusqu'à Ris. J'étais obligé de me tourner vers lui, 
pendant que je mourais d'envie de voir le paysage : 
il m'a gâté tout le plaisir de mon retour. J'étais encore 
destiné à une autre rencontre : Mme Villot, son frère, 
ses frères, que sais-je? étaient allés au-devant du cher 
M. Villot ; il a fallu poliment remonter avec eux. 

Samedi 15 octobre. — Dîné chez Mme Villot. Il a 
été question de peinture à l'huile d'olive. 

Si cette invention eût été faite il y a trente ans, 

(1) Francis Petit, l'expert bien connu, qui figure au testament de 

Di_l;uToix. 



244 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

ainsi que celle du daguerréotype, peut-être ma car- 
rière eût-elle été pins remplie. La facilité de peindre 
à chaque instant, sans avoir l'ennui de palette, en- 
suite l'instruction que donne le daguerréotype à un 
homme qui peint de mémoire, sont des avantages 
inestimables. 

Dimanche 16 octobre. — Achevé ou presque 
achevé le Weislinqen. Promenade vers Soisy par la 
forêt. Vu les derrières du parc Vandeuil (actuel) : il 
y a des effets superbes. — Plus loin, en remontant, 
j'ai dessiné un site superbe. 

Lu un article des Mémoires de Dumas sur Trou- 
ville, où il y a des choses charmantes... Que manque- 
t-il à ces gens-là? du goût, du tact, l'art de choisir 
dans tout ce qui leur vient et celui de savoir s'arrêter 
à propos. Il est probable qu'ils ne travaillent pas ; 
leur suffirait-il de travailler, pour acquérir ce qui leur 
manque?... Je ne le crois pas. 

Lundi 17 octobre. — Après une journée de travail 
et un peu, je crois, de sommeil, parti tard vers Soisy. 
La pluie a détrempé les routes. J'ai fait le croquis du 
lavoir au soleil couchant. Descendu dans la ruelle où 
j'avais une fois trouvé un chat charmant. Rencontré 
Bayvet en revenant. Voilà un homme à l'ancienne 
mode, à la mienne : il était pataugeant sur la route 
comme moi, et visitant ses travaux; il portait de vieux 
habits dont son domestique ne voudrait certes pas ; son 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 2V5 

pantalon était retroussé de peur de la crotte. C'est 
aiusi qu'on faisait quand on désirait ne pas se gêner 
chez soi ou à la campagne. M. X... ou M. Y..., enfin 
tel sot à la moderne, serait bien malheureux d être 
rencontré dans l'équipage où le pauvre Bayvet se pro- 
menait tranquillement avec la conscience tranquille 
de ses cent mille livres de revenu, au milieu de tout 
cela. 

J'éprouve tous les jours, et particulièrement quand 
il fait du soleil, un charme pénétrant en ouvrant ma 
fenêtre ; il y a dans le spectacle de la tranquillité de 
la nature un attrait plus particulier encore pour 
l'homme qui vieillit et qui apprécie la tranquillité et le 
calme. Il me semble que ce spectacle est fait pour 
moi. Une ville ne peut rien offrir de semblable : par- 
tout l'agitation qui ne convient qu'à la sotte jeunesse. 

— J'écris à Piron : 

« Je ue voulais venir ici que pour cinq ou six jours ; 
en voilà bientôt quinze que j'y suis, et je ne pense pas 
à revenir. La campagne m'est nécessaire de temps en 
temps. Comme j'y travaille, elle ne m'assomme pas, 
comme ceux qui se condamnent à y passer six mois 
de suite. Les gens du monde y vont mécaniquement 
au mois de juillet, et ils en reviennent en décembre; 
moi, j'y vais quinze jours de temps en temps et de loin 
en loin. Plus il y a longtemps que je n'y ai été, plus 
j'en jouis; j'aime aussi à y mener une vie opposée à 
celle de Paris; j'abhorre les visites et les dérange- 
ments des voisins... Cette nature que je vois rarement 



£iG JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

me parle alors et me renouvelle. Une promenade 
dans la forêt, après que j'ai consacré ma matinée au 
travail, est un véritable délice, mais il faut absolu- 
ment faire quelque chose. » 

— Toujours sur l emploi du modèle et sur l'imita- 
tion. 

Jean-Jacques dit avec raison qu'on peint mieux 
les charmes de la liberté quand on est sous les ver- 
rous, qu'on décrit mieux une campagne agréable 
quand on habite une ville pesante et qu'on ne voit le 
ciel que par une Incarne et à travers les cheminées. 
Le nez sur le paysage, entouré d'arbres et de lieux 
charmants, mon paysage est lourd, trop fait, peut- 
être pins vrai dans le détail, mais sans accord avec le 
sujet. Quand Courbet a fait le fond de la femme qui 
se baigne, il l'a copié scrupuleusement d'après une 
étude que j'ai vue à côté de son chevalet. Rien n'est 
plus froid; c'est un ouvrage de marqueterie. Je n'ai 
commencé à faire quelque chose de passable, dans 
mon voyage d'Afrique, qu'au moment où j'avais assez 
oublié les petits détails pour ne me rappeler dans mes 
tableaux que le côté frappant et poétique; jusque-là, 
j'étais poursuivi par l'amour de l'exactitude, que le 
plus grand nombre prend pour la vérité. 

— J ai travaillé toute la journée parla pluie à la 
petite Sainte Anne, et j'ai fait une esquisse du Soleil 
couchant que j'ai dessiné hier, au lavoir. 

Petit tour avant dîner, malgré les mauvais chemins 
dans la forêt, le long de Bayvet, avec ma bonne et 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 2V7 

pauvre Jenny(]), dont la santé paraît meilleure et 
m'enchante... Quel profond bon sens dans cette fille 
de la nature, et quelle vertu au fond de ses préjugés 
les plus singuliers ! 

J'avais refusé le dîner de Mme Villot; j'ai été la 
joindre et sa société, comme elle était au dessert, et 
uous avons achevé la soirée chez Mme Barbier. J'ai 
ri aux larmes presque tout le temps, aussi bien de ce 
que je lui disais que de ce qu'elle me répondait. Elle 
m'a raconté l'aventure de son ami Chevigné, qui 
vient un de ces jours derniers pour la voir, et qui 
trouve dans le chemin de fer cet être antipathique 
qui se trouvait venir aussi chez elle et qu'il voyait par 
conséquent sans cesse à ses côtés ou devant lui tout 
le temps, y compris la voiture qui devait les ramener 
du chemin de fer chez elle. 

Le livre de Yéron (2) était là sur la table... Une 
femme qui n'est pas sotte, et qui est là, le trouve 
ennuyeux ; c'est une façon d exprimer qu'il lui a 
déplu, et il déplaira à la moindre personne qui a 
quelque notion de ce que c'est qu'une chose passable. 
Nulle philosophie (grand article sur ce mot à propos 
des arts en général : sans cette philosophie que j'en- 
tends, nulle durée pour le livre ou pour le tableau, 
ou plutôt nulle existence); ce tas d'anecdotes, les 

(1) On sait que Delacroix laissa par testament à Jennj Le Guillou 
une somme de cinquante mille francs, en outre de ce qui serait à sa 
convenance dans son mobilier, et du beau portrait qu'elle-mcuie lé^ua à 
sa mort au Musée du Louvre. 

-, Mémoires d'un bourgeois de Paris. 



248 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

unes intéressantes, les antres niaises et dignes d'amu- 
ser des laquais; des nomenclatures, des répétitions 
textuelles de pièces historiques, qui sont partout, 
pour qui veut les y aller chercher, ne constituent pas 
un livre. C'est une anonyme réunion de pièces de 
toutes couleurs, auxquelles il a ôté la couleur en les 
ajustant... Quoi! pas une réflexion pour souder un 
fait à un autre, ou plutôt quelles réflexions!... Car je 
me trompe : il met du sien de temps en temps; mais 
quelle vulgarité ! Le pauvre homme a donné préma- 
turément sa mesure. Après avoir pris la peine de 
nous ôter la pensée qu'il était capable d'écrire quel- 
que chose qui eût le sens commun, il s'amuse même 
à détruire ce faible prestige qui l'entourait, à savoir 
qu'il avait quelque capacité pour les affaires, et que 
son savoir-faire du moins l'avait conduit à la fortune. . . 
Point du tout; il établit que toutes ses combinaisons 
pour faire ses affaires ont été déjouées par le hasard, 
et que c'est le même hasard qui l'a fait réussir sou- 
vent par les moyens les plus inattendus et les plus 
opposés à ses prévisions. 

Je n'ai, dans le jugement que je porte, nulle ani- 
mosité; au contraire, je l'aime beaucoup, malgré ses 
airs cavaliers ; mais ils sont inséparables du parvenu. 
Je crois qu'il perdra beaucoup à ce livre malencon- 
treux. Il gagnait beaucoup, au contraire, à ne pas le 
publier, mais à laisser croire qu'il s'en occupait. Il 
confirme malheureusement tout ce que les gens plus 
fins que le vulgaire pouvaient augurer de lui... Je l'ai 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 249 

toujours pensé plus important par son air que par 
ses qualités réelles. 

Un certain tact m'a rarement trompé; j'écrivais 
ici, il y a quelque temps, sur la quantité des hommes 
médiocres ; mais que de degrés encore dans la médio- 
crité! En voici un de la dernière catégorie! .l'entends 
parmi ceux qui se piquent d'oeuvres d'esprit. 11 sert à 
faire voir la valeur de ceux qui sont des chefs de bande, 
comme Dumas, par exemple, dont il est tant ques- 
tion depuis quelques jours. Mis en regard de Véron, 
Dumas paraît un grand homme, et je ne doute pas 
que ce ne soit son opinion à lui-même; mais qu'est-ce 
que Dumas et presque tout ce qui écrit aujourd'hui, en 
comparaison d'un prodige tel que Voltaire, par 
exemple? Que deviennent, à côté de cette merveille 
de lucidité, d'éclat et de simplicité tout ensemble, 
ce bavardage désordonné, cet alignement sans fin de 
phrases et de volumes semés de bonnes et de détes- 
tables choses, sans frein, sans loi, sans sobriété, sans 
ménagement pour le bon sens du lecteur! Celui-là 
donc est médiocre dans l'emploi de facultés qui sont 
pourtant au-dessus de l'ordinaire; ils se ressemblent 
tous... La pauvre Aurore (1) elle-même lui donne la 
main pour des défauts analogues, à côté de qualités 
de beaucoup de valeur. Ils ne travaillent ni l'un ni 
l'autre, mais ce n'est pas par paresse. Ils ne peuvent 
pas travailler, c'est-à-dire élaguer, condenser, résu- 

(1) George Sand. 



£30 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

mer, mettre de Tordre. La nécessité d'écrire à tant la 
page est la funeste cause qui minerait de plus robustes 
talents encore. Ils battent monnaie (1) avec les vo- 
lumes qu'ils entassent; le chef-d'œuvre est aujour- 
d'hui impossible. 

Jeudi 20 octobre. — Quelle adoration que celle que 
j'ai pour la peinture! Le seul souvenir de certains 
tableaux me pénètre d'un sentiment qui me remue de 
tout mon être, même quand je ne les vois pas, comme 
tous ces souvenirs rares et intéressants qu'on retrouve 
de loin en loin dans sa vie, et surtout dans les toutes 
premières années. 

Hier je revenais de Fromont, où je me suis fort 
ennuyé : j'arrive chez Mme Villot, à qui j'avais à rap- 
porter son ombrelle de la part des habitants de Fro- 
mont. Elle était là avec Mme Pécourt, qui a parlé des 
tableaux de son mari (2). Là-dessus, Mme V... a 
rappelé quelques-uns de ceux de Rubens qu'elle a vus 
à Windsor. Elle a parlé d'un grand portrait équestre, 
d'une de ces grandes figures d'autrefois, armées de 
toutes pièces, avec un jeune homme près de lui. 11 
m'a semblé que je le voyais. Je sais beaucoup de ce que 



(1) Ce jugement dans lequel Delacroix réunit Véron, Dumas et 
George Sand, rappelle un fragment d'étude de Barbey d' Aurevilly sur 
George Sand, où il parle de cette littérature dont elle a fait métier et tnar- 
chandise. Nul passage dans le Journal du maître ne nous semble mieux 
venir à l'appui de ce que nous avons dit dans notre Etude à propos do 
ses appréciations sur les contemporains. 

^2) Pécourt, peintre demeuré oLscur. 



JOURNAL D'EUGENE'DELACROIX. !£l 

Rubens a fait, et crois savoir tout ce qu'il peut faire. 
Ce seul souvenir dune femmelette qui certes n'a pas 
éprouvé, en voyant le tableau, l'émotion que je res- 
sens seulement en me le figurant, sans lavoir vu, a 
réveillé en moi les grandes images de ceux qui ont 
tant frappé ma jeunesse à Paris, au Musée Napoléon, 
et en Belgique, dans les deux voyages que j'y ai faits. 
Gloire à cet Homère (1) de la peinture, à ce père 
de la chaleur et de l'enthousiasme dans cet art où il 
efface tout, non pas, si l'on veut, par la perfection 
qu'il a portée dans telle ou telle partie, mais par cette 
force secrète et cette vie de l'âme qu'il a mise par- 
tout. Chose singulière! le tableau qui m'a peut-être 
donné la sensation la plus forte , V Elévation en 
croix, n'est pas celui où brillent le plus les qualités 
qui lui sont propres et où il est incomparable. Ce 
n'est ni par la couleur, ni par la délicatesse ou la 
franchise de l'exécution que ce tableau l'emporte sur 
les autres, et, chose bizarre, c'est par des qualités 
italiennes, qui chez les Italiens ne me ravissent pas au 
même degré; et je trouve à propos de me rendre 
compte ici du sentiment tout à fait analogue que j'ai 
éprouvé devant les batailles de Gros et devant la 
Méduse, surtout quand je l'ai vue à moitié faite. C'est 
quelque chose de sublime, qui tient en partie à la 
grandeur des personnages. Les mêmes tableaux en 
petite dimension me produiraient, j'en suis sur, un 

(1) Rubens est certainement celui de tous les peintres qu'il a le plus 
constamment vanté. 



252 JOURNAL D'ECGENE DELACROIX. 

tout autre effet. Il y a aussi dans celui de Rubens et 
daus celui de Géricault un je ne sais quoi de style 
michelangesque qui ajoute encore à l'effet que produit 
la dimension des personnages et leur donne quelque 
cbose d effrayant. La proportion entre pour beaucoup 
dans le plus ou moins de puissance d'un tableau. Non 
seulement, comme je le disais, ces tableaux ne seraient 
qu'ordinaires dans l'œuvre du maître exécutée en 
petit; mais même grands simplement comme nature, 
ils n'atteindraient pas à l'effet sublime. La preuve, 
c'est que la gravure du tableau de Rubens ne me le 
produit nullement. 

Je dois dire que la dimension ne fait pas tout, 
car plusieurs de ses tableaux où les figures sont 
très grandes ne me donnent pas ce genre d'émotion, 
qui est le plus élevé pour moi; je ne puis dire non 
plus que ce soit exclusivement quelque cbose de plus 
italien dans le style, car les tableaux de Gros qui 
n'en offrent point de trace et qui ne sont qu'à lui, 
me transportent au même degré dans cette situation 
de l'âme que je trouve la plus puissante que cet art 
puisse inspirer. C'est un mystère curieux que celui de 
ces impressions produites par les arts sur des organi- 
sations sensibles : confuses impressions, si on veut les 
décrire, pleines de force et de netteté, si on les 
éprouve de nouveau, seulement par le souvenir ! Je 
crois fortement que nous mêlons toujours de nous- 
mêmes dans ces sentiments qui semblent venir des 
objets qui nous frappent. Il est probable que ces 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 233 

ouvrages ne me plaisent tant que parce qu'ils répon- 
dent à des sentiments qui sont les miens; et puisque, 
quoique dissemblables, ils me donnent le même degré 
déplaisir, c'est que le genre d'effet qu'ils produisent, 
j'en retrouve la source en moi. 

Ce genre d'émotion propre à la peinture est tan- 
gible en quelque sorte; la poésie et la musique ne 
peuvent le donner. Vous jouissez delà représentation 
réelle de ces objets, comme si vous les voyiez vérita- 
blement, et en même temps le sens que renferment 
les images pour l'esprit vous échauffe et vous trans- 
porte. Ces figures, ces objets, qui semblent la chose 
même à une certaine partie de votre être intelligent, 
semblent comme un pont solide sur lequel l'imagina- 
tion s'appuie pour pénétrer jusqu'à la sensation 
mystérieuse et profonde dont les formes sont en 
quelque sorte l'hiéroglyphe, mais un hiéroglyphe 
bien autrement parlant qu'une froide représenta- 
tion, qui ne tient que la place d'un caractère d'im- 
primerie : art sublime dans ce sens, si on le com- 
pare à celui où la pensée n'arrive à l'esprit qu'à 
laide des lettres mises dans un ordre convenu; 
art beaucoup plus compliqué, si Ion veut, puisque le 
caractère n'est rien et que la pensée semble être tout, 
mais cent fois plus expressif, si l'on considère qu'in- 
dépendamment de l'idée, le signe visible, hiéroglvphe 
parlant, signe sans valeur pour l'esprit dans l'ouvrage 
du littérateur, devient chez le peintre une source de 
la plus vive jouissance, c'est-à-dire la satisfaction 



254 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

que donnent, dans le spectacle des choses, la beauté, 
la proportion, le contraste, l'harmonie de la couleur, 
et tout ce que F oeil considère avec tant de plaisir dans 
le monde extérieur, et qui est un besoin de notre 
nature. 

Beaucoup de gens trouveront que c'est précisé- 
ment dans cette simplification du moyen d'expres- 
sion que consiste la supériorité de la littérature. Ces 
gens-là n'ont jamais considéré avec plaisir un bras, 
une main, un torse de l'antique ou du Puget(l); 
ils aiment la sculpture encore moins que la peinture, 
et ils se trompent étrangement s'ils pensent que 
quand ils ont écrit : un pied ou une main, ils ont 
donné à mon esprit la même émotion que celle que 
j'éprouve quand je vois un beau pied ou une belle 
main... Les arts ne sont point de l'algèbre où 1 abré- 
viation des figures concourt au succès du problème ; 
le succès dans les arts n'est point d'abréger, mais 
d'amplifier, s'il se peut, de prolonger la sensation, et 
par tous les moyens... Qu'est-ce que le théâtre? Un 
des témoignages les plus certains de ce besoin de 
l'homme d'éprouver à la fois le plus d'émotions pos- 
sible! Il réunit tous les arts pour sentir davantage : 
la pantomime, le costume, la beauté de l'acteur, 
doublent l'effet de l'ouvrage parlé ou chanté. La 
représentation du lieu dans lequel se passe l'ac- 

(1) Voir l'étude qu'il consacra à ce maître. Elle fut publiée dans le 
Plutarcjue français et réunie aux autres fragments critiques dans le volume 
de M. Piron, déjà cité. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 2Ô5 

tion augmente encore tous ces genres d'impression. 
On comprend donc tout ce que j'ai dit de la puis- 
sance de la peinture. Si elle n'a qu'un moment, elle 
concentre l'effet de ce moment; le peintre est bien 
plus maître de ce qu il veut exprimer que le poète ou 
le musicien livré à des interprètes ; en un mot, si son 
souvenir ne s'exerce pas sur autant de parties, il pro- 
duit un effet parfaitement un et qui peut satisfaire 
complètement; en outre, l'ouvrage du peintre n'est 
pas soumis aux mêmes altérations, quant à la manière 
dont il peut être compris dans des temps différents. 
La mode qui change, les préjugés du moment, 
peuvent faire envisager différemment sa valeur; mais 
enfin il est toujours le même ; il reste tel que l'artiste 
a voulu qu'il f Lit, tandis qu'il n'en est pas de même 
d'un ouvrage livré à 1 interprétation, comme les ou- 
vrages de théâtre. Le sentiment de l'artiste n'étant 
plus là pour guider les acteurs ouïes chanteurs, l'exé- 
cution ne peut plus répondre à l'intention primitive : 
l'accent disparaît, et avec lui la partie la plus délicate. 
Heureux encore l'auteur, quand on ne mutile pas son 
ouvrage, affront auquel il est exposé même de son 
vivant! Le changement seul d'un acteur change toute 
la physionomie. 

21 octobre. — Les Arago (1), Dixio, etc., dinaier.t 

(1) François Arago venait de mourir le 2 octobre 1S53. En mention- 
nant les Arago, Delacroix veut parler ici de ses deux fils, Emmanuel et 
Alfred Arago, et de ses deux frères survivants, Jacques et Etitnne Arago. 



236 JOURS AL D'EUGENE DELACROIX. 

chez Mme Yillot; j'y étais invité, mais je vis enco-e 
un peu de régime et n'y ai été qu'après. 

32 octobre. — Yillot et sa femme venus, en arrivant 
de Paris, lui du moins. Je devais y aller le soir, mais 
j'ai préféré une grande promenade ravissante vers 
Draveil. 

23 octobre. — Dîné chez les Barbier, sorti vers dix 
heures pendant que tout le monde était occupé à 
jouer, et j'ai fait, par le plus beau clair de lune, la 
même promenade que la veille, mais encore plus 
charmante. 

Promenade dans la forêt avec Jenny. 

Lundi 24 octobre. — Travaillé jusqu'à quatre 
heures; je ne suis sorti qu'à peine une heure, mais 
j'en ai joui délicieusement. Descendu par la ruelle, 
le long du jardin Barbier. Admiré les grands arbres 
près du bord de la Seine. Mille aspects charmants 
de la pente de Champrosay, etc. 

C'est bien là qu'on sent l'impuissance de l'art 
décrire. Avec un pinceau, je ferai sentir à tout le 
monde ce que j ai vu, et une description ne montrera 
rien à personne. 

Le soir, encore vers Draveil; mais le brouillard 
s'étendait sur toute la vallée de la Seine, et la lune se 
levait si tard que je n'ai pu en jouir. 

Depuis deux ou trois jours, les journées sont si ra- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 257 

vissantes que je passerais volontiers tout le temps à 
ma fenêtre. Je suis sorti quelques instants par le 
jardin et j'ai été m'asseoir avec enchantement, sous 
ce soleil si doux, en face de Trousseau. 

Mardi 25 octobre. — Je n'écris pas tous ces jours- 
ci, parce que j'ai trop à écrire. Le temps est si rempli 
par mon travail et un peu de promenade, que quand 
je me mets à en écrire trop long ici, je n'ai plus le 
même entrain pour travailler. 

J'ai tenu la petite Sainte Anne la matinée, en en- 
tremêlant le travail de petites promenades dans le 
jardin. J'adore ce petit potager : cette vigne jaunis- 
sante, ces tomates le long du mur, ce soleil doux 
sur tout cela, me péneiient d'une joie secrète, d'un 
bien-être comparable à celui qu'on éprouve quand 
le corps est parfaitement en santé. Mais tout cela est 
fugitif; je me suis trouvé une multitude de fois dans 
cet état délicieux, depuis les vingt jours que je passe 
ici. 

Il semble qu'il faudrait une marque , un souvenir 
particulier pour chacun de ces moments, ce soleil qui 
envoie les derniers rayons de Tannée sur ces fleurs et 
sur ces fruits, cette belle rivière que je voyais aujour- 
d'hui et hier couler si tranquillement en réfléchissant 
le ciel du couchant, et la poétique solitude de Trous- 
seau, ces étoiles que je vois dans mes promenades 
de chaque soir briller comme des diamants au-dessus 
et à travers les arbres de la route. 

h. 17 



258 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

Le soir, chez Mme Barbier, où elle a lu des 
Mémoires de Véron. . . Ai-je été trop sévère en en par- 
lant il y a deux ou trois jours? Quoique je ne con- 
naisse encore que ces passages détachés, je ne le 
pense pas. 

Qu'est-ce que les mémoires d'un homme vivant 
sur des vivants comme lui? Ou il faut qu'il se mette 
tout le monde à dos en disant sur chacun ce qu'il y a 
à dire, et un pareil projet mènerait loin, ou il prendra 
le parti de ne dire que du bien de tous ces gens qu'il 
coudoie et avec lesquels il se rencontre à chaque mo- 
ment. De là la fastidieuse nécessité d'appeler à son 
secours les anecdotes qui traînent partout, ou qui, 
pour lui avoir été communiquées, n'en sont pas plus 
intéressantes, parce que tout cela ne se tient point, 
en un mot que ce ne sont pas ses mémoires, c'est-à- 
dire ses véritables et sincères jugements sur les 
hommes de son temps. Ajoutez à cela l'absence de 
toute composition et la banalité du style, que Barbier 
admire pourtant beaucoup. 

Mercredi 26 octobre. — Le Spectateur parle de 
ce qu'il appelle génies de premier ordre, tels que 
Pindare, Homère, la Bible, — confus au milieu de 
choses sublimes et inachevées, — Shakespeare, etc. ; 
puis de ceux dans lesquels il voit plus d'art, tels 
que Virgile, Platon, etc.. 

Question à vider ! Y a-t-il effectivement plus à 
s'émerveiller dans Shakespeare, qui mêle à des traits 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 259 

surprenants de naturel des conversations sans goût 
et interminables, que dans Virgile et Racine, où 
toutes ces inventions sont à leur place et exprimées 
avec une forme convenable? Il me semble que le der- 
nier cas est celui qui offre le plus de difficultés; car 
vous n'exceptez pas ceux de ces divers génies qui 
sont plus conformes à ce que le Spectateur appelle 
les règles de l'art, de vérité et de vigueur dans leurs 
peintures. 

A quoi servirait le plus beau style et le plus fini 
sur des pensées informes ou communes? Les premiers 
de ces hommes remarquables sont peut-être comme 
ces mauvais sujets auxquels on pardonne de grandes 
erreurs en faveur de quelques bons mouvements. 
C'est toujours l'histoire de l'ouvrage fini comparé à 
son ébauche — dont j'ai déjà parlé, — du monument 
qui ne montre que ses grands traits principaux, avant 
que l'achèvement et le coordonnement de toutes les 
parties lui aient donné quelque chose de plus arrêté et 
par conséquent aient circonscrit l'effet sur l'imagina- 
tion, laquelle se plaît au vague et se répand facile- 
ment, et embrasse de vastes objets sur des indications 
sommaires. Encore, dans l'ébauche du monument, 
relativement à ce qu'il présentera définitivement, 
l'imagination ne peut-elle concevoir de choses trop 
dissemblables avec ce que sera l'objet terminé, tandis 
que dans les ouvrages des génies à la Pindare, il leur 
arrive de tomber dans des monstruosités, à côté des 
plus belles conceptions... Corneille est plein de ces 



260 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

contrastes; Shakespeare de même... Mozart n'est 
point ainsi, ni Racine, ni Virgile, ni l'Arioste. L'es- 
prit ressent une joie continue, et, tout en jouissant 
du spectacle de la passion de Phèdre ou de Didon, 
il ne peut s'empêcher de savoir gré de ce travail 
divin qui a poli l'enveloppe que le poète a donnée 
à ses touchantes pensées. L'auteur a pris la peine 
qu'il devait prendre pour écarter du chemin qu'il 
me fait parcourir ou de la perspective qu'il me montre, 
tous les obstacles qui m'embarrassent ou qui m'of- 
fusquent. 

Si des génies tels que les Homère et les Shakespeare 
offrent des côtés si désagréables, que sera-ce des 
imitateurs de ce genre abandonné et sans précision? 
Le Spectateur les tance avec raison, et rien n'est 
plus détestable; c'est de tous les genres d'imita- 
tion le plus sot et le plus maladroit. Je n'ai pas 
dit que c'est surtout comme génies originaux que le 
Spectateur exalte les Homère et les Shakespeare; ceci 
serait l'objet d'un autre examen, dans leur compa- 
raison avec les Mozart et les Arioste, qui ne me 
paraissent nullement manquer d'originalité, bien que 
leurs ouvrages soient réguliers. 

Rien n'est plus dangereux que ces sortes de 
confusions pour les jeunes esprits, toujours portés 
à admirer ce qui est gigantesque plus que ce qui 
est raisonnable. Une manière boursouflée et incor- 
recte leur paraît le comble du génie, et rien n'est 
plus facile que l'imitation d'une semblable manière.. ^ 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 2G1 

On ne sait pas assez que les plus grands talents ne font 
que ce qu'ils peuvent faire ; là où ils sont faibles ou 
ampoulés, c'est que l'inspiration n'a pu les suivre, 
ou plutôt qu'ils n'ont pas su la réveiller, et surtout 
la contenir dans de justes bornes. Au lieu de dominer 
leur sujet, ils ont été dominés par leur fougue ou par 
une certaine impuissance de châtier leurs idées. 
Mozart pourrait dire de lui-même, et il l'eût dit 
probablement en style moins ampoulé : 

Je suis maître de moi, comme de l'univers. 

Monté sur le char de son improvisation, et sem- 
blable à Apollon au plus haut de sa carrière , comme 
au début ou à la fin, il tient d'une main ferme les 
rênes de ses coursiers, et dispense partout la lumière. 

Voilà ce que les Corneille, emportés par des bonds 
irréguliers, ne savent pas faire, de sorte qu'ils vous 
surprennent autant par leurs chutes soudaines que 
par les élans qui les font gravir de sublimes hauteurs. 

Il ne faut pas avoir trop de complaisance, dans 
les génies singuliers, pour ce qu'on appelle leurs 
négligences, qu'il faut appeler plutôt leurs lacunes; 
ils n'ont pu faire que ce qu'ils ont fait. Ils ont souvent 
dépensé beaucoup de sueurs sur des passages très 
faibles ou très choquants. Ce résultat ne semble point 
rare chez Beethoven, dont les manuscrits sont aussi 
raturés que ceux de l'Arioste. 

Il doit arriver souvent chez ces hommes que les 
beautés viennent les chercher, sans qu'ils y pensent, 



262 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

et qu'ils passent au contraire un temps considérable 
à en atténuer l'effet par des redites et des amplifica- 
tions déplacées. 

Jeudi 27 octobre. — Impossibilité de travailler !..v 
Est-ce mauvaise disposition, ou bien l'idée que je pars 
après-demain? 

Promenades dans le jardin, et surtout station sous 
les peupliers de Bayvet ; ces peupliers et surtout les 
peupliers de Hollande, jaunissant par l'automne, ont 
pour moi un charme inexprimable. Je me suis étendu 
à les considérer, se détachant sur le bleu du ciel, à 
voir leurs feuilles s'enlever au vent et tomber près de 
moi. Encore un coup, le plaisir qu'ils me faisaient 
tenait à mes souvenirs et au souvenir des mêmes 
objets, vus dans des temps où je sentais près de moi 
des êtres aimés. 

Ce sentiment est le complément de toutes les jouis- 
sances que peut donner le spectacle de la nature ; je 
l'éprouvais l'année dernière, à Dieppe, en contem- 
plant la mer : ici de même. Je ne pouvais m'arracher 
de cette eau transparente sous ces saules, et surtout 
de la vue du grand peuplier et des peupliers de 
Hollande. 

Contribué, en rentrant au jardin, à achever notre 
vendange. Le soleil, quoique vif, me remplissait de 
bien-être. 

Je quitte ceci sans répugnance pour le travail et 
la vie que je vais retrouver à Paris, mais sans las- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 263 

sitnde, et sentant à merveille que je pourrais passer 
aussi bien plus de temps au milieu dune solitude si 
paisible et dépourvue de ce qu'on appelle des distrac- 
tions. Pendant que j étais couché sous ces cliers peu- 
pliers, j'apercevais au loin, sur la route et au-dessus 
de la haie de Bay vet, passer les chapeaux et les figures 
des élégants traînés dans leurs calèches que je ne 
voyais pas à cause de la haie, allant à Soisy ou en 
revenant, et occupés à chercher la distraction chez 
leurs connaissances réciproques, faire admirer leurs 
chevaux et leurs voitures et prendre part à l'insi- 
pide conversation dont se contentent les gens du 
monde... Ils sortent de leurs demeures, mais ils ne 
peuvent se fuir eux-mêmes ; c'est en eux que réside 
ce dégoût pour tout délassement véritable, et l'im- 
placable paresse, qui les empêche de se créer de 
véritables plaisirs. 

Le soir, je voulais aller chez Barbier; dans la jour- 
née chez Mme Villot et le maire : ime délicieuse 
paresse m'en a empêché... Celle-là est excusable, 
puisque j'y trouvais du plaisir. 

Vendredi 28 octobre. — Ce matin, levé comme à 
l'ordinaire, mais plein de l'idée que je n'avais à faire 
que mes paquets. J'ai savouré de nouveau le plaisir 
de ne rien faire. 

Après avoir fait cent tours et regardé mes pein- 
tures, je me suis enfoncé dans mon fauteuil, au coin 
de mon feu et dans ma chambre; j'ai mis le nez 



264 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

dans les Nouvelles russes (1); j'en ai lu deux : le 
Fataliste et Dombrowski , qui m'ont fait passer 
des moments délicieux. A part les détails de mœurs 
que nous ne connaissons pas, je soupçonne qu'elles 
manquent d'originalité. On croit lire des nouvelles de 
Mérimée, et comme elles sont modernes, il n'y a pas 
difficulté à être persuadé que les auteurs les con- 
naissent. Ce genre un peu bâtard fait éprouver un plai- 
sir étrange, qui n'est pas celui qu'on trouve chez les 
grands auteurs... Ces histoires ont un parfum de réa- 
lité (2) qui étonne ; c'est ce sentiment qui a surpris 
tout le monde, quand sont apparus les romans de 
Walter Scott ; mais le goût ne peut les accepter comme 
des ouvrages accomplis. 

Lisez les romans de Voltaire, Don Quichotte, Gil- 
Blas... Vous ne croyez nullement assister à des 
événements tout à fait réels, comme serait la rela- 
tion d'un témoin oculaire... Vous sentez la main 
de l'artiste et vous devez la sentir, de même que 
vous voyez un cadre à tout tableau. Dans ces 
ouvrages, au contraire, après la peinture de certains 
détails qui surprennent par leur apparente naïveté, 
comme les noms tout particuliers des personnages, 
des usages insolites, etc., il faut bien en venir à une 



(1) Lee Nouvelles russes, de Nicolas Gogol, avaient été en 1845 tra- 
duites et publiées par M. L. Viardot. 

(2) Il est intéressant de remarquer ici comment Delacroix a su, d'un 
mot caractéristique, définir et analyser cette littérature russe qui faisait 
alors une timide apparition et qui allait soulever vingt ans plus tard uu 
si grand mouvement de curiosité. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. ÊG5 

fable plus ou moins romanesque qui détruit l'illusion. 
Au lieu de faire une peinture vraie sous les noms de 
Damon et d'Alceste, vous faites un roman comme 
tous les romans, qui paraît encore plus tel, à cause 
de la recherche de l'illusion portée seulement dans 
des détails secondaires. Tout Walter Scott est ainsi. 
Cette apparente nouveauté a plus contribué à son 
succès que toute son imagination, et ce qui vieillit 
aujourd'hui ses ouvrages et les place au-dessous des 
fameux que j'ai cités, c'est précisément cet abus de 
la vérité dans les détails. (Se rattacherait à l'article 
sur l'imitation, plus haut,) 

Paris, samedi 9 octobre. — Parti pour Paris à onze 
heures par l'omnibus du chemin de fer de Lyon. 
Trouvé Minoret jusqu'à Draveil. 

Dimanche 30 octobre. — Travaillé à retoucher les 
tableaux qu'on m'a demandés. Les occupations qnejc 
trouve ici vont bien interrompre toutes ces écritures ; 
je le regrette ; elles fixent quelque chose de ce qui 
passe si vite, de tous ces mouvements de chaque jour 
dans lesquels on retrouve ensuite des encouragements 
ou des consolations. 

Lundi 31 octobre. — Le pauvre Zimmermann (1) 
est mort; j'ai passé chez lui un instant, et n'ai pu 

(1) Zimmermann (1785-1853), compositeur, élève de Boïeldieu, fut 
de 1816 à 1848, professeur de piano au Conservatoire. 



266 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

rester. J'avais donné rendez-vous à Andrien et j'étais 
impatient de retourner à mon travail. Je n'y suis 
arrivé que vers une heure. 

Vendredi 4 novembre. — Toute cette semaine, 
repris avec beaucoup d'ardeur les parties à corriger 
ou à achever à l'Hôtel de ville. 

Samedi 5 novembre. — Sur le fléau des longs 
articles. Les hommes qui savent ce qu'ils ont à dire 
écrivent bien. 

— Sur la facilité des femmes à écrire. Voir anté- 
rieurement dans ce calepin. Ce serait sur les diffi- 
cultés supérieures que présente la peinture. Le 
mot de Chardin et de Titien : Toute la vie pour 
apprendre... Au reste, les difficultés sont relatives à 
la constitution particulière des esprits. 

Lundi 7 novembre. — Dîné chez Pierret avec 
Préault. Je crains, pour ce pauvre garçon, qu'on ne 
le couche enjoué pour les filles de la maison. 

J'étais déjà fatigué de ma journée. 

Mardi 8 novembre. — Je me suis reposé tout ce 
jour; je crains mes malaises de l'estomac. 

Jeudi 10 novembre. — Voici un savant américain 
{Moniteur de ce jour) qui, à la suite de sondages en- 
trepris et exécutés dans plusieurs points de la mer, 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 267 

établit que la lune n'influe nullement sur les marées, 
comme les savants de toutes les écoles se sont 
accordés pour le croire. Quel scandale! Je les vois 
d'ici lever les épaules avec un souverain mépris pour 
la théorie de ce faux frère, qui vient les déranger dans 
les assertions et ébranler la foi dans les anciens. Selon 
l'Américain, le fond de la mer est rempli d'inégalités 
comme la surface de la terre, ce qui ne surprendra 
personne apparemment; mais il ajoute que les vol- 
cans sous-marins creusent çà et là de temps en temps 
d'épouvantables cavernes qui attirent et qui rejettent 
les eaux, et sont cause des marées. Je ne suis ni pour 
ni contre la lune, mais la théorie nouvelle me semble 
bien hasardée. Comment s'expliquer la régularité 
des marées avec ces cavernes qui sont creusées par 
des accidents irréguliers, comme sont les explosions 
de volcans? Je suis néanmoins bien aise qu'il vienne 
de temps en temps quelque homme assez hardi pour 
rompre en visière à ces docteurs si sûrs de doctrines 
qu'ils n'ont pas inventées, en étant incapables, et qui 
jurent, les yeux fermés, sur la parole de leur maître. 
Il y avait dans le même journal, hier ou avant-hier, 
une autre bourde bien plus forte à propos de la cor- 
ruption que doivent engendrer dans les eaux de la 
mer les cadavres qui y ont trouvé leur tombeau 
depuis des siècles. Il prétend, si je ne me trompe, que 
toute cette corruption est partout, que la terre 
n'est qu'un véritable charnier où les fleurs elles- 
mêmes naissent de la corruption; il oublie aussi 



203 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

que, même en lui accordant que la mer, les eaux 
enfin n'absorbent ou ne transforment point suffisam- 
ment les matières corrompues, tous ces corps n'y 
restent pas plus à l'état de cadavres que la viande 
chez les bouchers, ou un animal mort dans un 
bois. La mer est peuplée d espèces assez voraces 
et assez nombreuses pour faire disparaître promp- 
tement la dépouille des pauvres diables qui laissent 
leur vie dans les flots. Il explique par la même cause 
la phosphorescence des eaux de la mer : « On sait, 
dit-il, que le phosphore est engendré par la corrup- 
tion. » // sait cela... et il ne voit pas avec ses petites 
lunettes d'autre moyen pour la nature de produire 
cet effet... Nous concluons toujours d'après ce que 
nous savons, et nous savons fort peu... Et qui lui dit 
que c'est le phosphore qui produit ces clartés singu- 
lières qu'on remarque autour des bateaux et des 
rames en mouvement? De ce que le phosphore a une 
lumière sans chaleur, ce qui est aussi le propre de ces 
effets sur les flots, quand ils sont troublés dans de 
certaines conditions, mon savant et tous les savants 
ont décidé que le phosphore seul pouvait produire un 
semblable effet. C'est comme s'ils disaient : Les sa- 
vants se coudoient dans l'antichambre, etc. 

Vendredi 11 novembre. — Retourné au conseil; 
ma mauvaise disposition se passe un peu. 

L'amour est comme ces souverains qui s'endorment 
dans la prospérité, et je n'entends pas par là qu'il 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 2G9 

s'éteigne quand ses faveurs sont trop peu dispu- 
tées, etc. 

Lundi 14 novembre. — Quoique souffrant, ou 
plutôt pour me remettre au grand air, après avoir 
passé toute la matinée à paresser et à lire les histoires 
de P... que j'aime beaucoup et qui m'impressionnent 
dans un certain sens, j'ai été à l'Hôtel de ville vers 
deux heures, après avoir acheté avec Jenny l'écharpe 
et le gilet bleu. 

J'ai fait presque tout à pied, y compris le retour 
par le faubourg Saint- Germain, pour acheter des 
gants; j'ai acheté la gravure de Piranesi (1), grand 
intérieur d'église très frappant. J'ai vu encore, en 
passant à la tour Saint-Jacques, retirer des os en 
quantité et encore juxtaposés. L'esprit aime ces 
spectacles et ne peut s'en rassasier. En passant devant 
la boutique d'Hetzel (2), accroché par Silvestre (3), 
qui m'a fait entrer. 

(1) Piranesi, graveur italien (1720-1778), qui a exécuté au burin ou à 
l'eau-forte un grand nombre de planches qu'on a réunies sous le nom 
à' Antiquités romaines. 

(2) Hetzel, libraire et littérateur, qui sous le nom de Stahl a écrit une 
série de charmants ouvrages pour la jeunesse. Hetzel avait pris une part 
importante aux événements de 1848 et occupé le poste de secrétaire gé- 
néral du pouvoir exécutif dans le gouvernement provisoire. Exilé après 
le coup d'État, il s'était retiré à Bruxelles, d'où il ne rentra en France 
qu'en 1859. 

(3) Théophile Silvestre, publiciste (1823-1876), a collaboré à beau- 
coup de journaux, notamment le Figaro, le Nain jaune, le Constitu- 
tionnel, le Pays, l'Éclair, etc. Son principal ouvrage, l'Histoire des 
artistes vivants, est un des volumes les plus intéressants écrits sur I art. 
Parmi le» autres publications de Théophile Silvestre, on peut encore 



270 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

Avant dîner, Mme Pierret et Marie : c'est le fameux 
jour de fête ! 

Le soir, après mon dîner, Riesener est venu et est 
resté assez tard. Il me conseille de publier mes cro- 
quis au moyen de la photographie ; j'avais eu déjà 
cette pensée, qui serait féconde (1). 

Il m'a parlé du sérieux avec lequel le bonDurieu et 
son ami qui l'aidait dans ses opérations parlent des 
peines qu'ils se donnent et s'attribuent une grande 
part de succès dans cesdites opérations ou plutôt dans 
leur résultat. 

Ce n'est qu'en tremblant que Riesener leur deman- 
dait si décidément il pouvait sans indiscrétion et sans 
être accusé de plagiat, se servir de leurs photogra- 
phies pour en faire des tableaux. J'ai été moi-même 
témoin chez Pierret, lundi dernier, de la bonhomie 
avec laquelle il s'applaudissait du succès, en voyant 
mes exclamations et mon admiration qu'il prenait 
pour lui-même. 

Mardi 15 novembre. — Je suis souffrant de l'esto- 
mac depuis huit jours, et je ne fais rien. Ce matin, je 

citer Eugène Delacroix (documents nouveaux), Pierre-Paul Rubens, etc. 
Son dernier ouvrage est le Catalogue du Musée de Montpellier (collec- 
tion Bruyas), dont le premier volume seul a paru. 

(1) Ce vœu du peintre a été réalisé en partie par M. Alfred Robaut, 
qui, au moment de la vente des dessins originaux d'Eugène Delacroix, 
publia plus de soixante-dix croquis, dessins et fac-einiile autographiés, 
pris dans l'œuvre du maître. Cette publication, malheureusement incom- 
plète, fut accueillie par les amateurs avec une faveur marquée, et il est 
regrettable qu'un concours plus effectif n'ait pas permis de terminer 
l'œuvre si bien commencée. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 271 

vais mieux et je jouis encore ce jour d'une délicieuse 
paresse au coin démon feu, comme pourm'indemniser 
du regret de perdre mon temps. Je suis entouré de mes 
calepins des années précédentes; plus ils se rappro- 
chent du moment présent et plus j'y vois devenir rare 
cette plainte éternelle contre l'ennui et le vide que je 
ressentais autrefois. Si effectivement l'âge me donne 
plus de gaieté et de tranquillité d'esprit, ce sera pour 
le coup une véritable compensation des avantages 
qu'il m'enlève. 

Je lisais dans l'agenda de 1849 que le pauwe 
Chopin, dans une de ces visites que je lui faisais fré- 
quemment alors, et quand sa maladie était déjà 
affreuse, me disait que sa souffrance l'empêchait de 
s'intéresser à rien, et à plus forte raison au travail. Je 
lui dis à ce sujet que l'âge et les agitations du jour ne 
tarderaient pas à me refroidir aussi. Il me répondit 
qu'il m'estimait de force à résister. « Vous jouirez, 
a-t-il dit, de votre talent dans une sorte de sérénité 
qui est un privilège rare et qui vaut bien la recherche 
fiévreuse de la réputation. » 

Jeudi 17 novembre. ■ — La bonne Alberthe m'a 
envoyé une place pour la Cenerentola (1). J'ai passé 
une soirée vraiment agréable ; j'étais plein d'idées, 
et la musique, le spectacle y ont aidé. 

J'ai remarqué là combien, dans les étoffes de satin, 

(i) Opéra de Rossini- 



272 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

le ton même de l'objet ne se trouve qu'immédiate- 
ment à côté du luisant; de même dans la robe des 
chevaux. 

En présence de cette jolie pièce, de ces passages si 
fins, de cette musique que je sais par cœur, je voyais 
l'indifférence sur presque toutes ces figures de gens 
ennuyés, qui ne viennent là que par ton, ou seule- 
ment pour entendre l'Alboni. Le reste est un acces- 
soire, et ils n'y assistent qu'en bâillant. Je jouissais de 
tout... Je me disais : « C'est pour moi qu'on joue ce 
soir, je suis seul ici ; un enchanteur a eu la complai- 
sance de placer près de moi jusqu'à des fantômes de 
spectateurs, pour que l'idée de mon isolement ne 
nuise pas à mon plaisir ; c'est pour moi qu'on a peint 
ces décorations et taillé ces habits, et, quant à la mu- 
sique, je suis seul à l'entendre. » 

La réforme du costume s'est étendue jusqu'à 
supprimer tout ce qui est caricature ingénieuse, 
inhérente au fond même du sujet. Le costumier se 
croit exact en donnant à Dandini un costume très 
ponctuel de grand seigneur du temps de Louis XV ; 
le prince de même ; vous vous croyez à une pièce de 
Marivaux. Avec Cendrillon, nous sommes dans le 
pays des fées. Alidor a un costume noir, d'avoué. 

Samedi 19 novembre. — J'ai vu ce matin Fleury (1) 
et Halévy, puis Gisors, ( 

(1) Robert-Fleury. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 273 

Je vois ce soir, chez Gihaut, les photographies de 
la collection Delessert (1), d'après Marc-Antoine (2). 
Faut-il absolument admirer éternellement comme 
parfaites ces images pleines d'incohérences, d'in- 
corrections, qui ne sont pas toutes l'ouvrage du 
graveur? Je me rappelle encore la manière désa- 
gréable dont j'en ai été affecté, ce printemps, 
quand je les comparais, à la campagne, à des pho- 
tographies d'après nature. 

J'ai vu le Repas chez Simon, gravure reproduite 
et très estimée. Rien de plus froid que cette action! 
La Madeleine, plantée de profil devant le Christ, 
lui essuyant à la lettre les pieds avec de grands 
rubans qui lui pendent de la tète, et que le graveur 
nous donne pour des cheveux. Rien de l'onction 
que comporte un tel sujet! Rien de la fille repen- 
tante, de son luxe et de sa beauté mise aux pieds 
du Christ, qui devrait bien, au moins par son air, 
lui témoigner quelque reconnaissance, ou du moins 
qu il la voit avec indulgence et bonté ; les spec- 



(1) M. Delessert était un collectionneur qui possédait entre autres 
toiles du maître le délicieux tableau des Adieux de Roméo et Juliette, 
celui que Gautier décrit ainsi : « Roméo et Juliette sur le balcon, dans 
« les froides clartés du matin, se tiennent religieusement embrassés par 
« le milieu du corps. Dans cette étreinte violente de l'adieu, Juliette, 
• les mains posées sur les épaules de son amant, rejette la tête en 
« arrière, comme pour respirer, ou par un mouvement d'orgueil et de 
«passion joyeuse... Les vapeurs violacées du crépuscule enveloppent 
« cette scène. » La Mort de Lara lui appartenait également. (Voir Cata- 
logue Robaut, n<" 939 et 1006.) 

(2) Marc-Antoine Raimondi ^1^75-1530), le plus célèbre graveur de la 
Renaissance italienne. 

H. 18 



274 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

tateurs aussi froids, aussi hébétés que ces deux per- 
sonnages capitaux. Ils sont tellement séparés les uns 
des autres, sans qu'un spectacle si extraordinaire les 
rapproche ou les groupe, comme pour les voir déplus 
près, ou pour se communiquer naturellement ce qu'ils 
en pensent. Il y en a un, le plus rapproché du Christ, 
dont le geste est ridicule et sans objet. Il paraît em- 
brasser la table d'un seul de ses bras. Son bras paraît 
plus large que la table tout entière, et cette incorrec- 
tion, que rien ne motive dans l'endroit le plus apparent 
du tableau, augmente la bêtise de tout le reste. Com- 
parez à cette sotte représentation du sujet le plus tou- 
chant de l'Évangile, le plus fécond en sentiments ten- 
dres et élevés, en contrastes pittoresques ressortant des 
natures différentes mises en contact, de cette belle 
créature dans la fleur de la jeunesse et de la santé, de 
ces vieillards et de ces hommes faits, en présence 
desquels elle ne craint pas d'humilier sa beauté et de 
confesser ses erreurs, comparez, dis-je, ce qu'a fait 
de cela le divin Raphaël avec ce qu'en a fait Rubens. 
Il n'a manqué aucun trait... La scène se passe chez 
un homme riche : des serviteurs nombreux entourent 
la table ; le Christ, à la place la plus apparente, a la 
sérénité convenable. La Madeleine (1), dans l'effusion 



(1) La poétique figure de la Madeleine tenta à plusieurs reprises le 
pinceau de Delacroix; en 1845, il peignit une Madeleine en prière, au 
sujet de laquelle Baudelaire écrivait : « Ce tableau démontre une vérité 
« soupçonnée depuis longtemps, c'est que M. Delacroix est plus fort que 
«jamais, et dans une voie sans cesse renaissante, c'est-à-dire qu'il est 
■ plus harmoniste que jamais... M. Delacroix est décidément le peintre 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 275 

de ses sentiments, traîne dans la poussière ses robes 
de brocart, ses voiles, ses pierreries; ses cbeveux 
d'or ruisselant sur ses épaules et répandus confusé- 
ment sur les pieds du Christ, ne sont pas un accessoire 
vain et sans intérêt. Le vase de parfums est le plus 
riche qu'il a pu imaginer; rien n'est trop beau ni trop 
riche de ce qui doit être mis aux pieds de ce maître 
de la nature, qui s'est fait un maître indulgent pour 
nos erreurs et pour notre faiblesse. Et les spectateurs 
peuvent-ils assister avec indifférence à la vue de cette 
beauté prosternée et en larmes, de ces épaules, de 
cette gorge, de ces yeux brillants et doucement éle- 
vés? Ils se parlent, ils se montrent, ils regardent tout 
cela avec des gestes animés, les uns avec l'air de 
l'étonnement ou du respect, les autres avec une sur- 
prise mêlée de malice. Voilà la nature, et voilà le 
peintre! Nous acceptons tout ce que la tradition nous 
présente comme consacré, nous voyons par les yeux 
des autres; les artistes sont pris les premiers et plus 
dupes que le public moins intelligent, qui se contente 
de ce que les arts lui présentent dans chaque époque 
comme du pain du boulanger. Que diriez-vous de ces 
pieux imbéciles qui copient sottement ces inadver- 
tances du peintre d'Urbin, et les érigent en sublimes 



« le plus original des temps anciens et des temps modernes. Il restera 
« toujours un peu contesté, juste autant qu'il faut pour ajouter quelques 
« éclairs à son auréole. Et tant mieux! il a le droit d'être toujours jeune, 
« car il ne nous a pas trompés, lui, il ne nous a pas menti, comme quel- 
« ques idoles ingrates que nous avons portées dans nos panthéons. » 
(Voir Catalogue Robaut, n™ 920 et 921.) 



276 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

beautés? de ces malheureux qui, n'étant poussés par 
aucun sentiment, s'attachent aux côtés critiquables 
ou ridicules du plus grand talent, pour les imiter sans 
cesse, sans comprendre que ces parties faibles ou 
négligées sont l'accompagnement regrettable des 
belles parties qu'ils ne peuvent atteindre? 

Dimanche 20 novembre. — Rubens n'est pas 
simple, parce qu'il n'est pas travaillé. 

J'ai été voir la bonne Alberthe, que j'ai trouvée 
sans feu, dans sa grande chambre d'alchimiste, et 
dans une de ces toilettes bizarres, qui la font ressem- 
bler à une magicienne. Elle a toujours eu du goût 
pour cet appareil nécromancien, même dans le temps 
où sa beauté était sa plus véritable magie. Je me rap- 
pelle encore cette chambre tapissée de noir et de 
symboles funèbres, sa robe de velours noir et ce 
cachemire rouge roulé autour de sa tête, toutes sortes 
d'accessoires qui, mêlés à ce cercle d'admirateurs 
qu'elle semblait tenir à distance, m'avaient passa- 
gèrement monté la tête... Où est le pauvre Tony?... 
Où est le pauvre Beyle?... Elle raffole aujourd'hui des 
tables tournantes : elle m'en a conté des choses 
incroyables. Les esprits se logent là dedans; vous 
forcez à vous répondre à votre gré, tantôt l'esprit de 
Napoléon, tantôt celui d'Haydn et de tant d'autres! 
Je cite les deux qu'elle m'a nommés... Comme tout 
se perfectionne!... Les tables vont aussi faisant du 
progrès! Dans les commencements, elles frappaient 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 277 

un certain nombre de coups, qui voulaient dire oui 
ou non, ou bien l'âge qu'on avait, ou le quantième 
du mois où tel événement s'accomplirait. Depuis, on 
en a fabriqué tout exprès qui ont au centre une 
aiguille de bois, qui va tour à tour se fixer sur les 
lettres de l'alphabet tracées en cercle, en les choisis- 
sant, bien entendu, avec le plus grand à propos, 
pour former des phrases d'un profond admirable, en 
manière d'oracles. On a encore dépassé ce point de 
leur éducation déjà assez surprenant : on se place 
sous la main une petite planche à laquelle est adapté 
un crayon, et en s'appuyant ainsi armé sur la table 
inspirée, le crayon trace de lui-même des paroles et 
des discours entiers. Elle m'a parlé de gros manu- 
scrits dont les tables sont les auteurs, et qui feront 
sans doute la fortune de ces gens assez doués de 
fluide pour donner à la matière tout cet esprit. On 
sera ainsi un grand homme à bon marché. 

Mardi 22 novembre. — Mal disposé pour le travail. 

Je suis allé vers trois heures au Musée. Vivement 
impressionné par les dessins italiens du quinzième 
siècle et du commencement du seizième siècle. — 
Tête de religieuse morte ou mourante, de Vanni, 
dessin de Signorelli : hommes nus. — Petit torse de 
face : ancienne école florentine. — Dessins de Léo- 
nard de Vinci (1). 

(I) Francesco Vanni (1563-1609). Voir le Catalogue des dessins du 
Louvre, n° 302. — Luca Signorelli (1440-1525). Voir le Catalogue dci 



278 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

J'ai remarqué pour la première fois ceux du Car- 
rache, pour les grisailles du palais Farnèse (1) : l'habi- 
leté y domine le sentiment; le faire, la touche l'en- 
traînent malgré lui ; il en sait trop, et n'étudiant 
plus, il ne découvre plus rien de nouveau et d'in- 
téressant. Voilà l'écueil du progrès dans les arts, 
et il est inévitable. Toute cette école est de même. 
Têtes de Christ et autres, du Guide (2), où, malgré 
l'expression, la grande habileté de crayon est plus 
surprenante encore que l'expression. Que dire alors 
de ces écoles d'aujourd'hui, qui ne s'occupent que de 
cette mensongère habileté, et qui la recherchent? 
Dans les Léonard surtout, la touche ne se voit pas, le 
sentiment seul arrive à l'esprit. Je me rappelle encore 
le temps qui n'est pas loin où je me querellais sans 
cesse de ne pouvoir parvenir à cette dextérité dans 
l'exécution que les écoles habituent malheureusement 
les meilleurs esprits à regarder comme le dernier 
terme de l'art. Cette pente à imiter naïvement et par 
des moyens simples, a toujours été la mienne, et j'en- 
viais au contraire la facilité de pinceau, la touche 
coquette des Bonington (3) et autres : je cite un 



dessins du Louvre, n 08 340, 343, 347. — Inconnu XV e siècle. Voir le 
Catalogue des dessins du Louvre, n 0B 419. — Léonard de Vinci (1452- 
1519). Voir le Catalogue des dessins du Louvre, n 03 383 à 394. 

(1) Annibal Carrache (1560-1609). Voir le Catalogue des dessins du 
Louvre, n 0B 153, 157, 158, 161, 165, 166, etc. 

(2) Guido Reni, dit le Guide (1575-1642). Voir le Catalogue des des- 
sins du Louvre, n 08 291, 294, 297. 

(3) Pour avoir une idée précise de l'opinion d'Eugène Delacroix sur 
Bonington, il importe de relire la très belle lettre du peintre à Thoré 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 279 

boni me rempli de sentiment, mais sa main l'entraî- 
nait, et c'est ce sacrifice des plus nobles qualités à 
une malheureuse facilité, qui fait déchoir aujourd'hui 
ses ouvrages, et les marque d'un cachet de faiblesse, 
comme ceux des Vanloo. 

Il y a de quoi beaucoup réfléchir sur cette visite 
que j'ai faite hier, et il serait bon de la renouveler de 
temps en temps. 

Mercredi 23 novembre. — Dîné chez Boissard avec 
Arago et une petite dame Aubernon (1), qui fait de 
l'esprit et qui en a. Le pauvre Chenavard devait venir; 
il est très entrepris de sa maladie de larynx, et inspire 
des craintes. Boissard, souffrant de névralgie, est triste 
comme un homme pris au piège. 

Jeudi 24 novembre. — Promenade le soir dans la 
galerie Vivienne, où j'ai vu des photographies chez 
un libraire. Ce qui m'a attiré, c'est Y Elévation en 

qui porte la date du 30 novembre 1861. Elle contient une courte bio- 
graphie de l'artiste qui avait été le camarade d'atelier de Delacroix. 
Nous en extrayons le passage suivant : « Je ne pouvais me lasser d'ad- 
« mirer sa merveilleuse entente de l'effet et la facilité de son exécution; 
« non qu'il se contentât proinptement. Au contraire, il refaisait fréquem- 
« ment des morceaux entièrement achevés et qui nous paraissaient mer- 
ci veilleus ; mais son habileté était telle qu'il retrouvait à l'instant sous sa 
« brosse de nouveaux effets aussi charmants que les premiers. Il tirait 
« parti de toutes sortes de détails qu'il avait trouvés chez des maîtres et 
« les rajustait avec adresse dans sa composition. » [Corresp., t. II, 
p. 278, 279.) 

(1) Le salon de cette petite dame Aubernon allait devenir rapide- 
ment le rendez-vous de tout le monde artistique et littéraire ; il est encore 
aujourd'hui fort recherché des hommes de lettres et des artistes. 



280 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

croix (1) de Rubens, qui m'a beaucoup intéressé : les 
incorrections, n'étant plus sauvées par le faire et la 
couleur, paraissent davantage. 

La vue ou plutôt le souvenir de mon émotion 
devant ce chef-d'œuvre m'ont occupé tout le reste 
de la soirée, d'une manière charmante. Je pense, 
par forme de contraste, à ces dessins du Carrache, 
que je voyais avant-hier : j'ai vu des dessins de Ru- 
bens pour ce tableau; certes ils ne sont pas conscien- 
cieux, et il s'y montre lui-même plus que le modèle 
qu'il avait sous les yeux; mais telle est l'impulsion 
de cette force secrète, qui est celle des hommes à 
la Rubens ; le sentiment particulier domine tout et 
s'impose au spectateur. Ses formes, au premier coup 
d'œil, sont aussi banales que celles du Carrache, 
mais elles sont tout autrement significatives... Car- 
rache grand esprit, grand talent, grande habileté, 
je parle au moins de ce que j'ai vu, mais rien de 
ce qui transporte et donne des émotions ineffaçables! 

Vendredi 25 novembre. — Visite du ministre For- 
toul et du préfet, à l'Hôtel de ville. 

Le soir, ce terrible Dumas, qui ne lâche pas sa proie, 
est venu me relancer à minuit, son cahier de papier 
blanc à la main... Dieu sait ce qu'il va faire des dé- 
tails (2) que je lui ai donnés sottement ! Je l'aime 

^1) Voir supra, t. II, p. 28. 

(2) Ces détails sont probablement des détails biographiques pour le» 
Mémoires de Dumas, qui contiennent sur Eugène Delacroix ce fragment 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 281 

beaucoup, mais je ne suis pas formé des mômes 
éléments, et nous ne recherchons pas le même but. 
Son public n'est pas le mien ; il y en a un de nous 
qui est nécessairement un grand fou. 

Il me laisse les premiers numéros de son journal, 
qui est charmant. 

Samedi 26 novembre. — J'ai le torticolis ; le temps 
est sombre; je me promène dans mon atelier ou je 
dors. 

Fait quelques croquis d'après la suite flamande des 
Métamorphoses. 

A quatre heures été chez Rivet, que j'ai trouvé 
plus affectueux que jamais. Il me parle avec grand 
plaisir de la répétition du Christ au tombeau, de 
Thomas (1). 

Le soir, Lucrezia Borgia (2) : je me suis amusé d'un 
bout à l'autre, encore plus que l'autre jour, à la Cene- 
rentola. Musique, acteurs, décorations, costumes, 
tout cela m'a intéressé. J'ai fait réparation, dans cette 

auquel il convient de rendre justice pour son indépendance d'allure : 
« Delacroix, avec son Massacre de Scio, autour duquel se groupaient 
« pour discuter, les peintres de tous les partis, Delacroix qui en peinture, 
« comme Hugo en littérature, ne devait avoir que des fanatiques aveugles 
« ou des détracteur» obstinés, Delacroix qui était déjà connu par son 
« Dante traversant le Styx et qui devait toute la vie conserver ce privi- 
« lège rare pour un artiste, de réveiller à chaque œuvre nouvelle les 
« haines et les admirations : Delacroix, homme d'esprit, de science et 
« d'imagination qui n'a qu'un travers, c'est de vouloir obstinément être 
« le collègue de M. Picot et de M. Abel de Fujol, et qui par bonheur, 
• nous l'espérons du moins, ne le sera pas. » 

(1) Voir Catalogue Bobaut, n" 1035-1037. 

(2) Opéra de Donizetti. 



282 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

soirée, à l'infortuné Donizetti, mort à présent, et à 
qui je rends justice, imitant en cela le commun des 
mortels, hélas! et même les premiers parmi eux. Ils 
sont tous injustes pour le talent contemporain. J'ai 
été ravi du chœur d'hommes en manteau, dans la 
charmante décoration de l'escalier du jardin au clair 
de lune. Il y a des réminiscences de Meyerbeer, au 
milieu de cette élégance italienne, qui se marient 
très bien au reste. Ravi surtout de l'air qui suit, 
chanté délicieusement par Mario : autre injustice 
réparée; je le trouve charmant aujourd'hui. Gela res- 
semble à ces amours qui vous prennent tout d'un 
coup, après des années, pour une personne que vous 
étiez habitué à voir tous les jours avec indifférence. 
Voilà la bonne école de Rossini ; il lui a emprunté, 
parmi les meilleures choses, ces introductions qui 
mettent le spectateur dans la disposition de l'âme où 
le veut le musicien. Il lui doit aussi, comme Bellini, 
et il ne les gâte pas, ces chœurs mystérieux dans le 
genre de celui que je citais... le chœur des prêtres, 
dans Sémiramis, etc. 

Dimanche 27 novembre. — J'ai été le soir chez la 
bonne Alberthe ; j'avais à cœur de la remercier du 
plaisir quelle m'a procuré hier soir. Je l'ai encore 
trouvée seule dans sa grande chambre de magicienne. 
Je m'attendais, aujourd'hui dimanche, à lui voir le 
cercle que je trouvais habituellement chez elle, et 
composé de ce qu'elle appelait ses amis. Depuis 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 283 

quelle a changé de demeure, ses amis ont changé 
d'habitudes; quelques pas de plus, une petite pente à 
monter, les a tous découragés... Ils viennent le jour 
où elle les invite à dîner. 

Lundi 28 novembre. — Première représentation 
de Mauprat (1). Toutes les pièces de Mme Sand 
offrent la même composition, ou plutôt la même 
absence de composition : le début est toujours piquant 
et promet de 1 intérêt ; le milieu de la pièce se traîne 
dans ce quelle croit des développements de caractères 
et qui ne sont que des moyens d'ouvrager l'action. 

Il semble que dans cette pièce, comme dans les 
autres, à partir du deuxième acte jusqu'à la fin, — et 
il y en a six ! — la situation ne fait pas un pas; le 
caractère indécrottable de son jeune homme à qui on 
dit sur tous les tons qu'on l'aime, ne sort pas du 
désespoir, de l'emportement et du non-sens. C'est 
juste comme dans le Pressoir. 

Pauvre femme ! elle lutte contre un obstacle de 
nature qui lui défend de faire des pièces; c'est au- 
dessous des plus minces mélodrames sous ce rap- 
port; il y a des mots pleins de charme; c'est là son 
talent. Ses paysans vertueux sont assommants; il y en 
a deux dans Mauprat... Le grand seigneur est éga- 
lement vertueux, la jeune personne irréprochable... 

(1) Le roman de Mauprat avait été l'un des plus grands succès de 
George Sand, un de ceux qui avaient le plus contribué à rendre son 
nom populaire. Transporté à la scène, clans un drame en six actes, il lut 
joué à l'Odéon ; mais la pièce n'eut pas le succès du livre. 



284 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

le rival du jeune homme, plein de convenance et 
de modération quand il s'agit d'instrumenter contre 
son rival. Le jeune homme emporté est lui-même 
excellent au fond. Il y a un pauvre petit chien qui 
amène des situations ridicules. Elle manque du tact 
de la scène, comme de celui de certaines convenances 
dans ses romans ; elle n'écrit pas pour des Fran- 
çais, quoique en français excellent; et. le public, en 
fait de goût, n'est pourtant pas bien difficile à présent. 
C'est comme Dumas qui marche sur tout, qui est 
toujours débraillé et qui se croit au-dessus de ce que 
tout le monde est habitué à respecter. 

Elle a incontestablement un grand talent, mais elle 
est avertie, encore moins que la plupart des écrivains, 
de ce qui lui va le mieux. Suis-je injuste encore? 
Je l'aime pourtant, mais il faut dire que ses ouvrages 
ne dureront pas. Elle manque de goût. 

— Revenu à plus d'une heure du matin. Retrouvé 
là mon vieux Ricourt (1). Il me parlait et se souvient 
encore de l'esquisse du Satyre dans les filets (2) : il 
m'a parlé de ce que j'étais déjà dans ce temps loin- 
tain. Il se rappelle l'habit vert (3), les grands cheveux, 

(1) Ricourt, fondateur du journal l'Artiste, qu'il dirigea longtemps. 
Il avait su réunir autour de lui les plus étninents des écrivains de l'époque. 
Ce journal avait alors un caractère romantique très accusé. Ricourt 
mourut en 1865. Delacroix était très lié avec lui et lui adressa la lettre 
sur les Concours que nous avons citée plus haut, et qui compte parmi 
les plus originales et les plus intéressantes de la correspondance. 

(2) Probablement une des compositions du début de l'Artiste. Nous 
n'en avons pas trouvé trace dans le Catalogue Robaut. 

(3) Allusion au gilet vert qui servit pour son portrait du Louvre. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 285 

l'exaltation pour Shakespeare, pour les nouveau- 
tés, etc. 

— Dîné à l'Hôtel de ville. — Didot m'a emmené 
chez lui et montré des manuscrits intéressants avec 
vignettes. 

Mercredi 30 novembre. — Dîné chez la princesse 
Marcellini. Duo de basse et de piano de Mozart, dont 
le commencement rappelle : Du moment qu'on aime. 
— Duo idem de Beethoven, celui que je connais déjà 
et qu'ils ont joué. 

Quelle vie que la mienne (1) ! Je faisais cette 
réflexion en entendant cette belle musique, surtout 
celle de Mozart qui respire le calme dune époque 
ordonnée. Je suis dans cette phase de la vie où le 
tumulte des passions folles ne se mêle pas aux déli- 
cieuses émotions que me donnent les belles choses. 
Je ne sais ce que c'est que paperasses et occupations 
rebutantes, qui sont celles de presque tous les 
humains ; au lieu de penser à des affaires, je ne pense 
qu'à Rubens ou à Mozart : ma grande affaire pendant 
huit jours, c'est le souvenir d'un air ou d'un tableau. 
Je me mets au travail comme les autres courent 
chez leur maîtresse, et quand je les quitte, je rap- 
porte dans ma solitude ou au milieu des distractions, 
que je vais chercher, un souvenir charmant , qui 

(1) Ce passage est à rapprocher du fragment de l'année 1824 : « Quelle 
« sera ma destinée ? Sans fortune et sans disposition propre à rien 
« acquérir. » 



286 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

ne ressemble guère au plaisir troublé des amants. 

J'ai vu chez la princesse le portrait du prince 
Adam (1) par Delaroche (2); on dirait le fantôme du 
pauvre prince, tant il semble qu'il lui ait tiré tout le 
sang de ses veines, et tant il lui a allongé la figure. 
Yoilà vraiment, suivant l'expression de Delaroche 
lui-même, ce qu'on peut appeler de la peinture 
sérieuse. Je lui parlais un jour des admirables Murillo 
du maréchal Soult, qu'il voulait bien me laisser admi- 
rer; seulement, disait-il, ce nest pas de la peinture 
sérieuse. 

Je suis rentré à une heure du matin. Jenny me di- 
sait que quand on a entendu delà musique pendant une 
heure, c'est tout ce qu'on en peut porter. Elle a rai- 
son : c'est même beaucoup. Un air ou deux comme 
le duo de Mozart, et le reste fatigue et donne de 
l'impatience. 

Samedi 1 er décembre. — Hercule et Diomède (3), 
grand paysage. — Adam et Eve (4). 

Sur quelques folies. — Sur le progrès. — Opinions 
modernes. 

Mercredi 7 décembre. — Insipide dîner chez 

(1) Le prince Adam Czartoryski. 

(2) « Le seul homme dont le nom eût puissance pour arracher quel- 
« ques gros mots à cette houche aristocratique, était P. Delaroche; » 
(Baudelaire, sur Delacroix.) 

(3) Voir Catalogue Robaut, n° 1274. 

(4) 11 s'agit probablement de la toile qui porte le n° 853 du Catalogue 
Robaut, et que le maître donna ultérieurement à M. de Jolly. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 287 

Casenave. J'ai revu là les mêmes figures que l'année 
dernière, à peu près à pareille époque. 

Un an de plus change bien les visages à une cer- 
taine époque de la vie! Fould surtout m'a paru avoir 
été plus vite que les autres; il a les joues pendantes, 
l'œil éteint, le poil plus blanc, et ce je ne sais quoi de 
débraillé et de dépenaillé qui annonce le vieillard. Il 
élait près de moi ; je me suis évertué, par convenance 
et dans l'impossibilité de trouver un mot à dire à la 
gouvernante anglaise qui était de l'autre côté, à lui 
parler de sa collection, des arts, de la guerre 
d'Orient... .T'étais là comme un terme. 

En face de moi était Bethmont (1). C'est un person- 
nage tout plein de manières sucrées de dire les choses. 
Avec son œil doux, il a arrangé Véron, après dîner, 
d'une manière assez piquante, mais surtout très mé- 
chante et emportant la pièce avec une douceur 
charmante. On sentait bien, dans cette mielleuse phi- 
lippique contre le champion de la présidence en 1851, 
l'ancien membre du gouvernement provisoire qui lais- 
sait échapper quelques-unes de ses rancunes secrètes. 
Il a beaucoup d'un homme d'Eglise dans son discours, 
et même dans son attitude : la faconde recherchée de 
l'avocat (2) se fait jour naturellement dans tout ce 

(1) Eugène Bethmont, avocat et homme politique né en 1804, mort 
en 1860. Il fut un des membres les plus brillants des assemblées politiques. 

(2) Delacroix avait horreur de ce genre d'esprit qu'on rencontre sur- 
tout chez ceux qui par métier touchent à toutes choses sans pouvoir 
insister sur aucune. L'avocat, avec sa facilité d'élocution, son éloquence 
toujours prête, lui apparaissait comme un être superficiel et inconsistant. 
Ainsi, même à propos de Berryer, pour lequel il éprouvait, on le sait, 



288 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

qu'il dit, mais avec- un certain embarras dans les 
termes, qui annonce quelque chose de rebelle dans 
cet esprit, malgré la culture qu'il a dû lui donner et 
l'exercice du métier de parler, qui a été celui de toute 
sa vie. Je me rappelle que Vieillard, dans toute sa 
candeur, me disait en parlant de lui, et par opposi- 
tion à ses autres collègues fougueux ou intolérants 
républicains : « Quel homme charmant ! que de 
douceur! » Je me rappelle qu'il me déplut tout de 
suite, quand je le vis autrefois chez le bon M. N..., 
qui n'y regardait pas de si près : une certaine façon 
de vous écouter sans rien dire, ou de vous répondre 
avec réticences, me donna de lui l'idée dans laquelle 
je me suis confirmé les deux ou trois fois que je l'ai 
rencontré. Je l'ai trouvé d'une grande sensibilité à la 
mort du pauvre Wilson (1). Il m'a semblé qu'il versait 
de véritables larmes sur son ami... Que conclure de 
tout ceci? Que je me suis trompé dans mon juge- 
ment...? Point du tout! Il est, comme tous les 
hommes, un composé bizarre et inexplicable de con- 
traires; c'est ce que les faiseurs de romans et de 
pièces ne veulent pas comprendre. Leurs hommes 
sont tout d'une pièce. Il n'en est pas de cette sorte... 
Il y a dix hommes dans un homme, et souvent ils se 

une vive affection, il écrivait : « Heureux qui se contente de la surface 
des choses. J'admire et j'aime les hommes comme Berryer qui a l'air 
de ne rien approfondir. » Il faudrait être aveugle pour ne pas démêler 
la pointe de critique qui se dissimule mal sous cette admiration. 

(1) Daniel Wilson, père de M. Daniel Wilson et de Mme Pelouze. Il 
acheta autrefois à Delacroix son tableau : La Mort de Sardanaple. (Voir 
Catalogue Robaut, n° 198.) 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 289 

montrent tous dans la même heure, à de certains 
moments. 

Je me suis sauvé aussitôt quejel'ai pu, pourm'ôter 
de ce lieu ennuyeux et pour aller à pied à travers les 
Champs-Elysées, chez la princesse, où j'espérais avoir 
un peu de musique et un peu de thé. Je lai trouvée 
attablée au piano avec son professeur K... Justement 
elle jouait avec lui de sa musique. Le morceau finis- 
sait heureusement, et je n'ai pas été mis dans la 
nécessité de faire même une grimace d'approbation. 
Elle a joué après, et probablement à mon intention, 
un morceau de Mozart, à quatre mains, de sa jeu- 
nesse. L'adagio superbe. Revenu, bien malgré moi, 
avec l'ennuyeux K... 

Jeudi 18 décembre. — J'étais invité à aller chez 
Mlle Brohan (1), et, après avoir fait ma promenade, 
par un froid piquant, mais agréable, après laquelle je 
devais rentrer pour aller la voir, je suis resté à lire le 
deuxième article de Dumas sur moi, qui me donne 
une certaine tournure de héros de roman. Il y a dix 
ans, j'aurais été l'embrasser pour cette amabilité : 
dans ce temps-là, je m'occupais beaucoup de l'opi- 
nion du beau sexe, opinion que je méprise (2) entiè- 

(1) Augustine Brohan avait débuté en 1841, à seize ans, à la Comédie- 
Française, avec vin immense succès. Elle devint sociétaire l'année sui- 
vante. Son talent, sa grâce et son esprit lui assurèrent une situation 
exceptionnellement brillante. 

(2) Voici une anecdote intéressante rapportée par Baudelaire, et qui 
mérite d'être rapprochée de ce passage : " Je me souviens qu'une fois 

il. 19 



290 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

rement aujourd'hui, non sans penser quelquefois avec 
plaisir à ce temps où tout d'elles me paraissait char- 
mant. Aujourd'hui, je ne leur en reconnais qu'un seul, 
et il n'est plus à mon usage. La raison, plus encore 
que l'âge, me tourne vers un autre point. Celui-là est 
le tyran qui domine tout le reste. 

Cette Brohan était bien charmante à ses débuts ! 
Quels yeux! quelles dents! quelle fraîcheur! Quand 
je l'ai revue chez Véron, il y a deux ou trois ans, elle 
avait perdu beaucoup, mais elle avait encore un cer- 
tain charme. Elle a beaucoup d'esprit, mais elle court 
un peu après l'effet. Je me rappelle que ce jour-là, 
en sortant de table, elle m'embrassa sur ce qu'on lui 
dit ce que j'étais : je crois qu'il était question de son 
portrait. Houssaye (1), qui était alors son directeur, 
non pas celui de sa conscience, car il était en même 
temps son amant, eut tout le temps du dîner une 
sombre attitude d'amant jaloux fort comique chez un 
directeur de spectacle, familiarisé, à ce qu'il semble, 
avec les mœurs de la partie féminine du troupeau 
déclamant et chantant, croassant ou beuglant, dont 
il est le berger. 



« dans un lieu public, comme je lui montrais le visage d'une femme 
« d'une originale beauté et d'un caractère mélancolique, il voulut bien 
« en goûter la beauté, mais me dit, avec son petit rire, pour répondre 
« au reste : « Gomment voulez-vous qu'une femme puisse être mélanco- 
« lique? » insinuant sans doute par là que pour connaître le senti- 
« ment de la mélancolie, il manque à la femme certaine chose essen- 
« tielle. » 

(1) Arsène Houssaye était alors administrateur de la Comédie-Fran- 
çaise. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 291 

Je n'y ai pas été ce soir, de peur de rencontrer là 
trop de ces figures compromettantes, qui me feraient 
fuir aux antipodes. 

Vendredi 9 décembre. — La forme de lettres serait 
la meilleure... On passe d'un sujet à l'autre sans 
transition; on n'est pas forcé à des développements. 
Une lettre peut être aussi courte et aussi longue qu'on 
veut. 

En revenant de l'Hôtel de ville. — Copie du plafond 
pour Bonnet (1 ). — Samson et Dali la (2). — Ovide (3). 
— Olinde et Sophronie. — Clorinde(A). — Henni nie 
et les bergers (5). .. et les autres sujets de la Jérusalem. 



(1) Plafond de la galerie d'Apollon. 

(2) Voir Catalogue Robaut, n» 1238. 

(3) Ce sujet A' Ovide, qu'il avait déjà traité pour la décoration de la 
Bibliothèque du Palais-Bourbon, devait lui inspirer un de ses chefs- 
d'œuvres de l'Exposition de 1859. Voici en quels termes il en parle : 
M. Moreau avait demandé à Delacroix un tableau pour M. Fould. Dela- 
croix lui écrit le 11 mars 1856 : « Je m'étais occupé tout de suite de 
« chercher des sujets pour répondre au désir que vous m'avez si aimable- 
« ment exprimé de la part de M. Fould. Après avoir hésité quelque 
«temps, je me suis rappelé une esquisse que j'ai traitée, il y a un 
«an environ, dans le projet d'en faire un tableau. Je crois le sujet 
«assez favorable, avec figures, animaux, paysages. C'est Ovide exile 
« chez les Scythes, auquel les naïfs habitants apportent des fruits, du 
« laitage. » 

Ce tableau appartient aujourd hui à Mme Sourdeval. (Voir Catalogue 
Robaut, n p 1376.) 

(4) Il s'agit du tableau d'Olinde et Sophronie, qui a figuré récemment 
à l'Exposition des Cent chefs-d'œuvre, chez Petit. La description fournie 
par Delacroix est la suivante : « Olinde et Sophrouie. Clorinde, arrivant 
« au secours de Sarrasins assiégés dans Jérusalem, délivre de la mort deux 
« jeunes amants condamnés au bûcher par le tyran Aladin. » {Jérusalem 

délivrée) (Voir Catalogue Robaut, n° 1290.) 

(5) Voir Catalogue Robaut, n° 1384. 



292 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

— Lion Beugniet(l). Naufrage id. (2). — Intérieur de 
Harem (Oran). — Présents de noces (Tanger). Camp 
mauresque. 

Samedi 10 décembre. — Chez Chabrier ce soir. 
Lefebvre parlait de Jomini. Lire ces deux ouvrages : 
Napoléon au tribunal d' Alexandre et de César et 
Grandes opérations militaires. Il loue beaucoup le 
style de Ségur, dans la campagne de 1812. Lire la 
bataille de Dresde. Belles choses aussi dans la cam- 
pagne de France. C'est après cette campagne de 
Dresde, dans laquelle l'Empereur a été vraiment fou- 
droyant et semblable aux Roland et aux Renaud, tant 
son coup d'œil ou sa présence enfanta des miracles, 
c'est après cette bataille, qui devait être décisive, 
qu'une aile de poulet lui donna une indigestion qui 
paralysa, avec ses facultés, les mouvements de son 
armée et amena la défaite de Vandamme. 

Le bon amiral, qui était là, a la bonté et la bien- 
veillance peintes sur ses traits. Il me disait que la nuit, 
quand il se réveillait, il était pris d'un horrible décou- 
ragement. Cela m'a surpris d'un homme qui n'a pas 
l'air d'être nerveux. C'est une situation commune à 
presque tous les hommes. Lefebvre est de même. 
J'étais arrivé dans un état de misanthropie affreuse 
que j'ai déposé en entrant là (quoique je ne m'y sois 
pas grandement diverti), et que j'ai repris tout le long 
du chemin à mon retour. 

(1) Voir Catalogue Robaut, n° 1249. 

(2) Voir Catalogue Robaut, n 08 1214 et 1220. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 293 

Je trouvais charmant d'être détesté de tout le 
monde et d'être en guerre avec le genre humain. On 
parlait d'excès de travail; je disais qu'il n'y avait 
pas d'excès dans ce genre, ou du moins qu'il ne pou- 
vait nuire, pourvu qu'on fît l'exercice que le corps 
réclame, et surtout qu'on ne menât pas de front 
le travail avec le plaisir. On dit à ce propos que 
C.uvier était mort pour avoir trop travaillé : je n'en 
crois rien. Il avait l'air si fort! a dit quelqu'un. Point 
du tout ! il était très maigre et se couvrait d'habits 
comme le marquis de Mascarille et le vicomte de 
Jodelet dans les Précieuses. Il voulait être dans une 
transpiration continuelle. Ce système n'est pas mau- 
vais; je commence à tourner à cette habitude de me 
couvrir extrêmement; je la crois très salutaire pour 
moi. Cuvier avait la réputation d'aimer les petites 
filles et de s'en procurer à tout prix ; cela explique la 
paralysie et tous les inconvénients auxquels il a suc- 
combé, plus que les excès de travail. 

J'ai vu Norma. J'ai cru que je m'y ennuierais, et le 
contraire est arrivé ; cette musique, que je croyais 
savoir par cœur et dont j'étais fatigué, m'a paru déli- 
cieuse. La pièce est courte, autre mérite. Mme Parodi 
m'a fait plus de plaisir que dans Lucrezia; c'est peut- 
être parce que depuis mon journal m'a appris qu'elle 
était élève de Mme Pasta, dont elle rappelle beaucoup 
de traits. Le public croit regretter la Grisi et lui 
refuse sa faveur. Souvent mon applaudissement soli- 
taire s'élevait au milieu de la froideur universelle. 



294 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

Mme Monceaux y était, qui se montrait aussi difficile 
que les autres. Boissard et sa femme étaient aux 
avant-scènes. J'ai été les voir un moment. 

14 décembre. — Dîné chez Riesener avec Pierret. 
Jetais invité chez la princesse et j'espérais y aller le 
soir. Je suis resté rue Bayard. — Le soir, dans l'ate- 
lier, où j'ai fait un fusain d'après un torse de la 
Renaissance, pour un essai du fixatif que Riesener 
emploie. 

Je suis revenu avec Pierret, par la gelée qui s'est 
déclarée dans l'après-midi et par un clair de lune 
admirable. Je lui ai rappelé, dans les Champs-Elysées, 
qu'à cette même place, il y a plus de trente ans, nous 
revenions ensemble, vers la même heure, de Saint- 
Germain, où nous avions été voir la mère de Soulier, 
à pied, s'il vous plaît, et par une gelée intense... 
Était-ce bien le même Pierret que j'avais sous le bras? 
Que de feu dans notre amitié! que de glace à pré- 
sent (1)!... H m'a parlé des magnifiques projets qu'on 
fait pour les Champs-Elysées. Des pelouses à l'an- 
glaise remplaceront les vieux arbres. Les balustrades 
de la place ont disparu; l'obélisque va les suivre pour 
être mis je ne sais où. Il faut absolument que l'homme 
s'en aille, pour ne pas assister, lui si fragile, à la ruine 



(1) Ce passage, qui nous avait échappé au moment d'écrire notre 
Etude, vient encore à l'appui de ce que nous avons dit sur le sentiment 
d'amitié chez Delacroix, et contribue à détruire la légende qu'on s'était 
plu à former. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 295 

de tous les objets contemporains de son passage d'un 
moment. Voilà que je ne reconnais plus mon ami, 
parce que trente ans ont passé sur mes sentiments. Si 
je lavais perdu il y a quinze ans, je 1 eusse regretté 
éternellement; mais je n'ai pas encore eu le temps de 
me dégoûter de la vue des arbres et des monuments 
que j'ai vus toute ma vie. J'aurais voulu les voir jus- 
qu'à la fin. 

Vendredi 16 décembre. — Dîné chez Yéron. Il y 
avait là cinq ou six médecins. La conversation a 
roulé pour les trois quarts sur les anus, les fistules, 
pustules et autres détails de la profession qui faisaient 
promettre, pour le dessert, au moins une petite dis- 
section. Velpeau (1) y était ; il est très spirituel. Le 
vertueux busard (2) était près de moi et un peu dé- 
paysé. 

Samedi 17 décembre. — Dîné chez Lehmann avec 
Visconti (3), que j'aime à revoir, Mercey, Meyer- 
beer ; je suis allé avec ce dernier chez Buloz. 

Dimanche 18 décembre. — Sorti à onze heures et 
demie . 

(1) Le docteur Velpeau était un des plus célèbres chirurgiens de 
l'époque. 

(2) M. Nisard, pour qui la critique ue pouvait avoir de mystères, 
déclarait dans un Salon daté de 1833, au National, où il remplaçait le 
critique Peisse, que « M. Delaevoix n'avait pas un ouvrage sérieux » . 

(3) Visconti, architecte, dont l'œuvre principale fut la réunion du 
Louvre aux Tuileries. Il parait que Delacroix l'estimait davantage que 
ses confrères Lefuel et Baltard. (Voir supra, t. II, p. 229.) 



296 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

A l'école des Beaux-iVrts, sur l'invitation de ces 
messieurs : j'arrivai là comme Math an dans le temple 
du Seigneur. Trouvé là le bon Moreau qui poursuit 
sa carrière philanthropique, fonde des prix à l'Ecole 
et fait le bonheur des paysans de son endroit. Il m'a 
ramené dans notre quartier. 

Passé chez M. Villot, à pied chez la princesse et 
M. Lefeu, sans trouver personne. Revenu au Musée, 
où le froid ne m'a pas permis de rester, et vers trois 
heures chez M. Fould; je ne F ai qu'entrevu, il sortait. 

Le soir, Guillaume Tell, auprès de Saint-Georges, 
qui m'a fait perdre quelques morceaux par ses re- 
marques diverses. A travers tout cela, retrouvé plus 
que jamais les impressions de ce bel ouvrage qu'on 
ne peut assez admirer. 

Mardi 20 décembre. — Robert le soir; je n'ai pu 
entendre que les trois premières notes. J'étais très 
fatigué. J'y ai trouvé encore des mérites nouveaux. 
Les costumes, renouvelés naturellement après tant 
de représentations, m'ont beaucoup intéressé. 

Jeudi 22décembre. — Aujourd'hui, dîné chez Moreau 
et chez Villot le soir. Mme Villot m'a parlé de cette 
fameuse commission pour l'Exposition générale (1). 

Samedi 24 décembre. — Dîné chez Buloz. 

(1) L'Exposition de 1855, 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 297 

Dans la journée, discussion à l'Hôtel de ville sur la 
question des boulangers. Chaix d'Est-Ange (1) a fait 
une sortie qui a intéressé tout le monde comme fait un 
spectacle. Quant à moi, je ne vois là qu'un assez 
grand talent d'acteur et d'improvisateur, mais je vois 
toujours l'acteur. Il est rare que toute cette chaleur 
de commande tienne contre la plus mince argumen- 
tation en sens contraire, faite par un homme sans 
prétention, mais convaincu de ce qu'il dit. 

Au diner de Buloz, Meyerbeer, Cousin et Rému- 
sat^) ; en somme, amusant. Babinet est venule soir(3). 
Je parlais avec Cousin des découragements qui s'em- 
parent des artistes, non pas quand ils sentent que leur 
verve diminue, mais quand leur public commence à se 
lasser d'eux, ce qui arrive tôt ou tard. C'est, m'a-t-il 
dit, qu'ils n'ont plus le diable au corps, et il a raison. 
Je disais à Rémusat que je me faisais éveiller avec le 
jour, et que dans cette saison, à travers le froid et la 
neige, je courais à mon travail avec ardeur et plaisir. 

(1) Chaix d'Est-Ange, célèbre avocat et homme politique. Son goût 
pour les arts et ses fréquentes relations avec les artistes sont connus. 

(2) Le comte Charles de Rémusat (1797-1875), écrivain et homme 
politique. De 1830 à 1852 il fit partie de toutes les assemblées délibé- 
rantes, et devint ministre de l'intérieur en 1840. Sous l'Empire, il resta 
complètement étranger aux affaires publiques et reprit ses travaux phi- 
losophiques, faisant paraître des ouvrages et publiant des études dans la 
Revue des Deux Mondes. En 1846, il avait succédé à Royer-Collard 
comme membre de l'Académie française. 

(3) Jacques Rabinet (1794-1872), mathématicien, membre de l'Aca- 
démie des sciences depuis 1840, auteur d'un grand nombre de travaux 
qui embrassent diverses parties de l'astronomie, de la physique et de la 
météorologie. Il a publié de nombreux articles scientifiques à la Revue 
des Deux Mondes et au Journal des Débats. 



298 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Que c'est beau! m 1 a-t-ildit; que vous êtes heureux !.. . 
Et il a grandement raison. 

Je suis revenu à pied et suis entré à Saint-Roch 
à la messe de minuit. Je ne sais si cette foule entassée 
là, ces lumières, enfin cette espèce de solennité ne 
mont pas fait paraître plus froides et plus insipides 
toutes les peintures qui sont là sur les murs... Que 
le talent est rare! Que de labeurs dépensés à bar- 
bouiller de la toile, et quelles plus belles occasions 
que ces sujets religieux! Je ne demandais à tous 
ces tableaux si patiemment ou même si habilement 
fabriqués par toutes sortes de mains, et de toutes 
sortes d'écoles, qu'une touche, qu'une étincelle de 
sentiment et d'émotion profonde, qu'il me semble 
que j'y aurais mise presque malgré moi. Dans ce 
moment, qui avait quelque solennité, ils me sem- 
blaient plus mauvais qu'à l'ordinaire; mais, en re- 
vanche, combien une belle chose m'eût ravi! C'est 
ce que j'ai éprouvé, toutes les fois qu'une belle 
peinture était devant mes yeux à l'église, pendant 
qu'on exécutait de la musique religieuse, qui, elle, n'a 
pas besoin d'être aussi choisie pour produire de l'ef- 
fet, la musique s' adressant sans doute à une partie de 
l'imagination, différente et plus facile à captiver. Je 
me rappelle avoir vu ainsi, et avec le plus grand plai- 
sir, une copie du Christ de Prud'hon, à Saint-Philippe 
du Roule; je crois que c'était pendant l'enterrement 
de M. de Beauharnais... Jamais, à coup sûr, cette 
composition, qui est critiquable, ne m'avait paru 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 299 

meilleure. La partie sentimentale semblait se dégager 
et n'arrivait sur les ailes de la musique. Les anciens 
ont connu quelque chose d'analogue et l'ont mis eu 
pratique : on dit d'un grand peintre de l'antiquité 
qu'en montrant ses tableaux il faisait entendre aux 
spectateurs une musique propre à les mettre dans une 
situation d'esprit conforme au sujet de la peinture ; 
ainsi il faisait sonner de la trompette, en montrant la 
figure d'un soldat armé, etc. Je me rappelle mon 
enthousiasme, lorsque je peignais à Saint-Denis du 
Saint-Sacrement et que j'entendais la musique des 
offices; le dimanche était doublement un jour de fête; 
je faisais toujours ce jour-là une bonne séance (1). La 
meilleure tête de mon tableau du Dante a été faite 
avec une rapidité et un entrain extrêmes, pendant 
que Pierret me lisait un chant du Dante, que je con- 
naissais déjà, mais auquel il prêtait, par l'accent, une 
énergie qui m'électrisa. Cette tête est celle de 
l'homme qui est en face, au fond, et qui cherche à 
grimper sur la barque, ayant passé son bras par-des- 
sus le bord. 

On parlait à table de la couleur locale. Meyerbeer 
disait avec raison qu'elle tient à un je ne sais quoi qui 
n'est point l'observation exacte des usages et des 
coutumes : «'Qui en est plus plein que Schiller, a-t-il 



(1) II éprouva cette même émotion à l'église Saint-Sulpice, en pei- 
gnant le dimanche, au son des orgues. Mais, comme on le verra plus 
loin, les autorités ecclésiastiques et administratives lui refusèrent l'auto- 
risation de travailler le dimanche pendant les offices. 



300 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

dit, que Schiller dans son Guillaume Tell? et cepen- 
dant il n'a jamais rien vu de la Suisse. » Meyerbeer 
est maître en cela : les Huguenots, Robert, etc. Cou- 
sin ne trouvait pas la moindre couleur locale dans 
Racine, qu il n'aime point; il se figure que Corneille, 
dont il est engoué, en est plein. Je disais sur Racine 
ce que je pense et ce qu'on doit en dire, c'est-à-dire 
qu'il est trop parfait; que cette perfection et l'absence 
de lacunes et de disparates lui ôtent le piquant que l'on 
trouve à des ouvrages pleins de beautés et de défauts 
à la fois. Il me disait à satiété que ses idées étaient 
prises partout et n'étaient que des traductions. Il me 
citait je ne sais combien d'exemplaires d'Euripide ou 
de Virgile annotés de sa main, de manière à en tirer 
des vers tout faits... Que de gens ont annoté Euripide 
et tous les anciens, sans en tirer la moindre parcelle 
de quoi que ce soit qui ressemble à un vers de 
Racine! Mme Sand me disait la même chose : ce sont 
là de ces curiosités de gens de métier! La langue d'un 
grand homme parlée par lui est toujours une belle 
langue. Autant vaudrait-il dire que Corneille, qui est 
très beau dans notre langue, aurait été plus beau 
encore en espagnol! Les gens de métier critiquent 
plus finement que les autres, mais ils sont entêtés des 
choses de métier. Les peintres ne s'inquiètent que de 
cela. L'intérêt, le sujet, le pittoresque même, dispa- 
raissent devant les mérites de l'exécution, j'entends 
de 1 exécution scolastique. 

En relisant ce que j'ai dit de Meyerbeer, à propos 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 301 

de la couleur locale, il m'arrive de penser qu'il en 
est trop épris. Dans les Huguenots, par exemple : la 
lourdeur croissante de son ouvrage, la bizarrerie 
des chants vient en grande partie de cette recherche 
outrée. Il veut être positif, tout en recherchant 
l'idéal; il s'est brouillé avec les grâces en cherchant 
à paraître plus exact et plus savant. Le Prophète, que 
je ne me rappelle pas, ne l'ayant presque point 
entendu, doit être un pas nouveau dans cette route. 
Je n'en ai rien retenu. Dans Guillaume Tell, s'il l'eût 
composé, il eût voulu, dans le moindre duo, nous faire 
reconnaître des Suisses et des passions de Suisses. 
Rossini, lui, a peint à grands traits quelques paysages 
dans lesquels on sent, si l'on veut, l'air des mon- 
tagnes, ou plutôt cette mélancolie qui saisit l'âme en 
présence des grands spectacles de la nature, et sur 
ce fond, il a jeté des hommes, des passions, la grâce 
et l'élégance partout. Racine a fait de même. Qu'im- 
porte qu'Achille soit Français! Et qui a vu l'Achille 
grec? Qui oserait, autrement qu'en grec, le faire 
parler comme Homère l'a fait? « De quelle langue 
allez-vous vous servir? demande Pancrace à Sgana- 
relle. — Parbleu ! de celle que j'ai dans la bouche! » 
On ne peut parler qu'avec la langue, mais aussi 
qu'avec l'esprit de son temps. Il faut être compris de 
ceux qui vous écoutent, et surtout il faut se com- 
prendre soi-même. Faire l'Achille grec! Eh, bon 
Dieu ! Homère lui-même l'a-t-il fait? Il a fait un Achille 
pour les gens de son temps. Les hommes qui avaient 



302 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

vu le véritable Achille n'étaient plus depuis longtemps. 
Cet Achille devait ressembler à un Huron plus qu'à 
celui d'Homère. Ces bœufs et ces moutons que le 
poète lui fait embrocher de ses propres mains, peut- 
être les mangeait-il tout crus et assommés par lui. Ce 
luxe, dont Homère le relève, sortait de son imagina- 
tion; ces trépieds, ces tentes, ces vaisseaux, ne sont 
autre chose que ceux qu'il avait sous les yeux, dans 
le monde où il vivait. Plaisants vaisseaux, que ceux 
des Grecs au siège de Troie! Tout l'ost des Grecs eût 
capitulé devant la flottille qui sort de Fécamp ou de 
Dieppe pour aller à la pêche du hareng. C'a été la 
faiblesse de notre temps, chez les poètes et les artistes, 
de croire qu'ils avaient fait une grande conquête, avec 
l'invention de la couleur locale. Ce sont les Anglais 
qui ont ouvert la marche, et nous nous sommes éver- 
tués, à leur suite, à donner l'assaut aux chefs-d'œuvre 
du génie humain. 

(Reporter là tout ce qui est plus haut, sur l'invrai- 
semblance des fables de Walter Scott et des romans 
modernes mis en regard de la recherche de la vérité 
dans les détails.) 

Mardi 27 décembre. — Travaillé peu, et un peu de 
malaise qui a augmenté à dîner. 

La bonne Alberthe m'avait envoyé une stalle le 
matin. J'ai donc été aux Italiens, et cette sortie, 
qui me coûtait, m'a fait du bien plutôt que du mal. 
On donnait la Lucia. L'autre jour, à Lucrezia, je 



JOURNAL D'EDGENE DELACROIX. 303 

rendais justice à Donizetti ; je me repentais de ma 
sévérité à son égard. Aujourd'hui, tout cela a paru, 
à ma courbature et à ma fatigue, bien bruyant, 
bien peu intéressant. Rien du sujet, ni des passions, 
excepté peut-être le fameux quintette. L'ornement 
tient toute la place dans cette musique ; ce ne sont 
que festons et astragales : je l'appelle de la musique 
sensuelle, uniquement, qui n'est calculée que pour 
chatouiller l'oreille un moment. 

J'ai rencontré mon ami Chasles au foyer. Il a com- 
mencé, avec cette manière mielleuse et raide à la 
fois qui caractérise cette nature sans franchise, se ra- 
baissant avec une humilité qu'il ne voulait pas même 
que je crusse réelle. Je lui ai dit qu'il ne fallait dire de 
soi ni bien ni mal. En effet, si vous en dites du mal, 
tout le monde vous prend au mot; si vous en dites 
trop de bien ou seulement un peu de bien, vous fatiguez 
tout le monde. Il est sorti de tous ces compliments, et 
nous avons parlé du théâtre, d'art dramatique, de Ra- 
cine, de Shakespeare. Il préfère ce dernier à tout, 
« mais, m'a-t-il dit, c'est moins pour moi un artiste 
qu'un philosophe. Il ne cherche pas l'unité, le résumé, 
le type comme les artistes, il prend un caractère : c'est 
quelque chose qu'il a vu et qu'il étudie, en vous le 
faisant voir au naturel. » Cette explication me paraît 
juste. Je lui ai demandé si, avec ses entrées et ses 
sorties, et tout ce remue-ménage continuel de lieux 
et de personnages, les pièces de Shakespeare n'é- 
taient point fatigantes même pour un homme qui 



30V JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

comprend tout le mérite de son langage. Il en est 
convenu. 

J'ai rencontré Berryer avec le plus grand plaisir, 
et un peu honteux de lavoir négligé. Il me témoi- 
gnait le regret de ne pas me voir, et ce n'étaient pas 
même de tendres reproches. C'est une nature vrai- 
ment riche et sympathique. Il m'a dit que je devais 
l'aller trouver à la campagne quelquefois; je l'aime 
beaucoup. 

Je suis sorti avant la fin, très fatigué, et j'ai passé 
une nuit tout en sueur et en maladie. La matinée 
était meilleure. 

Jeudi 29 décembre. — Première séance à la réunion 
pour le jury de l'Exposition de 1855. J'y ai vu le 
pauvre Visconti (1) à deux heures;... à cinq heures, 
il n'était plus ! J'ai été désespéré de ce malheur qui 
intéresse tout le monde, mais qui me prive person- 
nellement de l'homme le plus sympathique que j aie 
rencontré depuis longtemps. 

Vendredi 30 décembre. — On me disait, à propos 
de la Vénus, qu'en la regardant, on voyait tout à la 
fois. Cette expression m'a frappé : c'est là, en effet, 
la qualité qui doit dominer; les autres ne doivent 
venir qu'après. 

(1) Visconti mourut sans avoir achevé l'œuvre capitale de sa carrière 
d'architecte, la réunion du Louvre aux Tuileries. Mais son nom n'eu 
reste pas moins attaché à ce magnifique travail. Il avait été, au mois 
d'août précédent, nommé membre de l'Institut. 



1854 



Sans date. — Fragments d'un dictionnaire, etc. — 
Petits articles très courts sur les artistes célèbres et 
en passant ou traitant seulement un point qui les re- 
garde ou dune qualité propre à eux. 

— Le beau implique la réunion de plusieurs quali- 
tés : la force toute seule n'est pas la beauté sans la 
grâce, etc. : en un mot, l'harmonie en serait l'expres- 
sion la plus large. — Cette panhypocrisiade uni- 
verselle. 

1 er janvier. — Tout va si mal : la vertu elle-même 
est si faible et si chancelante, le talent si journalier, 
si sujet à se dégrader et à s'abandonner soi-même, 
que les hommes sont facilement accoutumés à se con- 
tenter en tout de Y apparence seulement du talent et 
de la vertu. Apparence de talent, semblant d'hon- 
nêteté : point d'imitation de personne sur aucun 
point. Vous me le donnez, je le prends ; je n'exige 
guère, de peur d'être obligé de rendre beaucoup. Il 
n'y a que sur la civilité qu'ils sont excessifs, parce 
qu'elle ne coûte rien. 

II. - 305 20 



306 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Vous êtes avocat, vous défendez et vous faites 
triompher le client per fas et nefas, et il n'y a rien à 
dire, c'est le devoir ! réussir surtout. Avoir défendu 
le client en pure perte avec tout le talent et la con- 
science imaginables, fâcheux accident, dont il faut se 
relever par un succès obtenu, s'il est nécessaire, dans ! 
un cas plus douteux, près de juges prévenus, en 
s'appuyant sur toutes les circonstances préparées ou 
fortuites qui concourent ordinairement à tous les 
succès. 

Vous êtes Y archevêque de Cavaignac et sa créature; 
sa main vous a tiré de l'obscurité du néant. Vous 
serez t 'archevêque de Napoléon, vous le consacrerez 
comme l'élu d'un grand peuple : la mitre commande. 
Vous n'êtes plus l'archevêque de Cavaignac, vous 
êtes l'archevêque de Paris. Vous entonnez le Salvum 
fac imperatorem avec tranquillité; vous recevez l'en- 
cens d'une manière convenable. Vous ne serez pas 
sorti de votre devoir, de ceux que demande et dont 
se contente le public. 

Il n'y a pas une voix qui vous crie que vous 
devez prêter à la critique, pas une voix, celle de 
votre conscience moins que les autres, qui vous 
avertisse en secret. Qui donc, si vous ne vous le 
donnez vous-même, vous donnerait ce charitable 
avertissement? .le le dis charitable, dans l'intérêt 
de votre triste honneur, non dans celui des néces- 
sités de votre position, des nécessités du bien vivre, 
du paraître. Qui vous le donnerait, cet avertisse- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 307 

ment que vous n'avez pas reçu comme une inspira- 
tion naturelle dans l'exercice d'un ministère et dans 
les méditations d'une situation qui vous rapproche de 
ia source de toute vertu? L'attendriez-vous de ceux 
que vous appelez vos amis, quand vous ne l'avez pas 
senti en dedans de vous, dans le silence du sanctuaire? 
Quoi ! vous approchez le Saint des saints ! vous vivez 
dans la communion des élus ! vous montez dévote- 
ment en chaire et les yeux baissés modestement 
comme pour interroger les replis de votre cœur, ou 
bien, les mains et les regards élevés comme pour 
attester l'auteur des saintes inspirations, vous étalez 
devant de tristes et faibles humains la corruption de 
leur nature, vous la leur faites toucher du doipt! 
Vous êtes ménager devant eux de ces promesses qui 
encourageraient, consoleraient leurs aspirations vers 
le bien ; vous tonnez quelquefois, vous êtes la voix 
de Dieu lui-même ! mais vous savez bien ce que c'est 
que cet instrument et quel est cet organe dont il se 
sert pour faire arriver sa parole jusqu'à ses créatures 
déshéritées. Oui! cette voix, en passant par vos 
lèvres, et je ne dis pas votre cœur, pour arriver à ces 
cœurs abattus, pour effrayer même les justes, cette 
voix, dis-je, réveille malgré vous dans vous-même 
un sentiment importun. Vous ne pouvez avoir aboli, 
à ce point, dans votre être, le sentiment du juste, 
qu'il ne se passe en vous un tumulte qui troublera et 
attristera la sécurité que la vue du monde, comme il 
est, vous a accoutumé à regarder comme la paix de 



308 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

lame. Vous remportez, au milieu de ces flatteurs, de 
ces corrrompus, si attentifs à vous cacher leur cor- 
ruption et à feindre de ne point s'apercevoir de la 
vôtre, un fond chagrin, une soucieuse attitude, que 
vous vous efforcez de faire paraître tranquille pour 
l'homme de l'habit que vous portez, pour paraître, 
par le calme de votre visage, aussi élevé au-dessus 
du commun des hommes, que vous semblez l'être 
par les insignes sacrés de votre dignité. 

4 janvier. — Soirée aux Tuileries. J'en suis revenu 
plus chagrin que de l'enterrement du pauvre Visconti. 
La figure de tous ces coquins (1) et de toutes ces 
coquines, ces âmes de valets sous ces enveloppes 
brodées, lèvent le cœur. 

5 janvier, — « Ainsi, dans toutes nos résolutions, 
il faut examiner quel est le parti qui présente le 
moins d'inconvénients et l'embrasser comme le 
meilleur, parce qu'on ne trouve jamais rien de par- 
faitement pur et sans mélange, ou exempt de danger. » 
(Machiavel.) 

17 janvier. — Les littérateurs font semblant de 
croire que l'oreille et l'œil jouissent, dans la musique 
et dans la peinture, comme le palais dans l'action de 
manger et de boire 4 

(1) Voir notre Etude, p. xvi et xvifc 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX- 309 

25 janvier. — Ce soir, à la soirée de la princesse 
Marcellini, S..., en me parlant de Mozart, me dit qu'il 
avait laissé un petit livre dans lequel il notait tout ce 
qu'il composait : il y a des jours, des semaines, des 
mois pendant lesquels il ne fait rien; quand il s'y 
remet, c'est prodigieux; ce que c'est que l'ouvrage 
d'un seul jour quelquefois ! 

— Armide arrivant au camp de Godefroi... Sa 
suite, ardeur des chevaliers. 

— Frappement du rocher, pour le ministère d'Etat. 

— Renaud dans la foret enchantée (1) : les disci- 
ples près des arbres. 

29 janvier. — L'admirable symphonie que j'avais 
oubliée. Se rappeler dans 1 avant- dernier morceau 
la gueule de l'enfer entrouverte pendant une mesure 
ou deux. 

Le matin, *** est venu m'apprendre, par une 
pluie affreuse et à travers la crotte, que mon plafond 
avait fait fiasco hier soir... Le bon cœur! l'aimable 
parent!... Comme il m'a trouvé très froid à ses 
remarques, attendu que je le trouve bon, il s'en est 
allé sans avoir rempli son but. Il remportait alors 
l'inquiétude d'avoir par trop compté sur ma béni- 
gnité; sa figure allongée et verdie annonçait la crainte 

(1) Toile qui fut adjugée cent sept francs à Andrieu, qui la céda à la 
duchesse Golonna. « Nous pensions, dit le Catalogue Robaut, que cette 
« esquisse était entrée dans le legs fait au musée cantonal de Fribourj» 
« par Mme la duchesse Colonna... Le conservateur de ce musée, que 
« nous avons consulté à ce sujet, nous a détrompés. » 



310 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

de voir s envoler les commandes de tableaux et de 
plafonds. 

6 mars. — Commencé à montrer le salon de la 
Paix, à l'Hôtel de ville, jusqu'au 13 inclusivement (l). 

9 mars. — Vu chez le ministre d'Etat M. Isabey, 
qui m'a demandé des billets pour le prochain bal de 
1 Hôtel de ville, pour lui, sa femme et sa fille. — 
ld. } ici., pour Riesener et sa femme. 

11 mars. — Grande interruption dans ces pauvres 
notes de tous les jours : j'en suis très attristé; il me 
semble que ces brimborions, écrits à la volée, sont tout 
ce qui me reste de ma vie, à mesure qu'elle s'écoule. 
Mon défaut de mémoire me les rend nécessaires ; 
depuis le commencement de l'année, le travail suivi 
de l'achèvement de l'Hôtel de ville me donnait trop 
de distraction; depuis que j'ai fini, et il y a bientôt 
uu mois, j'ai les yeux en mauvais état, je crains 
d écrire et de lire. 

Article remarquable sur les Kœnigsmarck (2), par 

(1) Dans l'intervalle du 29 janvier au 6 mars, Delacroix avait fait 
exécuter par le peintre Andrieu des retouches aux peintures du salon de 
la Paix à l'Hôtel de ville, ainsi qu'il résulte de cette lettre : « Ayez la 
n bonté de refaire un ciel plus clair, à la Muse par exemple, pas trop 
« uni, mais éclairci de manière à faire bien à la lumière. Faites-en autant 
« à la Minerve et, si vous voulez, à la Vénus. Je ne ferai que perdre ma 
«journée en allant seulement pour cela, que vous pouvez faire parfaite- 
« ment, et je ne serai pas en train de faire quoi que ce »oit avant d'avoir 
« revu aux lumières. » (Corresp., t. II, p. 98.) 

(2) Episode de l'histoire du Hanovre. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 311 

M. Blaze (1), Revue des Deux Mondes (1.5 octobre 1852 
— 15 mai 1853). 

Aller chez M. Viardot, la semaine prochaine ; 
M. Thiers, id. 

Billets à Signol, à Larivière (2), à Panseron (3), à 
M. Pelletier (4), à Dedreux-Dorcy (5). 

A. Deschamps (6), qui est venu me voir ces jours- 
ci, me disait que Félix Bodin (7), que nous avons 
connu, qui est mort assez jeune et qui était un homme 
maigre, lui disait qu'un homme de son tempérament 
était tué inévitablement dans la compagnie habi- 
tuelle d un homme gras et robuste : ces natures tirent 
à elles, au lieu de rendre, contrairement à 1 opinion 
des anciens médecins qui faisaient coucher des vieil- 
lards avec de jeunes filles, pensant leur communi- 
quer ainsi un peu de la chaleur et de l'activité d'un 



(1) Blaze de Bury, qui était le beau-frère de Buloz, fit pendant de 
longues années paraître de nombreux articles de critique littéraire et 
musicale à la Bévue des Deux Mondes. 

(2) Larivière, peintre, élève de Guérin, de Girodet et de Gros, avait 
été un des derniers concurrents de Delacroix à L'Institut. 

(3) Panseron (1795-1859) , compositeur, auteur d'un grand nombre 
de morceaux de musique religieuse. 

(4) Pelletier occupait un poste important au ministère d'État. C'était 
un protégé de i/L Fould. 

(5) Dedreux-Dorcy, peintre, qui fit un portrait de Delacroix en 1831. 

(6) Antony Deschamps de Saint- Ainand, poète et littérateur [1808- 
1869). Outre un grand nombre d'œuvres poétiques, A. Deschamps a 
publié des articles dans la Bévue de l'aris et le Journal des Débats. 

(7) Félix Bodin, publiciste et historien (1795-1837). C'est sous ses 
auspices que M. Thiers, alors inconnu, commença son Histoire de la 
Bévolution française. Félix Bodin devint membre de la Chambre des 
députés après la révolution de 1830. 



312 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

14 mars. — Dîné chez Villot, avec Nadaud (1), 
Arago, Bixio. 

15 mars. — Dîné chez Hippolyte Rodrigues (2) avec 
Halévy, Boilay, Mirés (3) ; ce dernier, très original, 
très sensé, très spirituel; il est bien la preuve que 
c'est l'esprit qui fait l'homme. Il me disait, sur ce que 
le peuple, à présent, croit que le bien-être lui est dû, 
indépendamment de l'esprit et de l'industrie employés 
à se le procurer, en un mot sur cette rage d'égalité de 
bonheur qui possède tous ces gens-là et que je déplo- 
rais, que c'était un mobile qui venait à son tour et qui 
avait son temps à faire, comme tous ceux qui ont 
soulevé les hommes plus ou moins longtemps, les 
guerres de religion par exemple. 

Il disait que, quelque judiciaire qu'on apporte dans 
les affaires, on avait besoin d'un associé, d'un autre 
vous-même qui vous éclairât et vous fît quelquefois 
toucher du doigt la fausseté d'un calcul sur lequel on 
fondait de l'espérance. 

Chez la princesse ensuite, où je ne suis arrivé qu'à 
onze heures passées. Elle confessait sa mobilité et la 

(1) Gustave Nadaud (1820-1893), compositeur et chansonnier, qui 
avait déjà, en 1849 et 1852, publié deux recueils de ses chansons. 

(2) Hippolyte Rodrigues, financier et littérateur, occupait depuis 1840 
une charge d'agent de change qu'il abandonna en 1875 pour se consa- 
crer exclusivement aux études de critique et d'histoire religieuse. Il était 
le beau-père d'Halévy. 

(3) Mirés, célèbre financier de l'époque, était alors à la tète d'une 
série de vastes opérations financières et jouissait dans le monde d'une 
influence considérable. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 313 

facilité de caractère qui la porte à donner toujours 
raison au dernier qui lui parle. 

Mirés disait que 1 artiste était une variété du fou. 
Mais l'artiste n'a pas besoin, comme dans les autres 
professions, je veux dire à l'endroit même de la 
profession, de cette présence d'esprit, de cette fixité 
dans les résolutions, sans lesquelles ni le général 
d'armée, ni 1 administrateur, ni le financier ne sau- 
raient rien faire de bon. 

Je pense, le lendemain, qu'une partie de la supé- 
riorité de Louis-Napoléon vient sans doute de ce qu'il 
n'a rien de l'artiste. 

20 mars. — Enterrement de la pauvre Mme Dela- 
borde. Quantité de figures que je n'avais pas vues 
depuis longtemps. Villemain très changé; M. d'Hou- 
detot méconnaissable. Le plus beau temps du monde : 
les bourgeons naissants verdoyant sous le soleil de 
printemps au milieu de cette mort et de cette cadu- 
cité. 

Je suis revenu de l'église à pied, par le pont d'Iéna 
où j'ai été voir la statue de Préault (1), que j'aurais 
voulu trouver meilleure; de là chez Riesener, le long 
de la rive gauche. 

Vu chez Comon la jeune personne, en allant ache- 
ter Y Artiste; de là chez Mercey, qui m'a remis la com- 
mande du tableau pour 1 Exposition. 

(1) Le Cavalier gaulois. 



314 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Dîné chez Mme de Forge t avec Laity (1) et Mme de 
Querelles, très bonne enfant. 

Chez Devinck. Musique : morceau de Bach arrangé 
par Gounod. Le violon Hermanu trop maniéré (2). 

21 mars. — Travaillé toute la journée à Y An- 
tée (3) pour Dumas, aux compositions de Chasses de 
lions (4), etc. 

Vers quatre heures, chez le ministre ; revenu à 
pied; rencontré l'insupportable Dagnan (5) et le bon 
Debay qui espère toujours que je traverserai la forêt 
de Sénart pour aller le voir à Moutgeron. 

Le soir, M. Lefèvre-Deumier (6) ; j'y ai vu Yvon (7), 
qiù m'a complimenté. 

(1) Laity, ancien lieutenant d'artillerie, qui avait pris parti avec sa 
troupe pour le prince Louis-Napoléon lors de l'échauffourée de Stras- 
bourg, où il se trouvait alors en garnison. Traduit devant la cour d'as- 
sises et acquitté, il donna sa démission. A l'avènement de Louis-Napo- 
léon à la présidence de la République, il reprit du service dans l'armée, 
niais il donna de nouveau sa démission après le coup d'État. En 1854, i' 
fut nomme préfet, et devint sénateur en 1857. 

(2) Adolphe' Hermant, dit IJermann, né à Douai en 1822, élève du 
Conservatoire de Paris, violoniste distingué. 

(3) Hercule étouffant Antée. (Voir Catalogue Robaut, n° 1139.) 

(4) Voir Catalogue Robaut, n os 1230, 1242, 1278, 1349, 1350. 

(5) Isidore Dagnan, paysagiste, qui exposa de 1819 à 1868. 

(G) Lefèvre-Deumier (1797-1857), littérateur et poète, auteur de 
tragédies romantiques écrites sous l'influence de Byron. En 1830, il prit 
part à l'insurrection de Pologne, puis, de retour en France, se maria et 
recueillit par héritage une immense fortune. 11 devint, en 1852, biblio- 
thécaire des Tuileries. 

Sa femme, née Roulleaux-Duçage, s'est adonnée à la sculpture; elle 
exposait cette même année 1853 un buste de Mgr Sibour qui lui valut 
une médaille. 

(7) Adolphe Yvon, peintre, élève de Delaroche, qui n'avaitj usqu'alors 
exposé que des portraits et des scènes bibliques ou de genre. Il n'aborda 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 315 

'21 mars. — Sur le paysage. — Sur les modesdaus 
les arts. — De l'imitation de l'antique : tout le monde 
la imité. — Sur la composition critique de diverses 
compositions de grands maîtres : Entrée à Babylone 
d'Alexandre, par Lebrun. Le faux pittoresque pré- 
féré à la convenance, comme dans Lebrun, ou l'insi- 
gnifiance et la platitude, comme dans le Christ au 
tombeau de Titien; sa composition du Couronnement 
d'épines, de même. Cbez Paul Véronèse, l'arrange- 
ment est de beaucoup préférable, mais L'intérêt dra- 
matique est nul : qu il peigne le Cbrist ou un bour- 
geois de Venise, ce sont toujours ses robes de 
chambre, ses fonds bleus, ses petits nègres portant 
de petits chiens, tout cela, il est vrai, arrangé avec 
l'harmonie des lignes et de la couleur. 

23 mars. — Bal aux Tuileries : même sentiment 
d ennui des autres et de moi-même. Cette abjection 
dorée est la plus triste de toutes. 

Sur la sculpture : 1 art princeps. — Ces sculpteurs 
modernes ne font que des pastiches. 

La littérature. — Elle est l'art de tout le monde : 
on l'apprend sans s'en douter. 

Les commissions. — J'ai été frappé à la dernière 
séance combien il faut consulter les hommes spéciaux. 
Mémoire sur ce sujet : tout ce qu elles font est incom- 

le genre historique et militaire qu'au Salon de 1853, en peignant 1 épi- 
sode du Premier consul descendant le mont Saint-Bernard, pour le 
château de Conipiègne. 



316 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

plet et surtout incohérent. A cette séance, les artistes 
votaient ensemble; ils avaient la raison pour eux; les 
autres ne comprennent que confusément; ils n'ont 
pas de notions claires. 

Ce n'est pas à dire que, si je gouvernais, je remet- 
trais les questions d'art, par exemple, à des commis- 
sions d'artistes. Les commissions seraient purement 
consultatives, et l'homme de mérite qui les présiderait 
n'en ferait qu à sa tête après les avoir écoutées. 
Réunis et seuls du métier, chacun reprend prompte- 
ment son point de vue étroit; opposés à des gens 
tout à fait incapables, les avantages certains et géné- 
raux ressortent à leurs yeux, et ils les font ressortir 
avec succès. 

Ceci est contre les républiques. On objecte celles 
qui ont jeté de l'éclat ; j'en vois la raison dans 1 esprit 
traditionnel qui a survécu à tout, chez ces républiques, 
dans certains corps chargés du maniement des affaires. 
Les républiques les plus célèbres sont les aristocra- 
tiques. Ln noble, comme un plébéien, pourvu qu'il 
ait du sens, comprendra 1 intérêt du pays ; mais le 
plébéien est un membre d'un corps qui n'est nulle 
part; le noble, au contraire, n'est quelque chose que 
par la tradition et par l'esprit conservateur qui lui 
rend plus chère encore une patrie à la tête de laquelle 
le placent ces institutions qu'il a mission de défendre : 
Venise, Rome, l'Angleterre, etc., sont des exemples. 

L'esprit national ne se retrouvera dans le peuple 
que quand il se trouvera directement en face d inté- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 317 

rets nationaux étrangers. C'est comme dans les com- 
missions où les artistes, opposés à des manufacturiers, 
votent comme un seul homme. Envoyez à un congrès 
européen un certain nombre de plébéiens anglais, je 
parle de ceux qui font de l'opposition chez eux, qui 
sont pour le progrès, pour les changements, ils seront 
Anglais avant tout vis-à-vis des Allemands, des Fran- 
çais, etc. ; ils soutiendront, sans en retirer une syllabe, 
les privilèges anglais qui font la force de l'Angleterre, 
et qu'un instinct secret leur dit être le principe de 
cette force. 

24 mars. — Travaillé à ébaucher les Chasseurs de 
lions, pour Weill. 

A deux heures et demie, séance à la commission 
de l'Industrie. Discussion sur le règlement concernant 
l'exposition des ouvrages faits depuis le commence- 
ment du siècle. J'ai combattu avec succès, aidé de Mé- 
rimée, cette proposition, qui a été écartée. Ingres (1) a 
été pitoyable; c'est une cervelle toute de travers; il ne 



(1) Voir notre Étude sur les rapports d'Ingres avec Delacroix. A pro- 
pos du plafond d'Ingres qui avait contribué à la décoration de l'Hôtel da 
ville, voici ce que Delacroix écrivait à un critique d'art : « Je ne sais si 
« mon illustre confrère en plafond sera aussi satisfait de votre apprécia- 
« tion que je le suis pour ma part. Je suis entièrement de votre avis, à 
« savoir que les camées ne sont pas faits pour être mis en peinture, et 
« qu'il faut que chaque chose soit à sa place. » M. Burty ajoute en 
note : « L'illustre confrère en plafond, c'était Ingres, et les camées, 
« c'était l'apothéose de Napoléon. » (Corresp., t. II, p. 110-111.} 

Burty aurait pu ajouter que si Delacroix prononce le mot camée, c'est 
que Ingres, pour VApothéote d'Homère, n'avait fait qu'agrandir une 
composition connue comme camée. 



318 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

voit qu'un point... C'est comme dans sa peinture; 
pas la moindre logique et point d'imagination : Stra- 
tonice, Angélique, le Vœu de Louis XIII, son pla- 
fond récent avec sa Finance et son Monstre. 

26 mars. — Concert à Sainte-Cécile. Je n'ai prêté 
d'attention qu'à la Symphonie héroïque (1). J'ai 
trouvé la première partie admirable, Yandante est ce 
que Beethoven a peut-être fait de plus tragique et de 
plus sublime, jusqu'à la moitié seulement. Ensuite la 
Marche du Sacre de Cherubini que j'ai entendue avec 
plaisir. Quant à Preciosa (2), la chaleur qu'il faisait là, 
ou une brioche que j'avais mangée, avant de venir, 
ont paralysé mon âme immortelle, et j'ai dormi 
presque tout le temps. 

Je pensais, en entendant le premier morceau, à la 
manière dont les musiciens cherchent à établir l'unité 
dans leurs ouvrages. Le retour des motifs principaux 
est, en général, celui qu'ils croient le plus efficace : 
c'est aussi celui qiù est le plus à la portée de la mé- 
diocrité. Si ce retour est, dans certains cas, l'occasion 
d'une grande satisfaction pour l'esprit et pour l'oreille, 
il semble, quand on l'applique trop souvent, un 
moyen secondaire, ou plutôt un pur artifice. La mé- 
moire est-elle si fugitive qu'on ne puisse établir de 
relations dans les différentes parties d'un morceau de 
musique, si on n'affirme en quelque sorte à satiété 

(1) Rappelons qu'il qualifiait de divine la symphonie en la. 

(2) Opéra de Weber. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 319 

1 idée principale par de continuelles répétitions? 

Une lettre, un morceau de prose ou de poésie pré- 
sente une déduction et un ensemble qui rcssortent du 
développement des idées naissant les unes des autres, 
et pas par la répétition d'une phrase qui sera, si Ion 
veut, le point capital de la composition. 

Les musiciens ressemblent en cela aux prédicateurs 
qui répètent à satiété et fourrent partout la phrase 
qui sert de texte à leur discours. 

Je me rappelle, dans ce moment, plusieurs airs de 
Mozart dont la logique et la déduction sont admi- 
rables, sans que le motif principal soit répété : l'air 
Qui Codio non facunda, le chœur des prêtres de la 
Flûte enchantée, le trio de la fenêtre, de Don 
Juan, le quintette, idem, etc. Ces derniers sont 
des morceaux de longue haleine, ce qui augmente 
le mérite. Dans ses symphonies, il répète quelquefois 
à satiété le motif principal; peut-être, en cela, se con- 
forme-t-il à des usages établis. Cet art-là me semble 
plus assujetti que les autres à des habitudes pédan- 
tesques de métier, qui donnent une satisfaction aux 
gens purement musiciens, mais qui fatiguent toujours 
les auditeurs peu versés dans la curiosité du métier, 
telle que les fugues, les rentrées savantes, etc. 

Ces répétitions du motif me paraissent être occa- 
sionnellement, comme je le disais, une source de 
jouissances, quand elles sont employées à propos, 
mais elles donnent moins le sentiment de l'unité, 
quelles ne iatiguent quand l'unité ne ressort pas natu- 



320 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Tellement à 1 aide des vrais moyens dont le génie a le 
secret. 'L'esprit est si imparfait, si difficile à fixer, que 
l'homme le plus sensible aux arts éprouve toujours, 
en présence d'un bel ouvrage, une sorte d'inquiétude, 
de difficulté d'en jouir complètement, que ne peuvent 
faire disparaître les petits moyens de produire une 
unité factice, moyens comme les répétitions des 
motifs dans la musique, comme la concentration de 
l'effet dans la peinture, petites et mesquines indus- 
tries dont le commun des artistes s'empare facilement 
et qu il applique de même. Un tableau qui semble 
devoir satisfaire plus complètement et plus facilement 
ce besoin d'unité, puisqu'il semble qu'on le voie tout 
d'une fois, ne le produit pas davantage s'il n'est bien 
composé, et j'ajoute même que, offrît-il au plus haut 
degré une grande unité dans son effet, l'âme ne sera 
pas pour cela complètement satisfaite. Il fa ut que, dans 
l'absence de l'ouvrage qui a éveillé en elle des sen- 
timents, elle se recueille dans le souvenir : alors domi- 
nera celui de l'unité de l'ouvrage, si cette qualité s'y 
trouve effectivement. C'est alors que l'esprit saisit 
l'ensemble de la composition, ou se rend compte des 
disparates et des lacunes. Ces remarques faites à pro- 
pos de la musique me font apercevoir plus particuliè- 
rement combien les gens de métier sont de pauvres 
connaisseurs dans l'art qu'ils exercent, s'ils ne joi- 
gnent à la pratique de cet art une supériorité d'esprit 
ou une finesse de sentiment, que ne peut donner 
l'habitude de jouer d'un instrument ou de se servir 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 321 

d'un pinceau. Ils ne connaissent d'un art que l'ornière 
dans laquelle ils se sont traînés, et les exemples que 
les écoles mettent en honneur. Jamais ils ne sont 
frappés des parties originales; ils sont, au contraire, 
bien plus disposés à en médire; en un mot, la partie 
intellectuelle, ce sentiment-là leur échappe complète- 
ment, et comme ils sont malheureusement les juges 
les plus nombreux, ils peuvent dérouter longtemps le 
goût public et de même retarder le vrai jugement 
qu'il faut porter sur les beaux ouvrages. De là, sans 
doute, cette condescendance des grands talents pour 
le goût étroit et mesquin qui est, en général, la règle 
des conservatoires et des ateliers. De là ce retour de 
moyens prétendus savants qui ne satisfont aucun 
besoin de l'âme, et qui, par la répétition de banalités 
convenues, déparent certains chefs-d'œuvre et les 
marquent promptement d'un cachet de décrépitude. 
Les beaux ouvrages ne vieilliraient jamais s'ils 
n'étaient empreints que d'un sentiment vrai. Le lan- 
gage des passions, les mouvements du cœur sont tou- 
jours les mêmes; ce qui donne inévitablement ce 
cachet d'ancienneté, lequel finit quelquefois par 
effacer les plus grandes beautés, ce sont ces moyens 
d'effet à la portée de tout le monde, qui florissaient 
au moment où l'ouvrage a été composé; ce sont cer- 
tains ornements accessoires à l'idée et que la mode 
consacre, qui font ordinairement le succès de la pin- 
part des ouvrages. Ceux qui, par un prodige bien 
rare, se sont passés de cet accessoire, n'ont été com- 
"• 21 



322 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

pris que fort tard et fort difficilement, ou par des 
générations qui étaient devenues insensibles à ces 
charmes de convention. 

Il y a un moule consacré dans lequel on jette les 
idées bonnes ou mauvaises, et les plus grands talents, 
les plus originaux, en portent involontairement la 
trace. Quelle est la musique qui résiste, après un cer- 
tain nombre d 1 années, au caractère de vétusté que lui 
impriment les cadences, les fioritures qui souvent ont 
fait sa fortune, à son apparition? Quand l'école mo- 
derne d'Italie a substitué des ornements d'un goût 
qui a semblé nouveau à ceux dont nous avions l'habi- 
tude dans la musique de nos pères, cette nouveauté 
a paru le comble de la distinction; mais cette impres- 
sion n'a pas duré autant que la mode dans les vête- 
ments et dans les bâtiments. Elle a eu tout au plus 
assez de puissance pour nous lasser passagèrement 
des ouvrages anciens, en les faisant paraître vieux; 
mais ce qui a déjà prodigieusement vieilli, ce sont les 
ornements, c'est la parure indiscrète qu'un magis- 
tique (sic) génie ne dédaignait pas d'ajouter à ses 
heureuses conceptions et dont la foule des imitateurs 
a fait la substance même des ouvrages dénués d'in- 
vention. 

Il faut déplorer ici cette triste condition de cer- 
taines inventions qui nous charment dans les esprits 
originaux. Ces agréments mêmes, ces ornements, 
ajoutés par la main du génie à des idées expressives 
et profondes, sont presque une nécessité à laquelle il 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 323 

cède naturellement. Ce sont des intervalles, des* 
repos presque nécessaires, qui reposent l'esprit et le 
conduisent à de nouvelles idées. 

Sur les nouvelles sonorités, les combinaisons de 
Beethoven : elles sont déjà devenues l'héritage ou 
plutôt le butin des moindres débutants. 

27 mars. — Premier acte de la Vestale- (1) dans la 
loge de Mme Barbier. J'ai été frappé, à travers la 
vétusté, d'un souffle original et qui a dû ressortir bien 
davantage à l'origine. Je ne sais si Clierubini est un 
plus grand musicien, mais il ne me donne pas cette 
impression. Il me semble qu'il est le calque des 
formes qu'il a trouvées établies : ainsi le Requiem de 
Mozart serait la règle dont il n'est pas sorti. 

En sortant, vu deux actes d'Ulysse (2) qui m'a paru 
encore affaibli. Cette musique mince ne va pas aux 
temps héroïques. Le dialogue est bien puéril, et 
cependant, quand on l'interrompt pour intercaler un 
morceau de musique, on est dans la situation d'un 
voyageur qui fait une route insipide, mais qui vou- 
drait n'arrêter qu'au bout de sa carrière; en un mot, 
c'est un genre bâtard : bâtard quant au poème par la 

(1) Tragédie lyrique de Spontini, qui avait été représentée pour la 
première fois à l'Académie impériale de musique le 11 décembre 1807; 
elle fut reprise à l'Opéra le 16 mars 1854, avec Roger, Obin, Bonnehée, 
Mlles Poinsot et Sophie Cruvelli. Cette reprise n'obtint pas le succès 
qu'on avait espéré. 

(2) Ulysse, tragédie en trois actes et en vers, mêlée de chœurs, par 
Ponsard, qui fut représentée pour la première fois au Théâtre-Français 
le 18 juin 1852. 



324 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

niaise imitation de mœurs qui ne nous touchent pas, 
bâtard par cette musique dopera-comique, et qui 
certes n'a rien d'antique pour faire chanter des por- 
chers. Mieux aurait valu du plain-chant, puisqu'on 
était en train d'archaïsme. 

4 avril. — De la différence qu'il y a entre la litté- 
rature et la peinture relativement à l'effet que peut 
produire l'ébauche d'une pensée, en un mot de l'im- 
possibilité d'ébaucher en littérature, de manière à 
peindre quelque chose à l'esprit, et de la force, au 
contraire, que l'idée peut présenter dans une esquisse 
ou un croquis primitif. La musique doit être comme 
la littérature, et je crois que cette différence entre les 
arts du dessin et les autres tient à ce que les derniers 
ne développent l'idée que successivement. Quatre 
traits, au contraire, vont résumer pour l'esprit toute 
l'impression d'une composition pittoresque. 

Même quand le morceau de littérature ou de 
musique est achevé quant à sa composition générale, 
qui est supposée devoir donner l'impression pour 
l'esprit, l'inachèvement des détails sera d'un plus 
grand inconvénient que dans un marbre ou un tableau ; 
en un mot, l'a peu près y est insupportable, ou plutôt 
ce qu'on appelle, en peinture, Y indication, le croquis, 
y est impossible : or, en peinture, une belle indica- 
tion, un croquis d'un grand sentiment, peuvent égaler 
les productions les plus achevées pour l'expression. 



JOURNAL D'EDGENE DELACROIX. 325 

7 avril. — Concept de la princesse. J'étais à côté de 
Mlle Gavard et de son frère ; il faisait une chaleur 
insupportable et une odeur de rat mort qui l'était de 
même. Gela a été d'une grande longueur. On a com- 
mencé parle plus beau; quoique cela ait nécessaire- 
ment gâté le reste, on a du moins goûté tout du long 
et sans fatigue cette belle symphonie en ut mineur de 
Mozart; mon pauvre Chopin (1) a des faiblesses après 
cela. La bonne princesse s'obstine à jouer ses grands 
morceaux ; elle y est encouragée par ses musiciens 
qui ne s'y connaissent point, tout artistes de métier 
qu'ils sont. Le souffle manque un peu à ces morceaux. 
Il faut dire que la contexture, l'invention, la perfec- 
tion, tout est dans Mozart. Barbereau me disait chez 
Boissard, après ce beau quatuor dont je parle plusloin, 
qu'il a, plus encore que Haydn, la simplicité et la 
franchise des idées; c'est surtout par le souvenir 
qu'on l'apprécie. Il en met une grande partie sur le 
compte de la science, sans omettre l'inspiration ; 
il dit que c'est la science qui fait tirer ainsi partie 
des idées. 

Ghenavard me disait, ce jour-là, qu'Haydn lui 
paraissait avoir le style comique, le style de la comé- 
die ; il s'élève rarement jusqu'au pathétique. Mozart, 

(1) C'est, croyons-nous, le seul passage du Journal où l'on trouve 
une restriction sur le génie de Chopin. En 1842, il écrivait à Pierret : 
« J'ai des tète-à-tête à perte de vue avec Chopin, que j'aime beaucoup et 
« qui est un homme de distinction rare : c'est le plus vrai artiste c/ue 
« j'aie rencontré. Il est de ceux en petit nombre qu'on peut admirer et 
« estimer. » {Corresp., t. I, p. 262-263.) 



326 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

me disait S..., ainsi qu'Haydn, n'a pas mis la 
passion dans la symphonie. Ce dernier particulière- 
ment, qui en a tant mis dans son théâtre, ne cherche 
dans la symphonie qu'une récréation pour l'oreille, 
récréation intelligente, bien entendu, mais point de 
ces élans sombres et violents qui sont presque tout 
Beethoven, lequel n'a jamais pu faire de théâtre (1). 

8 avril. — L'homme heureux est celui qui a con- 
quis son bonheur ou le moment de bonheur qu'il 
ressent actuellement. Le fameux progrès tend à 
supprimer l'effort entre le désir et son accomplisse- 
ment : il doit rendre l'homme plus véritablement 
malheureux. L'homme s'habitue avec cette perspec- 
tive d'un bonheur facile à atteindre : suppression de 
la distance, suppression de travail dans tout. 

Après avoir supprimé l'espace, mis à bon marché 
toutes sortes de substances qui servent au luxe et au 
plaisir d'une génération amollie, il ne reste plus qu'à 
décider la terre à répandre d'une main plus libérale 
ses antiques dons, source de notre vie même. Il 
est plus difficile de régler le cours des saisons que de 
creuser des montagnes et d'aligner sur des espaces 
considérables des monceaux de fer, voie expéditive 
qui rapproche les lieux et ménage le temps. Des phi- 
lanthropes ont bien imaginé que la mécanique 
suppléerait quelque jour au caprice du vent et aux 

(I) Delacroix oubliait Fidelio. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 327 

difficultés du sol pour douuer libéralement au genre 
humain cette nourriture qu'il n'arrache à la terre 
qu'avec des sueurs, depuis qu'il a été jeté tout nu sur 
sa face, et depuis qu'il a renoncé à se procurer une 
chétive subsistance avec des arcs et des flèches, aux 
dépens d'autres chétives créatures qui trouvent, elles, 
sans les mêmes soins, quoique avec peine encore, la 
nourriture... 

9 avril. — Détestable concert à Sainte-Cécile : le 
fameux finale de Mendelssohn, annoncé par S..., m'a 
paru un charivari sans idées. 

En sortant, été voir Mme Delessert sur son invita- 
tion. Marche turque de Beethoven et chœur de D... : 
médiocres, affectés. Pourquoi ne pas exécuter ces 
beaux concertos, comme celui que Chopin m'a fait 
connaître? 

La pauvre princesse nous donnait aussi des choses 
ennuyeuses dans le même genre; elle faisait chan- 
ter à Mario un air de Chopin et surtout un Chant 
de mai, qu'il ne faut pas confondre avec celui de 
1815... prétentieuse et vague imagination de Meyer- 
beer. 

10 avril. — Dîné chez Mme de Forget avec 
Mme de Querelles; bien qu'elle abonde volontiers 
dans le sens des conversations religieuses, je la trouve 
avec plaisir; nous avons beaucoup parlé des tables. 
Les prêtres y voient l'influence des mauvais esprits. 



328 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

11 avril. — J'ai fait mes paquets toute la matinée 
et ai été à deux heures chez Boissard. Divin quatuor 
de Mozart. 

Chenavard nous parlait de Rossini : on le traitait 
déjà de perrucone, en 1828. Il crève de jalousie pour 
les succès des moindres musiciens. Le philosophe 
nous citait le mot de Boileau, déjà très vieux, à 
Louis Racine : il lui disait quil n'avait jamais entendu 
faire l'éloge du moindre savetier sans se sentir 
mordu au cœur. Il disait qu'il fallait de 1 émulation. 

Champrosay, 12 avril. — Parti pour Champro- 
say. La pluie a commencé juste au moment où nous 
quittions Paris pour aller à Champrosay. La séche- 
resse vraiment extraordinaire qui dure depuis six 
semaines affecte les campagnards. 

Ce soir, promenade avec Jeuny vers Draveil par la 
plus belle lune du monde. Le temps est entièrement 
remis. 

J'ai emporté avec moi la fin de l'article de Silves- 
tre (1), qui me concerne. J'en suis très satisfait. Pau- 

(1) Théophile Silvestre fut certainement avec Thoré et Baudelaire le 
critique qui écrivit les articles les plus judicieux et les plus impartiaux 
sur l'œuvre d'Eugène Delacroix. Il s'agissait ici de la notice d'après 
nature publiée par Silvestre, qui fut réimprimée ensuite dans l'Histoire 
des artistes vivants français et étrangers. 

Après avoir lu cet article, Delacroix écrivait au critique : « J'ai gran- 
« dément à vous remercier d'une appréciation si favorable : c'est de 
« l'apothéose de mon vivant. Malgré mon respect pour la postérité, je ne 
« puis m'empêclier d'être fort reconnaissant d'un aussi aimable contem- 
« porain que vous. Veuillez à votre tour ne point considérer comme une 
• flatterie banale les compliments que je vous adresse ici sur la valeur 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 329 

vres artistes ! ils périssent si on ne s'occupe pas d'eux. 
Il me met dans la catégorie de ceux qui ont préféré 
Yopinion de la postérité à celle de leur époque. 

Avant dîner, nous avions été avec Jenny voir la 
fontaine. Bayvet a fait ébrancher ces beaux saules et 
ces beaux peupliers que j'admirais tant l'année der- 
nière et qui étaient la grâce de toute cette plaine. 

13 avril. — La plus belle matinée du monde et la 
plus douce impression en ouvrant ma fenêtre. Le sen- 
timent du calme et de la liberté dont je jouis ici est 
d'une douceur inexprimable. Aussi je laisse venir ma 
barbe et je suis presque en sabots. Travaillé aux Bai- 
gneuses (1) toute la matinée, en interrompant de 
temps en temps mon travail pour descendre dans le 
jardin ou dans la campagne. 

Vers trois heures, promenade assez courte dans la 
forêt, en prenant par l'allée du chêne Prieur, reve- 
nant vers la grande allée qui croise celle de l'ermitage 
et revenu enfin par cette dernière, après avoir passé 
à l'ombre derrière l'enclos. Peu d'idées, mais un cer- 
tain sentiment de bonheur : satisfaction de moi-même 
et de mon travail. 

« que vous y montrez : c'est un art de dire ce que vous voulez et d'ex- 
« primer les nuances, qui est fort rare dans ce temps-ci, quoique ce soit 
•> là une de ses grandes prétentions. » (Corresp., t. II, p. 111-112.) 

(1) Toile qui appartient à M. Bischoffsheim. Vendue une première fois 
570 francs en 1864, elle atteignait 7,800 francs en 1S6S. « C'est, dit 
« M. Robaut, un ravissant tableau de chevalet que ne dépare aucune 
«négligence; il est d'une touche preste, vive, habile : les figures sont 
« traitées avec une grande délicatesse, et le pavsage est d'une exécution 
« très soignée. » (Voir Catalogue Robaut, n° 1246.) 



3Î0 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Trouvé deux belles plumes d'oiseau de proie. 
Le soir, sommeil après dîner et promenade jusqu'à 
onze heures, par la lune, dans le jardin. 

14 avril. — Assez mauvaise disposition toute la 
matinée. — Travaillé aux Guetteurs de lion (1). 

Sorti avant dîner avec Jenny, qui est souffrante et 
inquiète; Julie partait le soir pour son pays. 

Dans la journée, promenade de temps en temps 
dans le jardin. 

Écrit à Silvestre et à Moreau (2). 

15 avril. — Repris la Clorinde. — Composé à l'in- 
tention de Dumas Y Hamlet ayant tué Polonius (3). 

Vers trois heures, descendu par le plus beau soleil 
à la rivière pour voir à quel point elle est diminuée 
par la sécheresse. J'ai parcouru tout le bord avec beau- 
coup de plaisir ; j'étais poursuivi, en descendant la 
petite rue pour arriver à la plaine et en revoyant ces 
petites îles de la rivière, par toutes sortes d'émotions 
mêlées de douceur et de regrets. 



(1) Ce tableau n'a été terminé qu'en 1859. (Voir Catalogue Robaut, 
n 9 1019.) 

(2) 11 s'agit ici de M. Moreau, père de M. Adolphe Moreau-Nélaton , 
le collectionneur qui fit aussi de la critique d'art et dressa le premier 
inventaire des tableaux du maître en 1873. 

La lettre écrite par Delacroix à Moreau est celle que nous avons 
citée plus haut, dans laquelle il parle de son « illustre confrère en pla- 
fond » Ingres. 

(3) Ce tableau fut exposé au Salon de 1859. (Voir Catalogue Fiobaut, 
n° 589.) 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 331 

Le soir, promenade avec Jenny sur la route toute 
poudreuse. 

J'écris à Mme deForget : 

« Je vous écris par le plus beau temps possible, 
qui afflige tout le monde, en commençant par la 
terre. Je n'ai pas souvenir d'avoir vu pareille cboseen 
cette saison ; les bons agriculteurs sont aux abois ; 
l'herbe est sèche dans la forêt, comme dans les plus 
grandes chaleurs du mois d'août, et les récoltes 
donnent de l'inquiétude, si ce n'est celle du vin qui 
viendrait pour nous consoler de l'absence des autres. 
Pour moi, en particulier, je ne retire que de l'agré- 
ment de ce qui cause cette inquiétude, mais j'en ferais 
volontiers le sacrifice en vue du bien général et des 
conséquences. Pour ne parler que de l'agrément, 
les feuilles ne poussent pas, ce qui nuit au pay- 
sage et ôte l'ombre qu'on peut très bien regretter, 
à cause de la chaleur inusitée du soleil. Je travaille 
à la peinture; la littérature, en ce moment, ne m'in- 
spire pas. 

« Je dois vous dire, pour votre édification, que j'ai 
reçu, avant mon départ, mon diplôme d'académicien 
d'Amsterdam, orné des armes des Pays-Bas et avec 
les parafes nécessaires; seulement il m'est impos- 
sible de comprendre un seul mot de ce titre authen- 
tique. Il faudra que j'aille en Hollande me le faire 
lire quelque jour. En attendant, je me promène avec 
un certain contentement de moi-même, assuré main- 
tenant que je n'ai pas tout à fait perdu mon temps, 



332 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

dans ce monde, puisque j'ai été apprécié parles bons 
Hollandais. 

« Je vous voudrais plus souvent des distractions 
comme celle que je trouve dans ce lieu écarté et 
champêtre. Le plaisir d'ouvrir le matin sa fenêtre 
sur la plus agréable vue du monde, rafraîchie par les 
pleurs de la nuit, et de respirer, un air différent de 
celui que nous font la boue et les ordures de Paris, 
tout cela fait vivre et ranime l'esprit aussi bien que le 
corps. Je ne dis pas pour cela qu'il faut tout aban- 
donner pour se jeter dans les bras de la pure nature. 
Un peu de tout cela, et surtout changer de temps en 
temps, c'estlàle véritable rajeunissement des esprits.» 

16 avril. — Ce matin, jour de Pâques, le soleil 
s'est montré de bonne heure et caché à plusieurs 
reprises. Le vent a 1 air d'être tourné, et le ciel se 
couvre de nuages. Verrons-nous enfin cesser ce beau 
temps désolant? J'écris ceci à huit heures du matin, 
en faisant des vœux pour être un peu mouillé. 

— Ne pas oublier de payer le billet du vendredi 
saint, renvoyé à Champrosay, à Seghers, en excu- 
sant mon retard par ma légitime absence. 

17 avril. — Reçu le matin, pendant que je travail- 
lais, une invitation pour le soir à l'Elysée : parti vers 
quatre heures. 

Trouvé dans le chemin de fer une famille, mère, 
fils, fille, avec des cheveux magnifiques : se rap- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 333 

peler ces effets vraiment charmants dans le jeune 
homme, dont les cheveux étaient très bruns, et dans 
le jeune enfant, qui les avait déjà châtains et tour- 
nés en boucles les plus capricieuses et pleines de 
grâce. 

Fatigue pour arriver jusque chez moi et ennui 
profond jusqu'au moment daller à cette corvée, 
dont j'ai rapporté le même sentiment d'amertume 
et de mépris de moi-même, de me confondre avec 
tous ces coquins... On avait éclairé le jardin en lan- 
ternes de couleur et feux de Bengale, d'un joli 
effet. Voilà le beau pour ces gens-là! Une matinée 
d'avril les laisse indifférents. 

Parti le lendemain, sans voir personne. J'ai été au 
Jardin des Plantes (1) passer une heure à voir les 
animaux, mais ils étaient paresseux et ne m'offraient 
pas grand'chose à étudier; d'ailleurs, la chaleur était 
excessive. 

Revenu avec bonheur et toujours avec cette extase 
intérieure ; cette jouissance que me donne le senti- 
ment de la liberté dont je jouis et la vue de ces 
simples objets, si connus de mes yeux et (j'allais 
dire) de mon cœur, et pourtant si nouveaux chaque 



(1) Delacroix allait souvent au Jardin des Plantes faire des études 
d'animaux. Dans une note de sa correspondance, M. Burty dit à propos 
du sculpteur Barye : « Ils avaient fait en compagnie, m'a dit M. Dela- 
« croix, des études au crayon ou à l'encre, de lions, de lionnes, de tigres, 
« dans une superbe ménagerie qui s'était établie à la foire de Saint-Cloud, 
« et aussi des études d'écorché, d'après une lionne morte au Jardin des 
o Plantes. » (Corresp., t. I, p. 131.) 



334 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

fois que je les retrouve en sortant du gouffre empesté 
qui nous prend le meilleur de nos jours. 

20 avril. — La pluie commence sérieusement au 
milieu de la journée et a l'air de s'établir : les feuilles 
semblent tressaillir de plaisir. 

Peu d'épisodes tous ces jours-ci : un peu de tra- 
vail, mais toujours beaucoup de tranquillité et de 
bonheur 

Ecrit ce matin à Arago , qui m'avait envoyé 
du café de Paris; à Planche (1), dont j'ai trouvé 
l'article très aimable; à Buloz, à Mme Villot pour 
m'excuser, à Mme de Forget, à Chabrier dont j'avais 
trouvé une invitation. 

21 avril. — Travaillé aux Baigneuses (2) et donné 
une secousse importante au travail, en m'appliquant 
à finir davantage la femme qui est entièrement dans 
1 eau. 

Peu ou point sorti. En allant acheter des cigares, 
vers trois heures, j'ai trouvé chez l'épicier le pauvre 
Quantinet; j'ai été embarrassé pour lui de le rencon- 



(1) Gustave Planche fut un des critiques qui suivirent depuis l'origine 
l'effort créateur de Delacroix : il l'accompagna de sa sympathie et parla de 
son œuvre dans de nombreux Salons. C'est ainsi que dans uu Salon 
de 1837 « qui est un véritable acte d'accusation contre le jury, il énu- 
« mère les tableaux refusés de Delacroix et déclare qu'il en parlera comme 
« s'ils avaient été exposés » . (Maurice Totjrbbux.) 

(2) Ce tableau figure dans le Catalogue Hobaut sous le n° 1240, et 
avec le titre : Femmes turque* au bain. A la vente John Saulnier, 
en 1886, il a été vendu 15,500 francs. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX, 335 

trer. Le pauvre homme, à ce qu'il paraît, est venu se 
consoler de ses ennuis dans des lieux plutôt propres 
à les lui rappeler. Il a amené, dit-on, une créature 
pour l'aider à conjurer ses souvenirs... Il venait hier 
acheter des épingles. 

22 avril. — Mauvaise disposition toute la matinée, 
occasionnée par un mauvais cigare . Mauvaise 
besogne, par conséquent; arrangé ou gâté la Clo- 
rinde ; c'est celui-là maintenant qui est en reste. Il 
faudrait, par un effort héroïque, le remettre à flot. 

Sorti vers deux heures et demie avec ma bonne 
Jenny. Nous avons pris l'allée de l'Ermitage, tout du 
long ; nous avons rencontré un troupeau de moutons 
qui m'a intéressé. Quelle sympathie j'éprouve pour 
les animaux! Que ces créatures innocentes me tou- 
chent! Quelle variété la nature a mise dans leurs 
instincts, dans leurs formes que j'étudie sans cesse, 
et à quel point elle a permis que l'homme devînt le 
tyran de toute cette création d'êtres animés et vivant 
de la même vie physique que lui! Pendant que ces 
pauvres animaux étaient occupés à paître, la tête 
collée à la terre, un rustre insouciant les gardait 
assez indolemment, en attendant que le boucher les 
reçoive de lui et s'en empare. Un jeune chien tenu en 
laisse se tenait près du berger et suivait des yeux un 
autre chien, son frère, plus expérimenté et occupé 
sans relâche à réunir le troupeau. Il faisait son édu- 
cation, toujours au profit de l'homme et de ses 



336 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

besoins. Au bout de l'allée, un paysan tirait brutale- 
ment par leur licou deux pauvres chevaux traînant 
la herse, et la leur faisait promener en tous sens dans 
une terre desséchée et à travers les sillons; ces deux 
bêtes semblaient plus attentives à s'occuper de leur 
tâche que l'animal en sarrau, lequel ne leur réser- 
vait sans doute pour récompense que des coups de 
fonet. 

Le soir, je suis sorti vers la fontaine et j'ai retrouvé 
Jenny sur la route. Nous avons été jusque chez les 
Vandeuil, à l'entrée de Soisy. 

23 avril. — Avancé le Petit Arabe assis et son cheval 
près de lui (1) . Repris la Clorinde{2), et je crois l'avoir 
amenée à un effet entièrement différent qui me ramène 
à ma première idée, qui m'avait échappé peu à peu. 
Il arrive malheureusement très souvent que l'exécu- 
tion ou des difficultés ou des considérations tout à 
fait secondaires font dévier l'intention (3). L'idée pre- 
mière, le croquis, qui est en quelque sorte l'œuf ou 
l'embryon de l'idée, est loin ordinairement d'être 
complet; il contient tout si l'on veut, mais il faut 
dégager ce tout, qui n'est autre chose que la réunion 
de chaque partie. Ce qui fait précisément de ce cro- 
quis l'expression par excellence de l'idée, c'est, non 

(1) Variante du n° 10Ï6 du Catalogue Robaut. 

(2) Voir Catalogue Robaut, n° 1290. 

(3) Ces questions d'exécution de l'œuvre le préoccupent toujours davan- 
tage à mesure qu'il avance dans la vie. Les dernières années du Journal 
sont pleines de réflexions du même ordre. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 337 

pas la suppression des détails, mais leur complète 
subordination aux grands traits qui doivent saisir 
avant tout. La pins grande difficulté consiste donc à 
retourner dans le tableau à cet effacement des détails, 
lesquels pourtant sont la composition, la trame même 
du tableau. 

Je ne sais si je me trompe, mais je crois que 
les plus grands artistes ont eu à lutter grandement 
contre cette difficulté, la plus sérieuse de toutes. 
Ici ressort plus que jamais l'inconvénient de donner 
aux détails, par la grâce ou la coquetterie de l'exécu- 
tion, un intérêt tel qu'on regrette ensuite mortelle- 
ment de les sacrifier quand ils nuisent à l'ensemble. 
C'est ici que les donneurs de touches aisées et spiri- 
tuelles, les faiseurs de torse et de tête d'expression, 
trouvent leur confusion dans leur triomphe. Le 
tableau composé successivement de pièces de rap- 
port, achevées avec soin et placées à côté les unes 
des autres, paraît un chef-d'œuvre et le comble de 
l'habileté, tant qu il n'est pas achevé, c'est-à-dire 
tant que le champ n'est pas couvert : car finir, pour 
ces peintres qui finissent chaque détail en le posant 
sur la toile, c'est avoir couvert cette toile. En pré- 
sence de ce travail qui marche sans encombre, de ces 
parties qui paraissent d'autant plus intéressantes que 
vous n'avez qu'elles à admirer, on est involontaire- 
ment saisi d'un étonnement peu réfléchi; mais quand 
la dernière touche est donnée, quand l'architecte de 
tout cet entassement de parties séparées a posé le 
ii. 22 



338 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

faîte de son édifice bigarré et dit son dernier mot, on 
ne voit que lacunes ou encombrement, et d'ordon- 
nance nulle part. L'intérêt qu'on a porté à chaque 
objet s'évanouit dans la confusion; ce qui semblait 
une exécution seulement précise et convenable de- 
vient la sécheresse même par l'absence générale de ' 
sacrifices. Demanderez-vous alors à cette réunion 
quasi fortuite de parties sans connexion nécessaire 
cette impression pénétrante et rapide, ce croquis 
primitif de cette idéale impression que l'artiste est 
censé avoir entrevu ou fixé dans le premier moment 
de l'inspiration? Chez les grands artistes, ce croquis 
n'est pas un songe, un nuage confus; il est autre 
chose qu'une réunion de linéaments à peine saisis- 
sables; les grands artistes seuls partent d'un point 
fixe, et c'est à cette expression pure qu'il leur est si 
difficile de revenir dans l'exécution longue ou rapide 
de l'ouvrage. L'artiste médiocre occupé seulement 
du métier, y parviendra-t-il à l'aide de ces tours de 
force de détails qui égarent l'idée, loin de la mettre 
dans son jour? Il est incroyable à quel point sont 
confus les premiers éléments de la composition chez 
le plus grand nombre des artistes... Comment s'in- 
quiéteraient-ils beaucoup de revenir par Y exécution 
à cette idée qu'ils n'ont point eue (1)? 

24 avril. — Je professe avant tout ma prédilec- 

(1) Sur l'insuffisance des spécialistes, ou plutôt sur l'opinion du maître 
touchant ce point, voir notre Etude, page xxvu. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 339 

tion pour les ouvrages de courte haleine qui ne 
fatiguent pas plus le lecteur qu'ils n'ont fatigué l'au- 
teur, etc. 

— Menace de gelée, qui s'est réalisée dans la nuit 
au détriment de ce pauvre pays. Le serrurier me 
disait ce matin que la commune comprenant Main- 
ville, Draveil et Champrosay faisait souvent pour 
quatre-vingt mille francs de cerises seulement. 

2 1 } avril. — Peu d'entrain. Mauvaise humeur 
presque toute la journée pour le jour de mes cin- 
quante-six ans. Je les ai depuis ce matin. 

27 avril. — Je suis sorti de bonne heure; cela me 
réussit à présent, et je travaille facilement l'après- 
midi après avoir fait de l'exercice le matin, ce qui 
m'était impossible autrefois. 

J'ai pris l'allée de l'Ermitage et, au croisé des deux 
chemins, le petit sentier autrefois couvert, mainte- 
nant en taillis de quatre ou cinq ans, que je me rap- 
pelle souvent avoir pris avec Villot. J'y ai vu nombre 
de pousses de chêne gelées comme la vigne. Ce sen- 
tier aboutit au grand chemin herbu qui fait le tour 
de la forêt. En prenant à gauche, j'ai trouvé presque 
aussitôt le chemin direct de Mainville à Champrosay, 
en passant par le chêne d'Antain. On ne peut pas 
revenir plus directement. 

J'ai beaucoup étudié les feuillages des arbres en 
revenant; les tilleuls y sont en abondance et dévelop- 



340 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

pésplus tôt que les chênes. Le principe est plus facile 
à observer dans ce genre de feuilles. 

Revenu agréablement. Cette étude des arbres de 
ma route m'a aidé à remonter le tableau du Tueur de 
lions, que j'avais mis hier, au milieu de ma fâcheuse 
disposition, dans un mauvais état, quoique la veille 
il fût en bon train. J'ai été pris d'une rage inspiratrice, 
comme l'autre jour, quand j'ai retravaillé la Clorinde, 
non pas qu'il y eût des changements à faire, mais le 
tableau était venu subitement dans cet état languissant 
et morne, qui n'accuse que le défaut d'ardeur en tra- 
vaillant. Je plains les gens qui travaillent tranquille- 
ment et froidement. Je crois que tout ce qu'ils font 
ne peut être que froid et tranquille, et ne peut mettre 
le spectateur que dans un état pire de froideur et 
de tranquillité. Il y en a qui s'applaudissent de ce 
santf-froid et de cette absence d'émotion ; ils se fi- 
gurent qu'ils dominent l'inspiration. 

La pluie est arrivée avec abondance ; il a été im- 
possible de sortir le soir, que j'ai passé à dormir et à 
me promener dans ma maison en faisant des projets. 
Je roule dans ma tête les deux tableaux de Lions (1) 
pour l'Exposition; je pense aussi à l'allégorie du 
Génie arrivant à la gloire (2). 

Sensation délicieuse, en me couchant fort tard, de 



(1) L'un d'eux est sans doute le tableau de Lions qui figure au Musée 
de Bordeaux, et dont toute la partie supérieure a été détruite dans un 
incendie du Musée. (Voir Catalogue Robaut, n°* 1242 et 1278.) 

(2) Voir Catalogue Robaut, n 08 727, 728. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 341 

la fraîcheur du soir, les fenêtres ouvertes, et du chant 
diantanté du rossignol. S'il était possible de peindre 
ce chant à l'esprit, au moyen des yeux, je le compa- 
rerais à l'éclat que jettent les étoiles, par une belle 
nuit et à travers les arbres ; ces notes légères ou 
vives, ou flûtées ou pleines dune énergie inconce- 
vable dans ce petit gosier, me représentent ces feux, 
tantôt étincelants, tantôt un peu voilés, semés inéga- 
lement comme des diamants immortels dans la voûte 
profonde delà nuit. La réunion de ces deux émotions, 
qui est des plus fréquentes dans cette saison, le senti- 
ment de la solitude et de la fraîcheur qui s'y joint, 
l'odeur des plantes et surtout des forêts qui semble le 
soir plus intense, sont pour l'âme un de ces festins 
spirituels auxquels l'imparfaite création la convie 
rarement. 

28 avril. — Ma pensée se porte à mon réveil sur les 
moments si agréables et si doux à ma mémoire et à mon 
cœur que j'ai passés près de ma bonne tante (1) à la 
campagne. Jepenseàelle,àHenry, à ce malheureux... 
que le ménage a perdu pour des sentiments comme 
ceux-là, si jamais il les a éprouvés, aussi bien qu'il en 
a fait un portefaix, au lieu d'un artiste. Je lui donne ce 
nom pour dire qu'il n'est plus adonna qu'à la matière, 
mais de la manière la plus triste ; il traîne véritable- 
ment le plus triste fardeau qu'il soit possible de 

(1) Madame fiicener 



3^2 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

porter, celui de son ménage et de sa maison à soute- 
nir, et il n'y a plus chez lui une étincelle d'aspiration 
vers le plaisir de l'esprit ou de son métier; — mais sa 
situation d'à présent m'éloigne de mes pensées de ce 
matin. 

Je me disais qu'il y a dix ans maintenant que j'avais 
été pour la dernière fois à Frépillon (1); c'est vers le 
mois de mai 1844 environ, qu'après être revenu du 
dernier séjour que j'y avais fait, ce qui avait lieu ordi- 
nairement au printemps et à l'automne, je fus voir 
Mme Ilis (2), qui demeurait à l'Arsenal, et j'y vis ma 
tante, qui venait déjà pour consulter. J'étais moi- 
même dans le quartier pour travailler à mon tableau 
de la rue Saint-Louis (3), que j'achevais. Jenny 
m'accompagnait. Je ne suis plus retourné depuis à 
Frépillon. Vers le mois d'août, ma tante est venue se 
constituer dans la maison de santé du faubourg Saint- 
Antoine, de laquelle je suis venu à bout de la persua- 
der de se retirer. 

En réfléchissant sur la fraîcheur des souvenirs, sur 
la couleur enchantée qu'ils revêtent dans un passé 
lointain, j'admirais ce travail involontaire de l'âme 
qui écarte et supprime, dans le ressouvenir de mo- 
ments agréables, tout ce qui en diminuait le charme, 
au moment où on les traversait. Je comparais cette 

(1) Delacroix, dans sa jeunesse, allait souvent à Frépillon, chez son 
oncle Riesener. 

(2) Madame Charles His. (Voir suprà, t. I, p. 271.) 

(3) Le Christ au jardin des Oliviers. (Voir Catalogue Robaut, 
n" 176.) 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 343 

espèce d'idéalisation, car c'en est une, à l'effet des 
beaux ouvrages de l'imagination. Le grand artiste 
concentre l'intérêt en supprimant Jes détails inutiles 
ou repoussants, ou sots ; sa main puissante dispose et 
établit, ajoute ou supprime, et en use ainsi sur des 
objets qui sont siens; il se meut dans son domaine et 
vous y donne une fête à son gré ; dans l'ouvrage d'un 
artiste médiocre, on sent qu'il n'a été maître de rien; 
il n'exerce aucune action sur un entassement de maté- 
riaux empruntés. Quel ordre établirait-il dans ce 
travail où tout le domine? Il ne peut qu'inventer 
timidement et que copier servilement; or, au lien de 
faire comme l'imagination qui supprime les côtés 
repoussants, il leur donne un rang égal et quelquefois 
supérieur parla servilité avec laquelle il copie. Tout 
est donc confusion et insipidité dans son ouvrage. 
Que s'il s'y mêle quelque degré d'intérêt et même de 
charme, à raison du degré d'inspiration personnelle 
qu'il lui sera donné de mêler à sa compilation, je le 
comparerai à la vie comme elle est, et à ce mélange 
de lueurs agréables et de dégoûts qui la composent. 
De même que dans la composition bigarrée de mon 
demi-artiste où le mal étouffe le bien, nous ne sentons 
qu'à peine, dans le courant de la vie, ces instants 
passagers de bonheur, tant ils sont gâtés par les 
ennuis de tous les moments. 

Un homme peut-il dire qu'il a été heureux dans 
tel moment de sa vie qu il trouve charmant par le 
souvenir? Il l'est assurément par ce souvenir même, 



344 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

il se rend compte du bonheur qu'il a dû éprouver ; mais 
dans l'instant de ce prétendu bonheur, se sentait-il 
vraiment heureux? Il était comme un homme qui pos- 
sède une parcelle de terrain dans laquelle est enfoui un 
trésor dont il n'a pas connaissance. Appellerez-vous 
riche un tel homme? pas plus que je n'appelle heu- 
reux celui qui l'est sans s'en douter, ou sans savoir à 
quel point il l'est. Le vulgaire trouve heureux le 
monarque, parce qu'il dispose de tout, de tout ce qui 
lui manque surtout; il ne voit pas qu'il est assiégé 
par des ennuis attachés à sa condition élevée, comme 
il l'est lui-même dans sa médiocrité. Ces ennuis 
obscurcissent tous les plaisirs, pour lui comme pour 
le monarque ; et combien n'en est-il pas qu'il goûte, 
sans presque le savoir, qui sont inestimables et qui 
sont interdits, inconnus même des grands qu'il envie! 
Ces avantages sont si nombreux, ils sont si certains 
qu'ils suffisent amplement, je ne dirai pas à consoler, 
mais à rendre charmée de son lot, cette partie de 
l'humanité dont la médiocrité est le partage... 

Les pures jouissances que je trouve ici, sans parler 
du peu de goût que j'ai pour les plaisirs des grands, 
me dispensent d'allonger cette note. 

29 avril. — Repris les Baigneuses. 

Je comprends mieux, depuis que je suis ici, quoique 
la végétation soit peu avancée, le principe des arbres. 
Il faut les modeler dans un reflet coloré comme la 
chair : le même principe paraît ici encore plus pra- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 345 

tique. Il ne faut pas que ce reflet soit complètement 
un reflet. Quand on finit, on reflète davantage là où 
cela est nécessaire, et quand on touche par-dessus les 
clairs ou gris, la transition est moins brusque. Je 
remarque qu'il faut toujours modeler par masses tour- 
nantes, comme seraient des objets qui ne seraient pas 
composés dune infinité de petites parties, comme 
sont les feuilles : mais comme la transparence en est 
extrême, le ton du reflet joue dans les feuilles un très 
grand rôle. 

Donc observer : 

1° Ce ton général qui n'est tout à fait ni reflet ni 
ombre, ni clair, mais transparent presque partout ; 

2° Le bord plus froid et plus sombre, qui marquera 
le passage de ce reflet au clair, qui doit être indiqué 
dans l'ébauche; 

3° Les feuilles entièrement dans l'ombre portée de 
celles qui sont au-dessus, qui n'ont ni reflets ni clairs, 
et qu'il est mieux d'indiquer après; 

4° Le clair mat qui doit être touché le dernier. 

Il faut raisonner toujours ainsi, et surtout tenir 
compte du côté par où vient le jour. S'il vient de 
derrière l'arbre, celui-ci sera reflété presque complè- 
tement. Il présentera une masse reflétée dans laquelle 
on verra à peine quelques touches de ton mat; si le 
jour, au contraire, vient de derrière le spectateur, 
c'est-à-dire en face de l'arbre, les branches qui sont de 
l'autre côté du tronc, au lieu d'être reflétées, feront 
des masses d'un ton d'ombre uni et tout à fait plat. 



346 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

En somme, plus les tons différents seront mis à plat, 
plus l'arbre aura de légèreté. 

Plus je réfléchis sur la couleur, plus je découvre 
combien cette demi-teinte reflétée est le principe qui 
doit dominer, parce crue c'est effectivement ce qui 
donne le vrai ton, le ton qui constitue la valeur, qui 
compte daus l'objet et le fait exister. La lumière à 
laquelle, dans les écoles, on nous apprend à attacher 
une importance égale et qu'on pose sur la toile en 
même temps que la demi-teinte et que l'ombre, n'est 
qu'un véritable accident : toute la couleur vraie est 
là : j'entends celle qui donne le sentiment de l'épais- 
seur et celui de la différence radicale qui doit distin- 
guer un objet d'un autre. 

30 avril. — J'écris à Mme de Forget : 
« Me voici encore à la campagne. Je ne puis 
m' arracher, je ne dirai pas aux ombrages de la forêt, 
car il y a à présent plus de pluie que de soleil, mais 
c'est ce qu'on demandait. Ce qui est fort triste, c'est 
la gelée qui a perdu les vignes de ce pauvre petit 
endroit et qui risque de compromettre la récolte en 
fruits. Qui croirait qu'une commune comme celle-ci 
porte à Paris pour quatre-vingt mille francs de cerises 
seulement? 

« Je resterai encore une huitaine. J'ai l'air d'un 
Robinson, je suis aussi seul que lui. J'ai jeté sur le 
papier quelques idées de projets d'articles : malheu- 
reusement je n'ai pas ici les matériaux nécessaires 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 347 

pour y travailler autrement que vaguement. J'achève 
des tableaux qui m'étaient demandés; surtout je jouis 
du bonheur de n être pas dérangé... Vous ne vous 
doutez pas, vous autres voluptueux, quand, en vous 
levant le matin, vous trouvez l'air un peu refroidi, 
qu'il y a çà et là dans le même pays que vous habitez 
des milliers de malheureux qui sont au désespoir de 
ce petit froid, qui ne vous coûte tout au plus que la 
peine de souffler votre feu. Peut-être que ce petit 
froid nous fera payer encore notre vie aussi cher que 
l'année dernière; c'est là que j'attends nos élégants, 
et c'est ce que Bouchereau saura trop bien nous dire. 

« Avez-vous vu ledrôle de procèsque fait Mme veuve 
Balzac à Dumas, qui veut absolument faire un tom- 
beau de sa façon à son mari, avec les souscriptions 
du public, bien entendu? Elle a raison, si elle a effec- 
tivement fait ce tombeau ; mais s'il est encore à faire 
après quatre ans, Dumas a raison de vouloir rendre à 
son confrère mort, qu'il détestait de son vivant, ce 
petit honneur qui ne lui coûtera rien. 

« Voilà le pauvre Lamartine (1) qui prend la 
plume, pour donner au public enfantin une édition 
expurgata de ses œuvres. La préface qu'il met en 
tête du recueil de ces œuvres choisies aurait grand 
besoin d'être elle-même purgée et surtout abrégée. 



(1) Le tempérament poétique de Lamartine plaisait médiocrement à 
Delacroix, lequel d'ailleurs avait peine à oublier une ridicule méprise qui 
fit que le poète lui attribua innocemment un jour de misérables peintures 
d'un nommé Vinchon, et l'accabla d'éloges à leur propos. 



34-8 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Elle contient des phrases comme celle-ci : « Plus un 
« écrivain est abondant, plus il a de limon à déposer 
«dans sa course... la pensée de l'homme ne jaillit pas 
« au premier flot ni à tous les flots. Limpide, rapide, 
« incorruptible, digne d'être envasée dans les urnes des 
« siècles pour abreuver le genre humain, la pensée de 
« l'homme le plus favorisé des dons du ciel est un tor- 
« rent qui coule de plus ou moins haut en se creusant 
« un lit plus ou moins profond dans la mémoire des 
« hommes, etc., mais qui coule avec des écumes, des 
« lies, des sables qu'il faut bien se garder de recueillir 
« avec Veau du ciel. » 

« Nous allons voir cette eau du ciel que distille 
M. de Lamartine dans ses bons jours Si le style des 
morceaux qu il choisit est dans le goût de ce qu'on 
vient de lire, on pourra trouver, comme il l'avoue 
lui-même, que le recueil est encore trop volumineux. 
N'est-il pas étrange qu'un auteur expose et confesse 
ainsi à tous les yeux qu'il est plein de ce limon, de ce 
sable dont il parle, qui n'atteste que la précipitation 
de la composition aussi bien que le mépris du bon 
public pour lequel il écrit? Ainsi, dans le but de 
redonner sa marchandise sous autre forme, il fait lui- 
même le métier de critique sur ses propres livres, il 
prendra la peine de nous montrer tout ce qui est 
mauvais. Il va jusqu'à refaire des passages, il sup- 
prime la strophe, il innocente l'image, il corrige 
le mot. Il est probable que c'est là le dernier livre 
qu'il se propose de publier; car qui voudra désor- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 349 

mais acheter les autres ? Il est clair que tous les dix 
ans, il les refera dune autre manière, en les épurant, 
bien entendu. » 

Paris, 2 mai. — Parti de Champrosay ce jour, à 
sept heures du matin. 

J'étais inquiet au sujet de la lettre de Barbier à 
propos du conseil de revision; d'ailleurs, j'avais reçu 
la lettre d'Albert de Vau, qui lui annonçait un excel- 
lent envoi que je craignais de laisser longtemps à la 
discrétion de mes portiers; d'ailleurs, pour tout dire, 
le moment était arrivé. Mes tableaux avaient besoin 
de se reposer. Je ne restais donc plus qu'en me 
le reprochant, en considérant tout ce qui me rappelle 
à Paris. 

— Sur le tantôt à Paris, et pendant que je me 
reposais, arrivent le cousin Delacroix et le cousin 
Jacob. Enchanté de les voir. 

3 mai. — Les deux cousins ont dîné avec moi; 
nous sommes restés les coudes sur la table jusqu'à 
onze heures. J'adore les récits de militaires, et lui, je 
l'aime beaucoup : il est un type véritable. 

— Le matin, dans un beau feu, repris l'esquisse 
du Combat de lions (1). J'en ferai peut-être quelque 
chose. 



(1) « Ce tableau peint en 1854, acheté 10,000 francs par l'État, et 
« donné par lui à la ville de Bordeaux, a été à peu près complètement 
« détruit en 1870, dans l'un des incendies successifs de la mairie de 



350 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

5 mai. — Comité à neuf heures pour le collège 
Stanislas. 

Il n'y a plus en France, et je dirai ailleurs, d'état 
intermédiaire : ou Jésuites ou septembriseurs ; il faut 
subir l'un ou l'autre régime. Cette introduction 
avouée, sollicitée par l'Etat, des ecclésiastiques dans 
l'éducation, est une tendance dans laquelle on ne 
peut s'arrêter que pour tomber fatalement dans l'ex- 
trémité contraire. 

7 mai. — Dîné chez Barbier. Dagnan (1) me conte 
l'histoire de Cabarrus qui, directeur de la banque de 
Charles III, est chargé par lui de porter en France 
trois millions pour faire évaderLouis XVI au moment 
de son jugement. Sa maîtresse, la duchesse deSanta- 
Cruz, lui arrache son secret; il était entendu avec le 
Roi qu'il irait seul en France, qu'on ne donnerait de 
chevaux qu'à lui, qu'il serait signalé, mais qu'il fallait 
qu'il fût seul. Il consent à emmener la duchesse habillée 
en domestique. Il est arrêté en route; impossibilité 
daller plus avant. Il parlemente, s'obstine, bref, on 
envoie à Madrid; pendant ce temps qu'il perd, le 
procès de Louis XVI va son train, et il arrive à Paris 
pour voir le roi guillotiné. 

Caton disait, à la fin de sa vie, qu'il ne se repentait 

« Bordeaux, où se trouvait installé le Musée. » (Catalogue Robaut, 
n° 1242.) Il en reste une esquisse qui fut achetée par M. Riesener et qui 
appartient aujourd'hui à M. Ghéramy. Mme Riesener possède également 
une toile analogue sur le même sujet. 

(1) Isidore Dagnan (1794-18/3), paysagiste de mérite. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 351 

que de deux choses : l'une d'avoir dit un secret à sa 
femme; l'autre, d'avoir fait par mer un voyage qu'il 
pouvait faire par terre. On contait cela à propos du 
naufrage de Y Ercolano. 

8 mai. — Lettre de Mme D... au sujet du projet 
Stanislas; lettre de Mme F... transmise par le cousin 
au sujet du même projet. L'une trouve bon que la 
ville dépense énormément, introduise les prêtres dans 
ses affaires, etc., etc., pour que son petit-fils, qui 
est depuis cinq ans dans ce collège, ne perde pas l'ha- 
bitude de ses chers professeurs et achève paisiblement 
son éducation. L'autre désire la consécration de 
l'établissement pour beaucoup moins, j'en suis sûr; 
le directeur aura quelque neveu dont la figure lui 
plaît. 

Dîné au deuxième lundi, et fini par une prome- 
nade, au lieu d'aller à l'Opéra voir Guillaume Tell, 
ce que j'avais projeté; pour me consoler, je me suis 
chanté tout le temps intérieurement toute la parti- 
tion. 

9 mai. — Dîné chez Piron, et ni le soir Nina, de 
M. Coppola (1). Il est impossible d'imaginer rien de 
plus insipide. 

— J'aime beaucoup Piron : c'est le seul ami que 
j'aie, comme on peut l'être à notre âge. Il me contait 

(1) Nina, ou La folle par amour, opéra représenté au Théâtre-Italien, 
le 6 mai 1854. Mme Alboni chantait le rôle de Nina. 



352 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

en revenant l'histoire de la Diligence de Lyon (1). 

10 mai. — Insipide matinée et mauvaise disposi- 
tion à l'Hôtel de ville. Discussion dans le Comité 
pour le projet Stanislas. 

En sortant, vu la salle d'Ingres (2). Les propor- 
tions de son plafond sont tout à fait choquantes : il 
n'a pas calculé la perte que la fuite du plafond occa- 
sionne aux figures. Le vide de tout le bas du tableau est 
insupportable, et ce grand bleu tout uni dans lequel 
nagent ces chevaux tout nus aussi, avec cet empereur 
nu et ce char qui est en l'air, font l'effet le plus dis- 
cordant pour l'esprit comme pour l'œil. Les figures 
des caissons sont les plus faibles qu'il ait faites : la 
gaucherie domine toutes les qualités de cet homme. 
Prétention et gaucherie, avec une certaine suavité 
de détails qui ont du charme, malgré ou à cause de 
leur affectation, voilà, je crois, ce qui en restera 
pour nos neveux. 

J'ai été voir mon salon : je n'y ai retrouvé aucune 
de mes impressions, tout m'y a paru blafard. 

Le soir, chez la princesse ; je me suis mis à saigner 
du nez; heureusement, cela n'a pas fait scandale. 
Beau trio de Mozart. Revenu seul par les Champs- 
Elysées et par un très beau temps. 

(1) Ce fut l'origine du célèbre mélodrame : le Courrier de Lyon. 

(2) C'est la salle de l'Hôtel de ville que décora Ingres, et au sujet de 
laquelle nous avons déjà vu un jugement sévère de Delacroix. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 353 

Rodakowski m'a fait plaisir en exaltant le Mas- 
sacre, qu'il met au-dessus de tout (1). 

J'ai trouvé la place de la Concorde toute boule- 
versée de nouveau. On parle d'enlever l'Obélisque. 
Perrier prétendait ce matin qu'il masquait!... On 
parle de vendre les Champs-Elysées à des spécula- 
teurs! C'est le palais de l'Industrie qui a mis en goût. 
Quand nous ressemblerons un peu plus aux Améri- 
cains, on vendra également le jardin des Tuileries, 
comme un terrain vague et qui ne sert à rien. 

13 mai. — Dauzats venu dans la journée pour 
me tracer mon Foscari (2). Resté trop longtemps, 
j'ai eu la voix fatiguée, et l'imprudence que j'ai faite 
d'aller chez Chabrier le soir m'a achevé. Extinction 
de voix, rhume, etc., etc. 

20 mai. — Parti à Augerville avec Berryer, 
Batta (3) et M. Hennequin (4). Parti triste; je rede- 
viens jeune pour mes tristesses à propos de tout. 



(1) Le Massacre de Scio. 

(2) C'est la première indication de la célèbre et admirable composition 
que les amateurs ont vue pour la dernière fois à l'exposition des oeuvres 
de Delacroix à l'Ecole des Beaux-Arts. A la vente Faure, elle atteignit 
79,500 francs. Elle appartient maintenant au duc d'Aumale. (Voir Cata- 
logue Robaut, n° 1272.) 

(3) Aie andre Batta, célèbre violoncelliste, qui pendant vingt ans a 
donné un grand nombre de concerts, suivis avec beaucoup d'intérêt 
par les amateurs. 

(4) Amédce Hennequin était le fils d'un avocat célèbre, ami de Ber- 
ryer. A ce titre, il faisait partie du groupe des intimes d'Augerville* 
Dans ses Souvenirs, Mme Jaubert la mentionne assez brièvement. 

il. 23 



354 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

L'état de la santé y était pour quelque chose. En- 
chanté du voyage, surtout à partir d'Etampes; nous 
nous sommes mis là en voiture, et nous avons fait nos 
sept à huit lieues, comme autrefois, au petit trot à 
travers une campagne un peu poudreuse, grâce à la 
grande chaleur, mais de cette vraie campagne, qu'on 
ne trouve pas aux environs de Paris; cela m'a rappelé 
de jeunes années et de bons moments : le Berry, la 
Touraine sont ainsi. 

L'arrivée charmante : c'est un séjour arrangé par 
lui, plein de vieilles choses que j'adore. Je ne con- 
nais pas d impression plus délicieuse que celle d'une 
vieille maison de campagne; on ne trouve plus dans 
les villes la trace des vieilles mœurs : les vieux por- 
traits, les vieilles boiseries, les tourelles, les toits 
pointus, tout plaît à l'imagination et au cœur, jus- 
qu'à l'odeur qu'on respire dans ces anciennes mai- 
sons. On tronve là reléguées de ces images qui ont 
amusé notre enfance et qui étaient nouvelles alors. 
Il y a ici une chambre dont les peintures à la détrempe 
existent encore, qui a été habitée par le grand Condé. 
Ces peintures sont d'une fraîcheur étonnante; les 
dorures rehaussées n'ont point souffert. 

Berryer, qui est la bonté et la facilité mêmes, nous 
a promenés partout. Il a un vivier dans son parc et 
de l'eau partout; étables magnifiques avec un tau- 
reau superbe. Il faut absolument être loin de Paris 
pour trouver cela; je n'ai pas une de ces émotions- 
là à Champrosay. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 355 

Le soir, nous nous sommes mis tous les quatre au 
coin du feu. Berryer nous contait qu'il était à la pre- 
mière représentation de la Vestale, avec des bottes à 
revers de soixante-douze francs : c'était alors le der- 
nier goût. Ces malheureuses bottes étaient si étroites 
que, n'y pouvant tenir et ne goûtant pas du tout la 
musique, il demanda à des voisins un canif pour les 
fendre et se mettre à l'aise. Désaugiers était derrière 
lui; il lui dit : « Monsieur, vous devez être content de 
votre cordonnier; il vous sert (serre) bien. » 

21 mai. — L'évêque d'Orléans arrivé l'après-midi, 
dans sa tournée pour la confirmation. Il est très bien, 
très distingué et homme d'esprit (1). 

Le matin, ma première promenade, seul, par un 
beau soleil. Je me suis échappé par le pont de pierre, 
que j'ai atteint non sans avoii v très chaud : je suis tou- 
jours vêtu très chaudement (2) maintenant, à cause 
de mon dernier mal de gorge. A ce pont de pierre, 

(1) Mgr Dupanloup. 

(2) « Delacroix, aimable, séduisant, d'une politesse exquise, sans aucune 
* exigence, jouissait pleinement à Augerville d'une sorte de vacance qu'il 
« s'accordait. Il se prêtait à toutes les distractions : très empressé aux 
a promenades, à cette seule condition qu il lui fût accordé le temps de se 
« costumer. Irait-on en bateau, à pied, ou en voiture? Aussitôt la déci- 
« gion prise, il s'éclipsait, puis reparaissait, ayant combiné ses vêtements 
«pour affronter soit la mer déglace, le soleil du désert ou le vent de la 
« montagne. Cette manœuvre nous divertissait, ayant découvert, par une 
a de ces trahisons du séjour à la campagne, que sur son lit demeuraient 
« étalés des gilets, des cache-nez, des coiffures, numérotés et correspon- 
« dant aux degrés du thermomètre, ftous ignorions alors de quelle déplo- 
u rable délicatesse de larynx il était affiigé. » {Souvenirs de Mme Jau- 
bert, p. 36.) 



356 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

petits garçons péchant je ne sais quoi avec leurs 
mains, les jambes à l'eau, de l'autre côté du pont où 
l'eau de la rivière coule sur un lit de cailloux char- 
mants. 

Berryer et ces messieurs avaient été à la messe; 
j'ai été un peu honteux à leur retour de ne les avoir 
pas suivis. J'avais été aussi, en suivant la rivière, jus- 
qu'à l'endroit presque où elle sort de la propriété. 
Remarqué le château, à peu près, de cet endroit, en- 
cadré dans les arbres. En revenant, fait un croquis de 
l'angle et du côté de la cour. 

Dans la journée, nous avons été avec des hommes 
et le furet pour prendre des lapins. Vu les rochers 
et les pins d'Italie. 

L'évêque arrive vers quatre ou cinq heures. Dîner 
d'ecclésiastiques avec un M. de Rocheplate ou de Ro- 
cheville, voisin de campagne de Berryer. J'aime beau- 
coup cet évêque. Je suis de la nature de la cire ; je 
me fonds facilement sitôt que j'ai l'esprit échauffé par 
un spectacle, ou par la présence d'une personne qui 
a quelque chose d'imposant ou d'intéressant. J'ai 
parlé du péché originel d'une façon qui a dû donner 
à ces messieurs une grande idée de mes convictions. 
La soirée s'est passée ainsi très convenablement. 

22 mai. — Avant d'aller à l'église (1), le matin, 

(1) Berryer était très pieux et aimait la pompe des cérémonies catho- 
liques. Ce trait de sa nature répond bien d'ailleurs au jugement que 
Delacroix porte sur son esprit. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 357 

pour voir la cérémonie de la confirmation, Berryer, 
dans son cabinet qui précède sa chambre, ma lu des 
fragments de manuscrits de son père, où il raconte le 
premier service que mon père lui a rendu. Mon père 
se trouvait dans la situation de disposer de tout, sous 
Turgot : son salon d'attente était rempli de cordons 
bleus, de grandes dames et de solliciteurs de tous 
étages. Cette position lui occasionnait une foule d at- 
taques, à cause, dit Berryer le père, de son austère 
probité. Il avait commencé par être avocat et regret- 
tait cette profession; de là tout naturellement le con- 
seil qu'il donne à Berryer de s'y adonner, plutôt que 
de s'enterrer dans des bureaux. Plus tard, sous la Con- 
vention, Berryer, très compromis, est sauvé par lui. 

Vu la bibliothèque , qui est tout au haut de la 
maison 

Vers dix heures, on est venu chercher 1 évêque en 
procession. Cette cérémonie m'a beaucoup touché. 

Le père et la femme de Berryer sont enterrés dans 
l'église. L'idée m'est venue de leur faire un Saint 
Pierre (1); c'est le patron de la paroisse, et c'était 
celui de son père; ce projet s'en ira peut-être avec 
mes sentiments catholiques du moment. 

Après la cérémonie et l'exhortation de Monsei- 
gneur, nous avons assisté à la bénédiction des tombes 
dans le cimetière : c'est fort beau. L'évêque, tête nue, 
et dans ses habits, la crosse dune main, le goupillon de 

(1) Il est probable que ce Saint 1 ier/e ne lut jamais exécuté. 



358 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

l'autre, marche à grands pas et lance à droite et à 
gauche l'eau bénite sur les humbles sépultures. La reli- 
gion est belle ainsi. Les consolations et les conseils que 
le prélat donnait dans l'église à ses rustiques ouailles, 
à ces hommes simples, brûlés par les travaux de la 
campagne et enchaînés à de dures nécessités, allaient 
à leur véritable adresse. Au retour, il a béni, avant 
de rentrer, les enfants que les mères lui présentaient. 

Déjeuner très nécessaire, à midi et demi ou une 
heure, pour ces pauvres prêtres à jeun et pour nous- 
mêmes. A une heure et demie, arrivée de ces dames : 
point de princesse! J'en ai été désappointé. 

A partir de ce moment, le bon évêque a été un 
peu négligé pour les arrivantes; il avait d'ailleurs 
quelque effroi à rester. Il est parti presque incognito. 
Son règne était fini. 

Promenade dans le parc avec Batta et Hennequin. 

23 mai. — Temps diluvial. On nous avait annoncé 
la princesse (1) pour aujourd'hui, mais le moyen d'y 
croire avec une pluie affreuse! Elle est venue pour- 
tant. Elle s'est mise à tout : point de fatigue et de 
grimace. Ces dames et nous, nous avons fait une 
grande promenade. La bonne princesse peut-être un 
peu ennuyée de la tournée du propriétaire. Elle avait 
très aimablement pris mon bras, et je ne me suis pas 
ennuyé une minute. C'est un caractère dans le genre 

(1) La princesse MarcelHni Czartoryska 



JOURNAL D'EUGENE DELACUOIX. 3."9 

du mien ; elle a l'envie de plaire. Elle serait giaeieuse 
avec un bouvier, et elle ne se force point pour se 
livrer à ce penchant. Ce qui en reste de véritable- 
ment bon ou obligeant, le ciel le sait mieux que moi 
ou quelle-même peut-être... Je suis ainsi; on est 
comme on peut. 

Berryer, l'autre fois que nous nous promenions 
(c'était le lundi) en attendant ces dames, assis au 
bout de l'allée de tilleuls où il a fait un promenoir, 
me disait qu'il conseillait de la douceur à Villemain 
dans le jugement qu'il porte sur les hommes et sur 
leurs passions, dans ce qu'il écrit sur les hommes de 
notre temps : le point de vue est en raison des pas- 
sions et des préjugés du moment. Martignac, le plus 
doux des hommes, voulait, après 1815, faire pendre 
lui et son père, après le fameux procès qu'ils avaient 
plaidé tous les deux pour les proscrits (1). 

C'est ce même jour, c'est-à-dire le lundi, qu'au lieu 
de faire une promenade avec ces messieurs, je me 
suis trouvé vers trois heures avec lui seulement, que 
nous avons été en bateau et que, m'ayant laissé pour 
aller s'habiller, je suis revenu rattacher le bateau et 
t'ai trouvé tout vêtu, attendant ses hôtes (je me 
trompe encore, je crois que c'est le dimanche, quand 
il attendait l'évêque). 

Ce jour, mardi, excellente musique (2) le soir, de 

(1) Les procès du Maréchal Ney. 

(2) Mme Jaiibert décrit ainsi le salon de Berryer à Augerville : «Accoudé 
« sur une table basse, notre grand peintre caressait de sa main pàbï et 



360 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

la princesse et de Batta. Je me prends de passion 
pour ce dernier. J'étais content de voir que la prin- 
cesse était frappée, je l'ai cru au moins, de sa ma- 
nière de jouer. Franchomme me paraît froid et 
compassé en comparaison. La princesse m'a parlé 
beaucoup de Gounod et du club de Mozaristes dont 
elle me fait l'honneur de me faire membre. Ce sera 
pour tous les premiers vendredis de chaque mois. 
Malheureusement, elle va partir pour Vienne. 

24 mai. — Journée un peu décousue; presque 
point de promenade : avant déjeuner, du côté du 
pont de pierre, sans aller jusque-là. 

Temps incertain. Pendant que ces dames jouaient 
à un insipide petit jeu de billard sur le perron, j'ai 
été me mettre sur mon canapé, où j'ai alternati- 
vement lu et dormi. Je lisais la Fille du capitaine, 
traduit de Pouchkine par ce pauvre Viardot; c'est 
dire que ce n'est pas le genre de traduction que je 
préfère; ces romans russes se ressemblent tous : ce 
sont toujours des histoires de petites garnisons sur 
les frontières de l'Asie. Ces côtés ont tenu une grande 
place dans l'histoire des Russes, et on voit que les 
esprits de cette nation y sont sans cesse tournés. 

Promenade en bateau avec ces dames et Berryer. 

« nerveuse une abondante et sombre chevelure, à reflets bleuâtres comme 
» de l'acier bronzé. Son regard, à la fois voilé et lointain, semblait 
« atteindre la pensée du compositeur, tandis que le puissant orateur, 
« l'œil humide, sa large poitrine oppressée, troublé par l'étrange harmo- 
« nie des accords plaintifs, demeurait immobile. » 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 3G1 

Le brave M. de X..., type de jeune mari d'au- 
jourd hui : il va tout seul en bateau, a sans cesse le 
cigare à la bouche et ne dit jamais un mot à sa femme 
ni à personne, si ce n'est pour contredire les timides 
observations de chacun. Il ma redressé, avec une 
superbe aménité et plus d'une fois, sur l'Orient, sur le 
Maroc, où il a été. Il est possible qu'il connaisse 
l'Orient, mais il ne connaît pas les femmes : la sienne, 
qui est la fille de Mme de V. . . , est très piquante, aussi 
froide que lui, mais qui le fera probablement passer 
par des chemins qu'il ne connaît pas, malgré la multi- 
tude de ses excursions. Pendant que Batta et la prin- 
cesse nous jouaient le soir des choses délicieuses, il 
découpait sans dire mot des morceaux de papier, et il 
ne s'est pas dérangé une minute de cette occupation. 

Sonate de Beethoven entendue la veille, mais 
surtout une autre, dont je connaissais déjà la partie 
de piano. Très grand et très rare plaisir. 

Au moment de passer à table , Berryer nous 
contait, à propos de la passion pour les éloges de 
Chateaubriand et en général des hommes de lettres, que 
se trouvant un jour chez Michaud (1), il voit arriver 
M. d'Arlincourt (2), qui venait de faire paraître un 
de ses fameux ouvrages et qui venait demander à 
Michaud d'en parler de manière à faire sentir au 



'(1) Joseph Michaud, dit Michaud aîné, littérateur, auteur de l'His- 
toire des Croisades, directeur de la Quotidienne et grand ami de Berryer. 
(2) Vicomte d'Arlincourt, poète et romancier médiocre, né en 1789, 
mort en 1856. 



362 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

public tout ce qu'il y avait de profond, de délicat 
dans cette conception : « Donnez-moi des notes là- 
dessus », lui dit Michand; ce que d'Arlincourt ne 
manqua pas de faire, en apportant une apologie en 
règle, qui mettait l'ouvrage et l'auteur dans les nues et 
en étalait avec une complaisance admirable le sublime 
de l'ouvrage. Le journaliste inséra tout bonnement le 
volume de d'Arlincourt, tel qu'il était. A quelques 
jours delà, Berryer, se trouvant encore chez Micbaud, 
voit arriver d'Arlincourt qui vient remercier son ami 
de l'article aimable qu'il a inséré, l'assurant de sa 
reconnaissance pour la manière dont il avait apprécié 
l'ouvrage. 

Berryer m'a conté ou plutôt avoué qu'il était un 
des trois auteurs de la complainte de Fualdès : il 
avait pour collaborateurs Désaugiers et Catalan ou 
Castellan (1). 

25 mai. — Ce jour, sorti d assez bonne heure et 
fait le petit croquis de la vue du château du côté du 
canal et du potager (2). — Promené quelque peu avec 
M. Hennequin, avant déjeuner; après déjeuner, à la 
messe pour l'Ascension. 

Je parlais, au retour de la messe, à la princesse de 
la vocation que je me croyais pour être prédicateur : 

(1) L'auteur de la fameuse complainte de Fualdès fut en effet un den- 
tiste, homme de beaucoup d'esprit, nommé Catalan. La collaboration de 
Berryer et de Désaugiers était inconnue, mais on a attribué à M. Dupin 
la paternité de certains couplets. 

(2) Voir Catalogue Robaut, n° 1772. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 363 

Berryer nous a parlé de la sienne. Hennequin, avant 
déjeuner, me parlait de sa manière au barreau; 
d'après ce qu'il m'en a dit, il me semble qu'il me 
ferait plus d'impression que les autres. 

Dans la journée, rejoint le bateau où se trouvaien 
une partie de ces dames. Revenu en ramant et pris 
ensuite par le potager. Lu la Fille du capitaine jus- 
qu'au dîner. 

Conversation, dans la journée, près du piano, avec 
la princesse sur le système «le Delsarte. Je lui parle 
de mes idées sur des sujets analogues. Elle préfère 
son Franchomme à Batta ; je lui dis que je suis sur la 
dernière impression. Ce qu'elle trouve de large, de 
carré, de précis chez Franchomme, me paraît quel- 
quefois froideur et sécheresse; chez Batta, je 
m'aperçois moins qu'on racle sur du bois : je ne vois 
pas tant l'artiste. Franchomme est un peu comme ces 
peintres qui viennent vous dire : « Voyez comme je 
suis conforme à l'antique, comme cette main est 
bien la main que j'avais sous les yeux. » Je lui ai 
comparé à ce propos la copie de Gérard, qui est dans 
le salon, avec les tableaux des grands maîtres : à 
savoir que le détail s'y trouve, mais n'attire pas 
l'attention aux dépens de l'expression. 

Le soir, répétition de la sonate de Beethoven que 
je préfère : elle porte, je crois, le n° 1. 

Vu deux cahiers du Punch anglais. Tâcher de me 
le procurer à Paris : il y a des types de caricature 
d'un dessin très fin. 



30* JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

Remonté me coucher, avant le reste de la société, 
occupée encore à minuit à jouer. 

— Ils croient qu'ils seront plus vrais en luttant 
avec la nature de vérité littérale ; c'est le contraire tj«i 
arrive; plus elle est littérale, cette imitation, plus elle 
est plate, plus elle montre combien toute rivalité est 
impossible. On ne peut espérer d'arriver qu'à des 
équivalents. Ce n'est pas la chose qu'il faut faire, 
mais seulement le semblant de la chose : encore est-ce 
pour l'esprit et non pour l'œil qu'il faut produire cet 
effet. 

26 mai. — Le matin, dans la cour de la ferme où 
étaient ces dames, pour faire des études sur le 
fromage, Berryer me disait qu'une chienne qu'il a et 
qui lui avait été donnée par un voisin, étant retournée 
aussitôt chez son premier maître, le garde dudit 
donna à Berryer qui venait la rechercher le moyen 
de se l'attacher, à savoir d'uriner dans du lait, et 
<le le lui faire boire : l'influence de mâle à femelle 
et réciproquement, quoique dans des espèces diffé- 
rentes. 

Il me disait que s'étant trouvé dans un comité où 
on discutait la couleur des uniformes, Lamoricière, 
Bedeau et autres généraux disaient que la durée des 
habits, au moins comme apparence et conservation 
en bon état, dépendait de la manière dont les diverses 
couleurs, parements, revers, etc., s'harmonisaient 
avec la couleur de l'habit. Ceux qui étaient crus et 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 365 

discordants arrivaient promptement à paraître sales 
et hors d'usage. 

Dessiné cette matinée dans les roches plusieurs 
pins d'Italie. 

En revenant le long de la grande treille, dessiné des 
peupliers blancs de Hollande, qui font un bel effet, 
mêlés à d'autres arbres, au bout de cette allée, du 
côté des rochers. 

Dormi dans le jour et achevé la Fille du capitaine. 

Ondée effroyable pendant le déjeuner et arrivée de 
M. de la Ferronays. 

Promenade avant le dîner avec ce dernier et ces 
dames, et revenu par le potager. 

Le soir comme à l'ordinaire : la sonate n° 1. Couché 
tard et dormi sur le canapé. 

Admiré beaucoup, pendant ma promenade du soir, 
la vivacité des étoiles et l'effet des arbres sur le 
ciel, et les réflexions du château dans les fossés. 

27 mai. — Départ de la princesse à neuf heures. 
— Flâné sur le perron avec ces dames qui étaient 
restées. 

Avant déjeuner, dessiné les jeunes chevaux et 
croquis d'après les figures fantastiques, dans les 
roches. Je me rappelais en les faisant ce mot de 
Beyle : « Ne négligez rien de ce qui peut vous faire 
grand. » 

— Essayer de faire du cresson en manière d'épi- 
nards. 



368 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

— Agréable flânerie — après le déjeuner et le 
départ des Suzanet et de M. de la Ferronays — sur 
le perron avec ces dames : partie de billard anglais. 
Elles devaient rester la soirée : tout à coup, elles 
changent de résolution. Nous dînons à cinq heures un 
quart, et elles partent à six heures. 

Promenade charmante avec Berryer et Hennoquin 
par les bords de la rivière, à gauche le long du pota- 
ger : à cette heure du jour, tout cela est plus beau que 
je ne F ai jamais vu; je ne puis me lasser delà réflexion 
placide des arbres et du ciel dans le miroir des eaux. 
Voilà ce que nous perdons par la mauvaise heure du 
dîner. 

Monté au haut du parc et fait le tour par les 
murs, jusqu'à un endroit que je ne connaissais pas : 
salles de verdure avec avenues de tous côtés, etc. 

Berryer très intéressant sur la musique des an- 
ciens... Sur la partie consacrée, hiératique : 1 empe- 
reur de la Chine allant tous les ans donner le ton 
dans certains temples, sur des vases d'un métal parti- 
culier. C'était le diapason de l'Empire. 

S'il n'est pas satisfait de son intonation en commen- 
çant à parler, il ne débrouille pas clairement ses 
idées, sa parole n'est pas la même. 

Je dis que nous ne connaissons rien aux anciens. 
Nous les défigurons quand nous leur preions nos 
petites manières et nos sentiments modernes* Ils 
avaient été tout de suite ce qui est essemiel dans 
tout : le sentiment est le meilleur guide des l'origine, 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 367 

dans les arts et même dans les sciences. Hippocrate 
a trouvé tout de suite tout ce qu'il y a de positif dans 
la médecine. Je me trompe : il a visité l'Egypte, peut- 
être quelques autres dépôts des connaissances primi- 
tives, et eu a rapporté ces principes. Se rappeler ce 
que dit Pariset à ce sujet(l). 

Je dis aussi qu'il a plus de mérite, dans un temps 
de décadence, de revenir à la simplicité et à la nature 
que n'en ont eu les anciens en découvrant ces prin 
cipes de prime abord, quand tout cela était nou- 
veau. 

Grand charme le long du canal. J'ai remarqué 
l'absence des femmes : leur présence anime une 
solitude comme celle-ci ; quelque charme qu'on y 
trouve, on se rappelle où on a été auprès d'elles. Il 
me parle de Mme delà G..., me disant que l'amitié 
près d'une bonne femme était bien supérieure au 
sentiment basé sur d'autres relations. 

Dans le courant de la promenade, parlé de Sainte- 
Beuve avec peu d'estime : il flatte le pauvre pour se 
faire une petite fortune et se retirer quand il aura 
ce qu'il lui faut. 

Achevé la soirée au coin du feu. 

— Beau ton de chair brune très sanguine : jaune 
de chrome foncé et ton violet de laque brun et blanc. 

28 mai. — Parti d'Augerville à midi : la malle m'a 

(1) Etienne Paritet (1770-1847), médecin et littérateur, connu surtout 
pai" ses recherches sur les maladies épidétniques. 



368 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

pris toute la matinée, ainsi que la messe où j'ai 
accompagné le bon cousin. Journée magnifique. La 
campagne me rappelle les plus doux moments; à 
Étampes, le soleil, la température, l'aspect des lieux 
me rappellent des sensations de l'Espagne. 

Église Saint-Basile, détails romans dans la façade. 
Église Saint-Pierre, principale; crénelée : plan bizarre 
et inexplicable. 

Promenade hors des vieux remparts, beaux arbres» 
Nous avions une heure à tuer. Arrivé à Paris à cinq 
heures et demie. Reconduit M. Hennequin. 

Couché après mon dîner, ce qui m'a nui pour la 
journée du lendemain. 

29 mai. — Mauvaise journée. Travaillé à peine : 
promenade solitaire le soir. — Touché quelque peu 
au Christ sur la mer (1) : impression du sublime et 
de la lumière. 

30 mai. — Repris le tableau de Weill : Tigre atta- 
quant le cheval et l'homme (2). — Mme de Forget 
le soir. 

31 mai. — Préault venu dans la journée et resté 

(1^ Il y a de nombreuses études de Christ en l'année 1853. Nous n'en 
avons point trouvé à cette date de l'année 1854. 

(2) Théophile Silvestre dit à propos de ces études de félins : «Après 
■ avoir beaucoup étudié d'après nature au Jardin des Plantes, Delacroix 
« s'était mis à faire, de mémoire, plus d'animaux au coin de son feu que 
« devant les fosses et les cages des betes. Il tirait des lions et des tigres 
« de son chat. » (Voir Catalogue Robaut, n* 1S53.) 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX 309 

trop longtemps : je l'aime beaucoup. Je voudrais lui 
être utile (1). 

2 juin. — Dîné chez la princesse. — Première 
soirée des premiers vendredis. Gounod, etc., etc. Il 
a chanté, d'une manière délicieuse, plusieurs mor- 
ceaux de Mozart, en faisant ressortir les accompa- 
gnements et les parties différentes, à lui seul. 

En rentrant très tard par une pluie affreuse, trouvé 
mon atelier noyé et passé près de deux heures à 
déménager mes toiles, etc. 

Lundi 5 juin. — Chez Mme de Forget le soir; le 
jeune d'Ideville (2) me disait que mes tableaux se 
vendaient très bien : le petit Saint Georges (3), qu'il ap- 
pelle un Persée, que j'avais vendu à Thomas quatre 
cents francs, s'est vendu mille deux cents francs en 
vente publique; Beugniet lui a demandé la même 
somme du petit Cli rist, qu'il a eu pour cinq cents francs ; 
mais ce sont les Juifs (4) qui profiteront toujours de 
tout cela. 

(1) On trouve en effet dans la correspondance de Delacroix plusieurs 
lettres de recommandation en faveur de Préault. Il recommande l'réault 
en 1860 pour un travail à l'église Saint-Paul Saint-Louis. Delacroix ne 
pouvait oublier que Préault avait pendant plusieurs années été refusé 
comme lui aux expositions : l'injustice et l'aveuglement des jurys les 
avaient rapprochés. 

(2) Henri- Amédée le Lorgne, comte d'Ideville (1830-1887). Il débuta 
dans la diplomatie, puis entra, en 1870, dans l'administration, qu'il 
quitta bientôt, pour s'adonner exclusivement à la littérature. 

(3) Voir Catalogue Robaut, n° 1241. 

(4) Nous recommandons tout particulièrement aux lecteurs qui vou- 
dront être pleinement édifiés sur ce qu'avance Delacroix, de parcourir le 

il. 24 



370 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

— Dernière séance du conseil de revision. Vu avec 
plaisir de belles natures, des remplaçants. On leur 
trouvait mille défauts; c'est le contraire pour les 
antres. 

7 juin. — Repris la petite esquisse du Combat du 
ion . 
Le soir à la Vestale ; quoique impatienté par la 
longueur des entr'actes, j'ai été très intéressé. La 
Cruvelli a quelque chose d'antique dans ses gestes, 
surtout dans la scène du trépied. Elle n'est pas serrée 
dans ses habits comme les actrices ordinaires dans 
les costumes grecs ou romains. La musique aussi a 
du caractère. Je me rappelle que Franchomme sou- 
riait quand je mettais cela au-dessns de Cherubini. 
Il avait peut-être raison, comme facture ; mais je 
crois que le même opéra traité par le fameux contra- 
pontiste n'aurait pas eu ces élans de passion et cette 
simplicité, en même temps... Berlioz, à qui j'en par- 
lais, me dit de Spontini que c'était un homme qui 
avait des lueurs de génie (1). 

Catalogne Robaut, qui donne, chaque fois que le renseignement a pu 
être obtenu, le prix d'achat des tableaux, et les différents chiffres qu'ils 
ont atteints dans les ventes successive». Lors de la disparition de Millet, 
on a été pris d'une belle crise d'indignation contre les marchands de 
tableaux, en songeant aux bénetices qu'ils avaient réalisés avec les œuvre» 
de ce maitre. On pourrait faire, et tout aussi justement, les mêmes obser- 
vations au sujet d'Eugène Delacroix. Plusieurs passages du Journal 
sont d'ailleurs pleinement significatifs. ]N'est-ce pas l'histoire de presque 
tous les grands peintres? 

(1) Berlioz partageait à l'égard de Spontini, pour sa Vestale, l'admira- 
tion de R. Wagner, qui écrivait : « Spontini, lui, il est mort, et avec lui 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 371 

Dans la journée, à la commission de l'Industrie. 
On nous avait déranges pour nous demander quels 
étaient eeux qui voulaient aller à Londres à l'ouver- 
ture du Palais de Cristal. On n'a pu, en présence de 
ce brave lord Cowley (1), malgré ses invitations pres- 
santes, trouver que deux membres de bonne volonté. 
Chacun de nous, soumis à un interrogatoire, a décliné 
la commission. Ces Anglais ont refait là une de leurs 
merveilles qu'ils accomplissent avec une facilité qui 
nous étonne, grâce à l'argent qu'ils trouvent à point 
nommé et à ce sang-froid commercial, dans lequel 
nous croyons les imiter. Ils triomphent de n-otre infé- 
riorité, laquelle ne cessera que quand nous change- 
rons de caractère. Notre Exposition, notre local sont 
pitoyables; mais, encore un coup, nos esprits ne 
seront jamais portés à ces sortes de choses, où des 
Américains dépassent déjà des Anglais eux-mêmes, 
doués qu'ils sont de la même tranquillité et de la 
même verve dans la pratique (2). 

8 juin. — Reçu ce matin, presque en même temps, 
la nouvelle de la mort de Pierret et de celle de Rais- 

«une noble et grande période artistique, digne d'un profond respect, esl 
« tout entière et visiblement descendue au tombeau : elle et lui n'appar- 
« tiennent plus à la vie, mais... uniquement à l'histoire de l'Art. Incli- 
«nons-nous profondément et respectueusement devant le cercueil du 
« créateur de la Vestale, de Fernand Cortez et d'Olympie. » 

(1) Lord Cowley, diplomate anglais, né en 1804-. En 1852, il était am- 
bassadeur d'Angleterre à Paris. Il contribua à établir sur des bases du- 
rables l'alliance de l'Angleterre avec la France. 

(2) Le succès de l'Exposition universelle de 1889 aurait sans doute 
modifié la manière de voir de Delacroix sur ce point. 



372 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

son (1). Aujourd'hui, on doit enterrer le dernier. 
Henry vient m'inviter à ailer dire adieu à son père. 
Triste vue! triste séparation!... Il est mort hier soir 
en revenant de chez sa fille à Belleville. 

A quatre heures, au convoi de Raisson. — Je me 
suis promené, en attendant, quelque temps, et entré 
à l'église : affreuse décoration... Le malheureux 
Raisson a laissé vingt francs, dont il a fallu don- 
ner quinze à l'apothicaire. Il gagnait encore quinze 
mille francs. . . Quand il lui arrivait une petite somme à 
la fois, il faisait un voyage pour son plaisir ou arran- 
geait une partie : c'est ce que m'apprend un de ses 
amis. 

Mon cher Pierret, dont la mort me laisse un tout 
autre vide, quoique je regrette aussi mon vieux Rais- 
son , laisse sa famille dans une triste situation; 
c'est une suite de la vanité de sa femme qui a voulu 
faire la dame, au lieu de faire un métier et d'en faire 
faire un à ses filles. 

10 juin. — Enterrement du pauvre Pierret. 

12 juin. — Dîner du lundi. Delaroche m'a paru 

(1) Horace Jiaisson avait connu Delacroix en 1816 et était resté lié 
avec lui depuis cette époque. Homme de lettres et journaliste, Raisson avait 
été collaborateur de Balzac. Delacroix parait avoir eu au début de leurs 
relations peu de sympathie pour lui, car il écrit en 1821 : « Raisson 
« n'est point changé : il est menteur et suffisant comme devant. Ce 
i sera toujours, dans la peau d'un badaud, le plus Gascon que je con- 
« naisse. » 11 ht de lui en 1820 un portrait à l'aquarelle qui appartient à 
M. Robaut. (Voir Catalogue Robaut, n° 14-69.) 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 373 

assez bon enfant. Tout le monde, excepté Dauzats, a 
été contre moi pour soutenir que les animaux seuls 
avaient de l'instinct, et que l'homme n'en a pas. 
Quoique le terrible Chaix-d'Est-Ange fût dans le parti 
contraire, j'ai soutenu mon avis avec la chaleur con- 
venable, et depuis, il m'est revenu à l'esprit cent argu- 
ments plus forts les uns que les autres, que je n'ai pas 
dits. 

Après, j'avais compté aller voir la Vestale, qu'on 
devait jouer avec un ballet : malheureusement le bal- 
let était le dernier. 

J'ai été voir si Mme Pierret était revenue s'établir 
à Paris. Elle est toujours à Belleville, commençant 
son métier de veuve avec le faste nécessaire, quand 
tout lui commandait d'être ici pour les démarches, 
pour son fils, etc. 

Le bon Piron venu chez moi pendant mon absence, 
après la lettre tendre que j'avais reçue de lui dans la 
journée et par laquelle il me demande aimablement 
d'aller avec lui à Aix, où il doit prendre les eaux. Je 
suis bien touché de son amitié. Je l'ai connu avani 
Pierret, et jamais un nuage n'a altéré notre attache- 
ment (1). 

13 juin. — Dîné chez Monceaux; l'aimable 

(1) Dans la préface mise en bête tlu recueil des articles d'Eugène Dela- 
croix, M. Piron écrit ceci : « Il aimait tant ses amis qu'il n'aimait pas ies 
« voir se marier. Il ne pouvait pas souffrir qu'une femme vint se placer 
« entre lui et eux. Car, nous disait-il, quand je vais diner chez toi, il 
« faut encore que la chose plaise à ta femme... » 



374 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Mme Gontier a chanté divinement le Messager, de 
Nadaud, qui est une charmante chose. Il est venu un 
aveugle, qui est très musicien et qui chante. Il est 
aveugle de naissance. Quelles singulières idées il 
doit avoir des choses ! 

Joui heaueoup de ma promenade au retour par les 
quais, dont je ne pouvais m'arracher. 

14 juin. — Dauzats et Grenier sont venus. Ce 
dernier m'a montré de jolis dessins de Rome. 

15 juin. — Dîné chez Poinsot. Je me suis écorché 
le doigt dans la glace de mon fiacre, et j'ai été 
obligé de me faire un pansement dans les règles 
avant diner. 

L'anecdote de Gérard, qui parvient à attirer Marie- 
Louise sous prétexte de retoucher sou portrait. Napo- 
léon, à son retour, lui demande son nom, ce qu'il fait, 
et lui tourne le dos. En revenant chez lui, c'était un 
mercredi, Gérard dit : « L'Empereur m'a tourné le 
dos, il me prend sans doute pour un Cosaque. » 

— Ce jour, Andrieu a commencé à Saint-Sul- 
pice(l). 

(1) Il s'agit de la décoration de la chapelle des Saints-Anges, à propos 
de laquelle le maître écrivait à Andrieu le 24 avril 1854 : « Il y aurait 
* imprudence à travailler sur un mur qui vient d'être imprimé. L'opéra- 
«tion qu'on a faite est excellente, car l'ancienne impression était si épaisse 
« qu'il n'y avait aucune adhérence avec le mur; on a tout gratté et on en 
u a mis une très légère, après avoir mis de nouveau de l'huile bouillante. 
« Je ne crois pas qu'il soit possible de reprendre avant six semaines au 
« moins. » (Corresp., t. II, P- 101.) 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 375 

16 juin. — Donné à Haro (pour parqueter) le 
carton de la Petite Andromède (1). — Au conseil, 
où j'avais manqué plusieurs des dernières séances. 
Ottin (2), que je trouve en revenant, me conte que 
Simart (3) ayant fait une figure de David, Ingres, qu'il 
avait fait venir dans son atelier, la lui fait jeter à bas, 
à cause de son sujet. On ne peut se permettre qu'un 
sujet grec : faire un David était une monstruosité. Que 
dirait-il du pauvre Préault, qui fait des Opfiétias et 
autres excentricités anglaises et romantiques? 

Dîné chez Mme de Forget, avec le petit d'Ideyille. 
Joué au billard avec lui. 

— Sur la fragilité de la peinture, particulièrement 
chez les modernes. 

VI juin. — Dîné chez ChabrieravecPoinsot, l'amiral 

Casy(4), d'Audiffret (5), Beauchesue(G), etc. Poiusot 

(1) Voir le Catalogue Hobaut, n 08 iOOl et 1002. 

(2) Ottin, sculpteur, né en 1811, élève de David d'Angers, obtint le 
prix de sculpture dans le concours de 1836. 11 est l'auteur d'un grand 
nombre d'reuvres appréciées. 

(3) Simart, sculpteur (1806-1857), élève de Dupaty et de l'ivulicr. 
Grand prix de Rome, il partit pour l'Italie*. Ingres, alors directeur de 
l'école, lui fit le plus sympathique accueil et lui prodigua ses -onseils. 
C'est sans doute à Rome, à la villa .Médicis, que se passa la scène que 
raconte ici Ottin. 

(4) L'amiral Casy (1787-1862). Engagé comme mousse, il gagna suc- 
cessivement tous ses grades dans la marine, devint en 1848 représentant 
à la Constituante, occupa un moment le ministère de la marine, puis, 
en 1853, fut nommé sénateur. 

(5) Charles-Louis d'Audiffret, économiste et homme politique, né à 
Paris en 1787. Il rendit de grands services dans l'administration des 
finances, fut président de la Cour des comptes, pair de France, puis 
sénateur en 1852. 

(6) Alcide-Hjacinthe du Bois de Beauchesne (1804-1873), littérateur, 



376 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

me conte à dîner l'anecdote à laquelle il a été présent 
sur les intentions de Napoléon relativement à la 
Madeleine, où il dit que son intention était que Ion 
fît des prières pour les mânes de Louis XVI, à l'occa- 
sion du 21 janvier; qu'il en viendrait là, qu'il le in- 
férait avaler cela (il entendait les hommes comme 
Cambacérès, Fouché, etc.) comme une soupe au 
lait. 

D' Audiffret me conte que Lamartine, voulant parler 
sur la conversion des rentes, va se renseigner auprès 
le lui. Il en était à ne pas savoir ce que c'est que la 
rente au pair, c'est-à-dire le premier mot des opéra- 
tions les plus élémentaires : ce qui ne l'a pas empêché 
de faire un discours magnifique dont l'Europe a 
retenti. 

Il me parle aussi de l'ignorance de Ledru-Rollin, 
arrivant au ministère de l'intérieur en 1848 et igno- 
rant les éléments de l'administration qu'il avait atta- 
quée pendant sa carrière d'opposition : il s'imaginait, 
par exemple, qu'un ministre n'avait qu'à ordon- 
nancer une dépense pour que l'argent fût à sa dispo- 
sition. Il comptait, par exemple, donner une fête, etc. 

18 juin. — A huit heures chez Durieu. Jusqu'à 
près de cinq heures, nous n'avons fait que poser. 
Thevelin a déjà fait des croquis autant de fois que 

auteur d'ouvrages historiques estimés. Il fut, sous la Restauration, chef 
de cabinet au département des Beaux-Arts, et, sous le second Empire, 
chef de section aux Archives. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX- 377 

Du rien a fait d épreuves : une minute ou une minute 
et demie au plus pour chacun. 

Huet (1) ma mené chez lui : je m'y suis aperçu que 
j'avais oublié mes lunettes, et suis revenu, tout courant 
et fatigué, les reprendre au septième étage de Du- 
rieu. Ce pauvre Huet n'a plus le moindre talent : 
c'est de la peinture de vieillard, et il n'y a plus l'ombre 
de couleur. 

Ferdinand Denis (2) est venu là. On parlait de la 
découverte d'un faiseur d'or, qui prétend avoir trouvé 
que les métaux ne sont que des agrégations. Les gens 
de la Californie lui disaient souvent, en parlant de 
certains cantons, que l'or n'était pas encore à son 
point. Denis me conte l'histoire de Léon X envovant 
en cadeau à un prétendu faiseur d'or une bourse vide. 

Riesener, huit jours après, me dit avoir observé, 
avec plusieurs paysagistes, un lieu à Trouville où 
l'on voit les cailloux se former manifestement. 



(1) Il nous parait assez curieux de rapprocher ce passage qui contient 
l'opinion sincère de Delacroix, d'une lettre qu'il écrivait à ce même artiste 
le 24 avril 1855 : « Je crois vous faire quelque plaisir en vous parlant de 

■ celui que m'ont fait vos tableaux à l'Exposition. Votre grande inonda- 
« tion est un chef-d'œuvre : elle pulvérise la recherche des petits effets à 
« la mode... » C'est dans des circonstances comme celle-ci que le Jour- 
nal est intéressant. Il ne peut pourtant y avoir confusion de personnes : 
il s'agit bien de Paul Huet, le paysagiste romantique, celui au sujet 
duquel Th. Gautier écrivait : « Nul n'a saisi comme lui la physionomie 

■ générale d un site et n'en a fait ressortir avec autant d'intelligence l'ex- 
u pression, heureuse ou mélancolique, n 

(2) Ferdinand Denis, voyageur et littérateur, qui parcourut l'Amé- 
rique méridionale pendant plusieurs années et publia un grand nombre 
d'ouvrages sur les sujets les plus variés. Il devinl plus tard conservateur 
de la bibliothèque Sainte-Geneviève. 



•378 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

19 juin. — Petits sujets : Deux chevaux se bat- 
tant (1). — Cheval montré à des Arabes (2). — Barbier 
de Mekinez. — Soudards. — Chevalier. 

20 juin. — Dîné chez Morny avec Iïalévy, Auber, 
Gozlan (3), que j'ai eu du plaisir à revoir. Il m'a dit 
qu'au temps de notre comique rivalité, je passais pour 
le favori et j'étais envié. J'ai vu là Augier, contre le- 
quel j'avais, je ne sais pourquoi, de la prévention (4). 
Il est fort aimable, et je suis enchanté de mètre ren- 
contré avec lui. Il y avait là ce grand jeune homme, 
fils de Mme Lehon, que j'avais vu quinze jours aupa- 
ravant au conseil de revision, plaidant la cause de sa 
surdité prétendue pour se dispenser d'acheter un 
remplaçant, et cela dans l'état de pure nature, c'est- 
à-dire nu comme la main, en présence de ces conseil- 
lers de préfecture et autres composant le conseil. 

22 juin. — Terminé les tableaux de Y Arabe à iaf- 

(1) En 1860, il devait peindre un tableau sur ce sujet. Le Catalogue 
Robaut le décrit ainsi : « Trois Arabes couchés à terre sur des couver- 

« tures sont réveillés en sursaut par deux chevaux, un blanc et un brun, 
« qui se sont détachés et se mordent avec acharnement. Les deux bêtes 
« affolées s'enlacent dans un choc furieux et forment un groupe d'une 
u ampleur superbe. » 

(2) Voir Catalogue Robaut, n° 664, aux Additions, p. 490. 
(3; Léon Gozlan, romancier, auteur dramatique et Dubliciste. 

(4) Emile Augier avait déjà conquis à cette époque une grande situa- 
tion dans le monde des lettres. Cependant le succès de la Ciguë, de 
Gabriel! e, de Y Aventurière, de Ihiliberte, n'avait point encore mis 
Aubier au rang qu'il devait occuper plus tard avec le Gendre de 
M. I oirier, le Mariage d'Olympe, les Effrontés, le FUi de Gi- 
boyer, etc. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 379 

fût du [ion (1) et des Femmes à la fontaine. — H 
faut au moins dix jours pour mettre le siccalij. 

23 juin. — Avec Mme de Forget au bois de Bou- 
logne. Vu les nouveaux embellissements, qui sont fort 
bien : j'ai trouvé un charme infini dans cette soirée 
et des émanations bocagères très agréables. 

24 juin. — Chez Chabrier le soir. — Poinsot m'en- 
gage pour jeudi. 

Dans la journée, été voir Guillemardet chez les 
Pierret. Je lui ai écrit, ne l'ayant pas trouvé. 

Ensuite chez Mercey, lui montrer mon esquisse : 
il m'a refroidi par ses observations, dont quelques- 
unes, du reste, sont fondées. 

25 juin. — Chez Durieu. Photographies et dessins 
d'après le Bohémien. 

Dans un intervalle, j'ai été voir à Saint- Sulpice ce 
qu'Andrieu a tracé. Tout s'ajuste à merveille, et je 
crois que cela ira fort bien; le départ est excellent. 

J'aime assez de temps en temps ces parties qui me 
tirent de chez moi : cela dissipe et renouvelle. Voilà, 
par parenthèse, deux dimanches de suite que j'y vais; 
j'y ai déjeuné les deux fois, moi qui ne peux avaler 
un morceau ordinairement et dans l'habitude de mon 
atelier. C'est ce que j'ai éprouvé avec surprise pen- 

(1) Il existe sur ce sujet : 1° une toile qui appartient à M. Dubuisson ; 
2° un destina la mine de plomb qui est au Musée du Louvre; 3° un 
croquis à la plume qui est à M. Robaut. 



380 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

dant mon séjour chez Berryer. La distraction, la con- 
versation, l'esprit mis hors de son ornière habituelle, 
agissent sur le corps. 

26 juin. — Point d'entrain toute cette journée. — 
Dauzats venu avec M. Bonnet, de Bordeaux. 

Je trouve ceci dans un article de Sainte-Beuve sur 
saint Martin, qui est un résumé des idées de ce der- 
nier sur l'âme : « Selon lui, l'âme humaine, toute 
déchue et altérée qu'elle est, est le plus grand et le 
plus invincible témoin de Dieu; elle est un témoin de 
Dieu bien autrement parlant que la nature physique, 
tellement que le vrai athée (s'il y en a) est celui qui 
méconnaît sa grandeur et en conteste l'immortelle 
spiritualité : le propre de l'âme de l'homme, tant elle 
a conservé de royales marques de sa hauteur pre- 
mière, est de ne vivre que d'admiration, et ce besoin 
d'admiration dans l'homme suppose au-dessus de 
nous une source inépuisable de cette même admira- 
tion qui est notre aliment de première nécessité. » 

Il y a donc confiance que ce témoin perpétuel de 
Dieu, l'âme humaine, gagnera à l'épreuve de la révo- 
lution, etc. 

27 juin. — Dîné chez Riesener avec Vieillard. — - 
Presque achevé, dans la journée, le Cavalier arabe et 
le Tigre de Weill. Arnoux(l) venu dans la journée. Il 

(1) Arnoux, critique d'art qui allait écrire dans la Patrie, après l'Ex- 
position universelle de 1855, cette page enthousiaste : « Le voilà qui 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 381 

me parle du projet d'exposition de Delamarre (1). Il dit 
que le Massacre (2) n'a pas gagné au dévernissage, et 
je suis presque de son avis, sans avoir vu. Le tableau 
aura perdu la transparence des ombres comme ils ont 
fait avec le Véronèse et comme il est presque imman- 
quable que cela arrive toujours. Haro dit qu'il dé ver- 
nit en lavant et non en frottant au doigt. S'il faisait 
cela, il aurait vaincu une grande difficulté. En atten- 
dant, il m'a gâté les portraits de mes deux frères 
enfants, par l'oncle Riesener. 

28 juin. — Travaillé le matin à Y Arabe et l'enfant 
à cheval (3). — Boissard venu. Ensuite Villot; sa vue 
m'a fait plaisir. Ils sont tous surpris de tout ce que je 
fais. Je leur dis qu'au lieu de me promener, comme 
la plupart des artistes, je passe mon temps dans mon 
atelier. 

Penser à demander à Riesener mon étude d'arbres 
sur papier. Lui emprunter ses croquis et des études 
de paysage de Frépillon et autres, pour la fraîcheur 
du ton. Aussi celle de Valmont pour le sujet des 

«triomphe enfin, l'éternel lutteur, le grand discuté! il a fallu que 
« le jury des nations vint nous dire que, lui aussi, H était de la famille 
« des Artistes-Rois. Regardez ses œuvres qui étincellent. » (La Patrie, 
16 novembre 1855.) 

(1) Delamarre, journaliste et député (1796-1870). Il était devenu en 
1844 propriétaire de la Patrie. Le journal prit sous sa direction un grand 
essor et devint le centre d'une série d'opérations économiques et finan- 
cières auxquelles doit se rattacher probablement le projet d'exposition 
dont parle ici Delacroix. 

(2) Massacre de Scio. 

(3) Voir Catalogue Robaut, n" 1237, aux Additions, p. 497. 



382 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

Deux Chevaliers et des Nymphes, de la Jérusalem. 

29 juin. — Dîné chez Poinsot. 

— Sur la fragilité (1) de la peinture et de tout ce 
que produisent nos arts. — Sur les tableaux : les 
toiles, les huiles, les vernis, pendant que les chimistes 
exaltent le progrès. C'est comme le progrès social, 
qui consiste à mettre en guerre toutes les classes par 
les sottes ambitions excitées dans les classes infé- 
rieures : moyen de socialité, si Ton veut, mais point 
de sociabilité. Ces lithographies de Charlet, les mieux 
faites il y a vingt ans, tombent en poussière. Le pro- 
grès a perfectionné, à ce qu'il croit, le papier, et pas 
un de nos livres, de nos écrits, des actes qui servent 
à régler nos rapports d'affaires, n'existera dans un 
deoii-siècle. La socialité veut que chacun travaille 
pour soi et s'inquiète peu des autres. Il faut égayer 
notre court passage en cette vie et laisser à ceux qui 
nous suivront à s'en tirer comme ils pourront. Ce 
qu'on appelait la. famille est aujourd'hui un vain mot. 
La suppression, dans nos mœurs, de la vénération, 
de la crainte même du père, par la familiarité que 
permettent les usages, en est le principal dissolvant. 

(1) Baudelaire écrit à ce sujet : « Une des grandes préoccupations de 
« notre peintre dans ses dernières années était le jugement de la posté- 
« rite et la solidité incertaine de ses œuvres. Tantôt son imagination si 
« sensible s'enflammait à l'idée d'une gloire immortelle, tantôt il parlait 
« amèrement de la fragilité des toiles et des couleurs... Cette friabilité de 
« l'œuvre peinte, comparée avec la solidité de l'œuvre imprimée, était 
« un de ses thèmes habituels de conversation. » (Art romantique. 
L'œuvre et la vie d'Eugène Delacroix.) 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 383 

Le partage égal achève de dissoudre tous les liens 
qui unissent les membres dune famille. Le lieu de la 
naissance, l'habitation paternelle est aliénée naturel- 
lement après Ja mort du père. On sacrifie, dira-t-on, 
à d'autres dieux; le bien de l'humanité est devenu la 
passion de tous ceux qui ne peuvent vivre avec leurs 
frères issus du même sang dont ils sont formés. Il y a 
des entrepreneurs de charité qui nous évitent le souci 
de bien placer les offrandes que l'on adresse aux 
malheureux du monde entier qu'on soulage ainsi sans 
les connaître ni les rencontrer jamais. Ces philan- 
thropes de profession sont tous gras et bien nourris : 
ils vivent heureux du bien qu'ils sont chargés de 
répandre. Heureux donc le siècle et tous ces bien- 
faiteurs qui croient avoir supprimé tous les maux, 
parce qu'ils en détournent la vue; plus heureux les 
adroits dispensateurs de l'universelle charité qui ont 
résolu le problème de ne se priver de rien, en don- 
nant à tout le monde. 

— Chez Boissard à deux heures, pour entendre de 
la musique. Ils ne possèdent pas encore le Beethoven 
de la dernière époque. 

Je demandais à Barbereau (1) s'il avait pénétré 
tout à fait les derniers quatuors : il me dit qu'il 
faut encore une loupe pour tout apercevoir, et 
peut-être faudra-t-il toujours la loupe. Le principal 

(1) Barbereau, compositeur (1799-1879). Grand prix de Rome, il de- 
vint chef d'orchestre du Théâtre-Italien, et dirigea en 1851 et 1855 l'or- 
chestre de la société de Sainte-Cécile. 



384 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

violon me disait que c'était magnifique, et qu'il y avait 
toujours des endroits obscurs. Je lui ai dit téméraire- 
ment que ce qui restait obscur pour tout le monde, 
et surtout pour les violons, l'avait été sans doute dans 
l'esprit de son auteur. Cependant ne nous pronon- 
çons pas encore; il faut toujours parier pour le génie. 

30 juin. — Décision au conseil de l'affaire du col- 
lège Stanislas. 

— Dans la journée, vu Villot à son cabinet. Por- 
trait d'un soudard du seizième siècle. Son portrait 
par Rodakowski . Il tombe dans le défaut de largeur. 
Il a pris ce pauvre Villot en maigre, ce qui n'était pas 
le cas. 

De là à Saint-Sulpice, qui marche bien. Mon cœur 
bat plus vite quand je me trouve en présence de 
grandes murailles à peindre. 

Je reviens dans un cabriolet à quatre roues, où, 
sans mon parapluie, j'aurais été presque noyé. Un 
orage affreux avec grêle et tonnerre violent qui a duré 
depuis lors et toute la soirée. 

Dîné avec Mme de Forget, chez qui je me trouve 
à cinq heures pour voir ses dessus de porte, lesquels 
se sont trouvés hors de dimension, et qu'elle rem- 
place par des portières; j'y ai achevé la soirée. 

1 er juillet. — Journée de travail sans interruption. 
Grand sentiment et délicieux de la solitude et de la 
tranquillité, du bonheur profond qu'elles donnent. Il 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 385 

n'est point d homme plus sociable que moi. Une fois 
en présence de gens qui me plaisent, même mêlés 
aux premiers venus, pourvu qu'aucun motif irritant 
ne m'inspire contre eux de l'aversion, je me sens 
gagner par le plaisir de me répandre : je prends tous 
les hommes pour des amis, je vais au-devant de la 
bienveillance, j'ai le désir de leur plaire, d'être aimé. 
Cette disposition singulière a dû donner une fausse 
idée de mon caractère. Rien ne ressemble autant à la 
fausseté et à la flatterie que cette envie de se mettre 
bien avec les gens, qui est une pure inclination de 
nature. J'attribue à ma constitution nerveuse et irri- 
table cette singulière passion pour la solitude, qui 
semble si fort en opposition avec des dispositions 
bienveillantes poussées à un degré presque ridicule. 
Je veux plaire à un ouvrier qui m'apporte un meu- 
ble; je veux renvoyer satisfait l'homme avec lequel 
le hasard me fait rencontrer, que ce soit un paysan ou 
un grand seigneur; et avec l'envie d'être agréable et 
de bien vivre avec les gens, il y a en moi une fierté 
presque sotte, qui m'a fait presque toujours éviter de 
voir les gens qui pouvaient mètre utiles, craignant 
d'avoir l'air de les flatter. La peur d'être interrompu, 
quand je suis seul, vient ordinairement, quand je suis 
chez moi, de ce que je suis occupé de mon affaire, 
qui est la peinture : je n'en ai pas d'autre qui soit im- 
portante. Cette peur, qui me poursuit également 
quand je me promène seul, est un effet de ce désir 
même d'être aussi sociable que possible dans la 
il. 25 



3S6 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

société de mes semblables. Mon tempérament ner- 
veux me fait redouter la fatigue que va m'imposer 
telle rencontre bienveillante; je suis comme ce Gascon 
qui disait, en allant à une action : « Je tremble des 
périls où va m' exposer mon courage. » 

2 juillet. — Voir vendredi Gisors, M. Deumier; lui 
parler de l'abbé Coquant pour la permission de tra- 
vailler le dimanche (1). Voir Mme de la Grange, Ber- 
ryer, Poinsot. 

Les chevaux que j'ai dessinés dans la prairie chez 
Berryer avec un prêtre grec assis et une jeune fille ou 
autre figure. 

3 juillet. — Faire, pour l'exposition Delamarre, le 
Giaour foulant aux pieds de son cheval le pacha (2). 

Répétition, par Andrieu, du C/ir/sf deGrzimalapour 
B... — Ma bonne .lenny me disait, au milieu du dés- 
ordre de mes dessins entassés, dispersés et déclassés, 
qu'il fallait absolument mettre aux choses le temps 
quelles réclament. 

— Sur la photographie pour le Moniteur. 

— Beuguiet venu pour l'arrangement des dessins 
et lithographies. Je lui remets dix-huit pastels et 
quinze lithographies. 



(1) A la chapelle des Saints-Anges, à Saint-Sulpice. 

(2) Ce tableau est une variante de la célèbre toile de 1835, Combat du 
Giaour et du Pacha. (Voir Catalogue Robaut, n" 1293.) A la vente 
Setrétan, à Londres, en 1859, il a été adjugé 33,000 francs. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 387 

4 juillet. — A l'Exposition de 1855, le Justi- 
nien (1). — Je me suis levé avant cinq heures. Quel- 
ques idées qui m'étaient venues pour l'article sur le 
Beau (2), et recouché jusqu'à huit heures; un certain 
malaise m'avait saisi. Repris le travail jusqu'à dîner, 
sans presque cesser, si ce n'est pour dormir quelques 
minutes. Il fallait faire cet effort généreux pour 
mettre ce travail en état d'être fini d'ici à deux ou 
trois jours : c'est un métier de chien. 

Après dîner, j'ai fait, peut-être contre mon habi- 
tude, la meilleure partie du travail, par un examen 
d'ensemble, quelques pages écrites avec une certaine 
verve. J'écris ceci le mercredi matin, et je n'ai pas 
relu ce que j'ai fait. Je serais curieux de voir si l'état 
de l'esprit après dîner est, comme je le crois, dans la 
meilleure situation pour produire. A ce moment où je 
viens de me lever, fatigué à la vérité par l'excès de 
travail d'hier, je n'ai pas une idée : le corps et 
l'esprit ne demandent que du repos. 

— Tous ces soirs, promené seul. 

5 juillet. — Mauvaise journée. J'ai essayé d'écrire 
et n'ai rien pu faire. 

Sorti à trois heures avec Jenny pour aller voir le 

(1) Delacroix se proposait d'envover à l'Exposition de 1855 ieJustinien 
qu'il avait peint en 1826. Ce tableau, cjui décora un des grands panneaux 
de la salle des séances de l'ancien conseil d'Etat, fut brûlé dans l'incendie 
de ce palais en 1871. (Voir Catalogue Robaut, n° 153.) 

2' L'article sur le Beau parut dans la Revue de* Deux Mondes du 
15 juillet 1854. 



388 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

logement de la rue du -9 Juillet. Ensuite à Saint- 
Eustache, voiries peintures de Glaize (1). 

En rentrant, mes yeux se portent sur le Loth de 
Rubens, dont j'ai fait une petite copie. Je suis étonné 
de la froideur de cette composition et du peu d'intérêt 
qu'elle présente, si on en excepte le talent de peindre 
les figures. Véritablement ce n'est qu'à Rembrandt 
qu'on voit commencer, dans les tableaux, cet accord 
des accessoires et du sujet principal, qui me paraît à 
moi une des parties les plus importantes, si ce n'est 
la plus importante. — On pourrait faire à ce sujet 
une comparaison entre les maîtres fameux. 

6 juillet. — Faire un travail sur l'antique, — sur 
le faux embellissement : les cartons de Rubens, de la 
vie d'Acbille, les passages d'Homère et les tragiques 
grecs où l'on entend le cri de la nature. — Vulcain 
dans sa forge, dans Y Iliade. — Comparaison avec 
David. 

J'ai vu Durieu ce matin, qui m'a parlé des Pierret. 
Il me dit qu'une démarcbe de moi auprès de l'Impé- 
ratrice pourrait quelque chose. 

1 juillet. — En revenant du conseil pour aller à 
Saint-Sulpice, vu l'atelier de Gros, qui est à louer. 

Le soir, au bois de Boulogne avec Mme de 
Forget. 

(1) Auguste-Barthélémy Glaize, né en 1812, peintre, élevé des frères 
Devéria. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 389 

8 juillet. — Recopié des parties de l'article sur le 
beau et terminé. 

M. Trélat (1) venu dans la journée. Le matin, 
Vigneron. 

15 juillet. — Tons du cheval du premier plan dans 
la Citasse aux lions. — Pour les crins : laque brûlée, 
Sienne naturelle, Sienne brûlée. — Pour le corps : 
momie, laque de gaude, chrome foncé. Tous ces tons 
jouent dans la peinture. — Sabots : terre Cassel, 
noir pêche, jaune de Naples. 

19 juillet. — Andrieu me dit que le temps qu'il 
faut pour la vigne, c'est le contraire de celui qu'il 
faut pour le blé : il faut un temps frais et net pour ce 
dernier; pour la vigne, il faut le temps étouffant, le 
mistral, lesiroco. — Rapporter ceci à ma réflexion 
sur les malheurs nécessaires. 

Non seulement nous voyons cette apparente con- 
tradiction dans la nature, qui semble satisfaire ceux- 
ci aux dépens de ceux-là, mais nous sommes nous- 
mêmes pleins de contradictions, de fluctuations, de 
mouvements en sens divers, qui rendent agréable 
ou détestable la situation où nous sommes et qui 
ne change pas, tandis que nous changeons. Nous 

(1) Le docteur Ulysse Trélat (1795-18/9), médecin des plus distin- 
gués, qui prit une part active aux événements de 1830, puis de 1848 ; il 
devint, sous la République, ministre des travaux publics. Sous l'Empire 
il renonça à la vie politique et reprit ses fonctions de médecin à la Salpè- 
Irière. 



39fl JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

désirons un certain état de bonheur, qui cesse d'en 
être un, quand nous lavons obtenu. Cette situation 
que nous avons désirée est souvent pire, effective- 
ment, que celle où nous nous trouvons. 

L'homme est si bizarre qu'il trouve dans le mal- 
heur même des sujets de consolation et presque du 
plaisir, comme celui, par exemple, de se sentir injus- 
tement persécuté et d'avoir en soi la conscience d'un 
mérite supérieur à sa fortune présente; mais il lui 
arrive bien plus souvent de s'ennuyer dans la pro- 
spérité et même de s'y trouver très malheureux. 
Le berger de La Fontaine, devenu premier ministre, 
entouré dans son poste élevé de jalousie et d'em- 
bûches, devait être et se trouvait à plaindre ; il dut 
éprouver un vif moment de bonheur, quand il reprit 
ses simples habits de berger et qu'il s'en empara en 
quelque sorte aux yeux de tous, pour retourner dans 
les lieux et au milieu de la vie où il goûtait sous ces 
habits le bonheur le plus vraiment fait pour l'homme, 
celui dune vie simple et adonnée au travail. 

L'homme ne place presque jamais son bonheur 
dans les biens réels; il le met presque toujours dans 
la vanité, dans le sot plaisir d'attirer sur soi les 
regards et par conséquent l'envie. Mais, dans cette 
vaine carrière, il n'en atteint point ordinairement 
1 objet au moment où il se réjouit de se voir sur un 
théâtre où il attire les regards, il regarde encore plus 
haut; ses désirs montent à mesure qu'il s'élève, il 
envie lui-même autant qu'il est envié; quant aux 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 3 «H 

vr;iis biens, il s'en éloigne toujours davantage : la 
tranquillité d esprit, 1 indépendance fondée sur des 
désirs modestes et facilement satisfaits, lui sont inter- 
dites. Son temps appartient atout le monde; il gas- 
pille sa vie dans de sottes occupations. Pourvu qu'il 
se sente sous J hermine et sous la moire, pourvu que 
le vent de la faveur le pousse et le soutienne, il 
dévore les ennuis d'une charge, il consume sa vie 
dans les paperasses, il la donne sans regret aux 
affaires de tout le monde. Etre ministre, être pré- 
sident, situations scabreuses (1) qui ne compro- 
mettent pas seulement la tranquillité, mais la réputa- 
tion, qui mettent un caractère à des épreuves difficiles, 
qui exposent au naufrage, au milieu d'écueils sans 
cesse renaissants, une conscience peu assurée d elle- 
même. 

Le plus grand nombre des hommes se compose de 
malheureux, qui sont privés des choses les plus néces- 
saires à la vie. La première de toutes les satisfactions 
serait pour eux la possibilité de se procurer ce qui 
leur manque ; le comble du bonheur, d'y joindre ce 
degré d'aisance et de superflu qui complète la jouis- 
sance des facultés physiques et morales. 

21 juillet. — Dîné aujourd'hui avec Mme de For- 
get, qui part demain pour Ems. Mme Lavalette lui 

(1) Delacroix écrivait ea lS2i- : u Quelles grâces ne dois-je pas au ciel 
« de ne faire aucun de ces métiers de charlatan qui en imposent au genre 
«humain ! Au inoin6 je puis en rire! » 



39SS JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

disait que les saisons n'étaient plus comme autrefois. 

Il faut mettre ceci avec les réflexions du mercredi 
sur les malheurs nécessaires. Je disais dans ces 
réflexions que tout doit changer et subir des révolu- 
tions autour de l'homme, mais que son esprit chan- 
geait aussi et voyait les mêmes objets d'un œil 
différent. A mesure que son corps se modifie par 
l'âge et les accidents, il ne sent plus de la même 
manière. La morosité des vieillards est un effet de ce 
commencement de destruction de leur machine ; ils 
ne trouvent plus de saveur ni d'intérêt dans rien. Il 
leur semble que c'est la nature qui décline et que les 
éléments vont se confondre, parce qu'ils ne voient 
plus, ne sentent plus, qu'ils sont offensés par ce qui 
autrefois leur plaisait. 

Il est des accidents qui dans certains pays sont 
considérés comme d'affreux malheurs, et qui ne font 
dans d'autres nulle impression. L'opinion place 
l'homme même et le déshonore dans les choses les 
plus diverses. Un Arabe ne peut supporter l'idée 
qu'un étranger ait aperçu, même fortuitement, le 
visage de sa femme. Une femme arabe mettra son 
point d'honneur à se cacher soigneusement : elle 
relèverait volontiers sa robe en découvrant le reste 
de son corps pour s'en voiler la tête. 

Il en est de même des accidents dont on tire des 
présages heureux ou malheureux. En France et, je 
crois, chez les peuples européens, c'est un présage 
des plus funestes pour un cavalier et surtout pour un 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 393 

militaire de monter un cheval dont les quatre pieds 
sont marqués de blanc : le fameux général Lassalle, 
qui avait la religion de ce préjugé, n'avait jamais 
voulu monter un pareil cheval. Le jour qui fut celui 
de sa mort, après plusieurs augures funestes, qui 
lavaient frappé toute la matinée, miroir brisé, pipe 
cassée, portrait de sa femme brisé également, au 
moment où il allait la regarder pour la dernière fois, 
il monte sur un cheval qui n'était pas le sien, et 
sans prendre garde aux pieds de sa monture. Le che- 
val avait le funeste signe : c'est monté sur ce cheval 
qu'il reçoit, peu de moments après, le coup de feu 
dont il .mourut au bout de quelques heures, qui lui 
fut tiré dans un moment où l'on ne se battait plus, 
par un Croate, je crois, qui se trouvait au nombre des 
prisonniers qu'on venait de faire après Wagram... 
Ces quatre pieds blancs sont, au contraire, une 
marque et un signe de considération chez les Orien- 
taux, qui ne manquent pas de le mentionner dans les 
généalogies des chevaux; j'en vois la preuve dans la 
pièce authentique certifiée parles anciens du pays qui 
accompagne l'envoi qu'Abd-el-Kader vient de faire 
à l'Empereur d'un certain nombre de chevaux de 
prix. — Je passe sur mille exemples de la sorte. 

Combien d'hommes n'ont pas désiré, comme un 
refuge et comme un bien, cette mort qui est l'objet de 
1 épouvante universelle et le plus véritablement sans 
remède de tous les malheurs considérés comme un 
malheur, et quand même on la regarderait comme 



394 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

mi malheur, de manière à en faire un sujet d'afflic- 
tion de quelque permanence dans l'ordinaire de la 
vie! Ne faut-il pas à toute force s'accoutumer à cette 
solution nécessaire, à cet affranchissement des autres 
maux dont nous nous plaignons, et qui sont, à juste 
titre, des maux, puisque nous les sentons, tandis 
qu'avec la mort, c'est-à-dire avec la fin, il n'y a plus 
ni conscience ni sentiment? Nous ne vivons nous- 
mêmes que de cette multitude innombrable de morts 
que nous entassons autour de nous. Notre bien-être, 
c'est-à-dire notre bonheur, ne s'établit que sur ces 
raines de la nature vivante que nous sacrifions, non 
pas seulement à nos besoins, mais souvent à un plai- 
sir passager, tel que celui de la chasse, par exemple, 
qui est pour la plupart des hommes un simple délas- 
sement. 

22 juillet. — Emporter à la campagne les Alhen. 
— Casquette légère, brosse à dents. — Circulaire de 
Bouchereau en juillet 1854. 

Dauzats venu dans la journée ; il me parle du pro- 
jet de changement à la classe des Beaux-Arts. 

Arnoux venu ensuite. Il me dit que Corot (1) est 
très enchanté de mon plafond (2). Il me cite encore 
quelques approbations dans ce sens. 

23 juillet. — Le roi René auprès du corps de Charles 

(1) Nous nous sommes expliqué dans le premier volume soi - les rap- 
ports de Corot avec Delacroix. 
{'!) Plafond d'Apollon. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 395 

le Téméraire. — Appareil, armures, flambeaux, 
prêtres, croix, etc. 

— Trouver un sujet du même genre avec une 
femme . 

— Roméo et Juliette (1), les parents dans la 
chambre. — Juliette crue morte. 

24 juillet. — Ce qu'auraient été Raphaël et Michel- 
Ange à notre époque. 

28 juillet. — Je pense aux romans de Voltaire, 
aux tragédies de Racine, à mille et mille chefs- 
d'œuvre. Comment ! tout cela aura été fait pour que 
les hommes soient éternellement, à chaque quart de 
siècle, à demander s'il n'y a pas quelque chose pour 
les amuser dans les œuvres de l'esprit ! Cette incroya- 
ble consommation de chefs-d'œuvre, produits pour 
cette tourbe humaine, par les plus brillants esprits 
et les génies les plus sublimes, n effraye-t-elle pas la 
partie délicate de cette triste humanité? Cette soif 
insatiable de nouveauté ne donnera-t-elle à personne 
le désir de revoir si, par hasard, ces chefs-d'œuvre 
vieillis ne seraient pas plus neufs, plus jeunes, que les 
rapsodies dont se contente notre oisiveté, et qu'elle 

(1) Sur les compositions de Roméo et Juliette, le Catalogue Robaut 
nous donne les indications suivantes : « A l'Exposition universelle de 
» 1855, Delacroix avait exposé les deux seuls tableaux que lui ait inspirés 
u le Drame d'amour de Shakespeare : les Adieux du Salon de 1846 et la 
« Scène des tombeaux des Capulets. » (Voir aussi Catalogue Robaut, 
n" 939 et 940.) 



396 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

préfère aux chefs-d'œuvre? Quoi! ces miracles d'in- 
vention, d'esprit, de bon sens, de gaieté ou de pathé- 
tique auront été produits, auront coûté à ces grands 
esprits des sueurs, des veilles si rarement, hélas! 
récompensées par la louange banale du moment qui 
les a vus naître, pour retomber, après une courte 
apparition suivie de rares éloges, dans la poussière 
des bibliothèques et dans l'estime infertile et presque 
déshonorante de ce qu'on appelle les savants et les 
antiquaires! Quoi! ce seront des pédants de collège 
qui viendront nous tirer par la manche, pour nous 
avertir que Racine est simple du moins, que La Fon- 
taine a vu dans la nature autant que Lamartine, 
que Lesage a peint les hommes comme ils sont, 
pendant que les coryphées de la civilisation , les 
hommes qu'on fait ministres ou pasteurs de peuples, 
de simples pédants qu'ils étaient, parce qu'ils ont eu 
un quart d'heure d'inspiration à la hauteur des 
lumières du jour, ce seront les hommes qui feront 
une littérature , du nouveau , enfin ! Quelle nou- 
veauté!... 

29 juillet. — Sur le portrait. — Sur le paysicje, 
comme accompagnement des sujets. Du mépris des 
modernes pour cet élément d'intérêt. — De 1 igno- 
rance où ont été presque tous les grands maîtres de 
l'effet qu'on pouvait en tirer : Piubens, par exemple, 
qui faisait très bien le paysage, ne s'inquiétait pas de 
le mettre en rapport avec ses figures, de manière à 



J0U11NAL D'EUGENE DELACROIX. 397 

les rendre plus frappantes; je dis frappantes pour 
l'esprit, car pour l'œil, ses fonds sont calculés en 
général pour outrer plutôt par le contraste la 
couleur des figures. Les paysages du Titien, de Rem- 
brandt, du Poussin, sont en général en harmonie avec 
leurs figures. Chez Rembrandt même — et ceci est 
la perfection — le fond et les figures ne fout qu'un. 
L'intérêt est partout : vous ne divisez rien, comme 
dans une belle vue que vous offre la nature et où tout 
concourt à vous enchanter. Chez Watteau, les arbres 
sont de pratique : ce sont toujours les mêmes, et des 
arbres qui rappellent les décorations de théâtre plus 
que ceux des forêts. Un tableau de Watteau mis à 
côté d'un Ruysdaël ou d'un Ostade perd beaucoup. 
Le factice saute aux yeux. Vous vous lassez vite de 
la convention qu'ils présentent et vous ne pouvez 
vous détacher des Flamands. 

La plupart des maîtres ont pris l'habitude, imitée 
servilement par les écoles qui les ont suivis, d'exa- 
gérer l'obscurité des fonds qu'ils mettent aux por- 
traits; ils ont pensé ainsi rendre les têtes plus inté- 
ressantes, mais cette obscurité des fonds, à côté de 
figures éclairées comme nous les voyons, ôte à ces 
portraits le caractère de simplicité qui devrait être le 
principal. Elle met les objets qu'on veut mettre en 
relief dans des conditions tout à fait extraordinaires. 
Est-il naturel, en effet, qu'une figure éclairée se 
détache sur un fond très obscur, c'est-à-dire non 
éclairé? La lumière qui arrive sur la personne ne 



398 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

doit-elle pas logiquement arriver sur le mur ou sur 
la tapisserie sur laquelle elle se détache?... A moins 
de supposer que la figure se détache fortuitement sur 
une draperie extrêmement foncée, — mais cette con- 
dition est fort rare, — ou sur l'entrée d'une caverne 
ou dune cave entièrement privée de jour, circon- 
stance encore plus rare, le moyen ne peut paraître 
que factice. 

Ce qui fait le charme principal des portraits, c'est 
la simplicité. Je ne mets pas au nombre des portraits 
ceux où on cherche à idéaliser les traits d'un homme 
célèbre qu'on n'aura pas vu et d'après des images 
transmises; l'invention a droit de se mêler à de sem- 
blables représentations. Les vrais portraits sont ceux 
qu'on fait d'après des contemporains : on aime à les 
voir sur la toile, comme nous les rencontrons autour 
de nous , quand même ce seraient des personnes 
illustres. C'est même à l'égard de ces dernières que 
la vérité complète d'un portrait vous offre plus 
d'attrait. Notre esprit, quand ils sont loin de notre 
vue, se plaît à agrandir leur image comme les quali- 
tés qui les distinguent; quand cette image est fixée et 
qu'elle est sous nos yeux, nous trouvons un charme 
infini à comparer la réalité à ce que nous nous 
sommes figuré. 

Nous aimons à trouver l'homme à côté ou à la 
place du héros. L'exagération du fond dans le sens 
de l'obscurité fait bien ressortir, si l'on veut, un 
visage très éclairé; mais cette grande lumière de- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 399 

vient presque de la crudité : en un mot, c'est un 
effet extraordinaire qui est sous nos yeux plutôt 
qu'un objet naturel. Ces figures détachées si sin- 
gulièrement ressemblent à des fantômes et à des 
apparitions plus qu'à des hommes. Cet effet ne se 
produit que trop de lui-même, par l'effet du rembru- 
nissement des couleurs par le temps. Les couleurs 
obscures deviennent plus obscures encore en propor- 
tion des couleurs claires qui conservent plus d'empire, 
surtout si les tableaux ont été fréquemment dévernis 
et revernis. Le vernis s'attache aux parties sombres 
^t ne s'en détache pas facilement; l'intensité dans les 
parties noires va donc toujours en s'augmentant; de 
sorte qu'un fond qui n'aura présenté, dans la nou- 
veauté de l'ouvrage, qu'une médiocre obscurité, 
deviendra avec le temps d'une obscurité complète. 
Nous croyons, en copiant ces Titien, ces Rembrandt, 
faire les ombres et les clairs dans le rapport où le 
maître les avait tenus; nous reproduisons pieusement 
l'ouvrage ou plutôt l'injure du temps. Ces grands 
hommes seraient bien douloureusement surpris en 
retrouvant des croûtes enfumées, au lieu de leurs 
ouvrages, comme ils les ont faits. Le fond de la 
Descente de croix de Rubens, qui devait être un ciel 
très obscur à la vérité, mais tel que le peintre a pu se 
le figurer dans la représentation de la scène, est 
devenu tellement noir qu'il est impossible d'y distin- 
guer un seul détail. . . 

On s étonne quelquefois qu'il ne reste rien de la 



400 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

peinture antique; il faudrait s'étonner d'en retrouver 
encore quelques vestiges dans les barbouillages de 
troisième ordre qui décorent encore les murailles 
d'Herculanum, lesquels étaient dans des conditions 
de conservation un peu meilleures, étant exécutés 
sur les murs et n'étant pas exposés à autant d'acci- 
dents que les tableaux des grands maîtres, peints sur 
des toiles ou sur des panneaux, et que leur mobilité 
exposait à plus d'accidents. On s'étonnerait moins 
de leur destruction si l'on réfléchissait que la plupart 
des tableaux produits depuis la renaissance des arts, 
c'est-à-dire très récents, sont déjà méconnaissables, 
et qu'un grand nombre déjà a péri par mille causes. 
Ces causes vont se multipliant, grâce au progrès de 
la friponnerie en tous genres, qui falsifie les matiè- 
res qui entrent dans la composition des couleurs, des 
huiles, des vernis, grâce à l'industrie, qui substitue, 
dans les toiles, le coton au chanvre, et des bois de 
mauvaise qualité aux bois éprouvés que l'on employait 
autrefois pour les panneaux. Les restaurations mala- 
droites achèvent cette œuvre de destruction. Beau- 
coup de gens s'imaginent avoir beaucoup fait pour 
les tableaux quand ils les ont fait restaurer ; ils 
croient qu'il en est de la peinture comme d'une mai- 
son qu'on répare, et qui est toujours une maison, 
comme tout ce qui est à notre usage que le temps 
détruit, mais que notre industrie fait encore durer et 
servir, en le replâtrant, en le réparant de mille 
manières. Une femme, à la rigueur, peut, grâce à la 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 401 

toilette, cacher quelques rides pour produire une 
certaine illusion et paraître un peu plus jeune qu'elle 
n'est ; mais pour les tableaux, c'est autre chose : 
chaque restauration prétendue est un outrage mille 
fois plus regrettable que celui du temps; ce n'est pas 
un tableau restauré qu'on vous donne, mais un autre 
tableau, celui du misérable barbouilleur qui s'est 
substitué à l'auteur du tableau véritable qui dispa- 
raît sous les retouches. 

Les restaurations dans la sculpture n'ont pas le 
même inconvénient. 

— Sur le gothique neuf. 

30 juillet. — Avoir les photographies Durieu pour 
emporter à Dieppe, ainsi que les croquis d'après 
Landon(l) et Thévelin. — Têtes photographiées. — 
Animaux etanatomie. 

Il me semble qu'on pourrait se passer d'impression 
en peignant son sujet à la détrempe, après l'avoir mis 
aux carreaux. Pour redessiner sur une ébauche aussi 
grossière, on passerait une colle très légère, mais qui 
ne serait pas une colle animale. On pourrait essayer 
le jus d'ail qui donne un vernis et qui doit contenir un 
gluten, puisqu'il sert à coller très fortement certains 
objets. On pourrait ainsi retoucher indéfiniment à la 
détrempe. On pourrait même ébaucher sur une toile 

(1) Paul Landon (1760-1826), peintre et littérateur, doit surtout sa 
réputation aux nombreux ouvrages qu'il a publiés sur les Beaux-Arts et 
qui sont encore aujourd'hui consultés avec fruit. 

il. 26 



402 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

serrée avec de la couleur à l'huile comme on fait sur 
les panneaux, mais ce serait plus long et plus pénible. 

1 er août. — Commission le matin à la Préfecture 
de police pour le mobilier du préfet. J'ai revu les 
appartements du haut, qu'habitait Mme Delessert. 

— A Saint-Sulpice. — Trouvé Chenavard en cabrio- 
let, comme je sortais de chez Halévy; je l'ai ramené 
chez moi. Il avait l'exaltation d'un homme qui vient 
de faire un bon déjeuner, ce qu'il a eu la bonté de me 
dire et qui se voyait ou se sentait de reste; sa sensi- 
bilité était aussi excitée que son imagination, et il 
m'a fait beaucoup de tendresses qui m'ont plu pour le 
moins autant que ses systèmes sur l'origine et la fin 
du monde. Il m'a exposé des idées très ingénieuses 
là-dessus, et il me promet une carte explicative mise 
au net. Je lui ai donné un croquis qui est la première 
idée du Tigre attaquant le cheval, que j'ai fait 
pour Weill. Je lui en ai promis encore : ils seront en 
bonnes mains. Il me dit en avoir vu des quantités 
énormes chez Riesener, à qui j'en savais bien quel- 
ques-uns, mais non pas dans les proportions qu'il m'a 
dites. 

— Hier et avant- hier, fait les deux premières 
séances sur la Chasse aux lions. Je crois que cela 
marchera vite. 

2 août. — Mauvaise journée : c'est la troisième sur 
le grand tableau. Cependant, au demeurant, avancé 



JOURNAL D'EUGENE DELACH01X. 403 

encore. Travaillé au coin de droite, le cheval, l'homme 
et la lionne sautant sur la croupe. 

3 août. — Le matin, rendez-vous chez 1 abbé 
Coquant pour lui demander de me 1 lisser travailler 
le dimanche (à Saint-Sulpice). Impossibilité sur 
impossibilité. L'Empereur, l'Impératrice, Monsei- 
gneur conspirent pour qu'un pauvre peintre comme 
moi ne commette pas le sacrilège de donner cours, 
le dimanche comme les autres jours, à des idées qu'il 
tire du cerveau pour glorifier le Seigneur. J'aimais 
beaucoup au contraire à travailler de préférence le 
dimanche dans les églises : la musique des offices 
m'exaltait beaucoup (1). J'ai beaucoup fait ainsi à 
Saint-Denis du Saint-Sacrement. 

4 août. — En sortant du conseil, à l'Instruction 
publique pour M. Ferret; déjeuné sur la place de 
l'Hôtel de ville ; lu dans Y Indépendance belge un article 
sur une traduction deY Enfer, d'un M. Ratisbonne(2). 
C'est la première fois qu'un moderne ose dire son 
avis sur cet illustre barbare. Il dit que ce poème n'est 
pas un poème, qu'il n'est point ce qu'Aristote appelle 



(1) Delacroix rencontra, parait-il, la plus grande difficulté à obtenir 
la permission de travailler le dimanche dans la chapelle des Saints- 
Anges. Ce ne fut qu'après de nombreuses démarches qu'il y fut autorisé. 

(2) M. Lou s Ilatisl/onne, qui fut le secrétaire et l'ami d'Alfred de 
Vigny, était attaché à la rédaction du Journal des Débats. En 1852, il avait 
entrepris de traduire en vers la Divine Comédie de Dante. La première 
partie, YEnfer, obtint en 1854 un prix Montyon à l'Académie française. 



404 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

une unité, c'est-à-dire ayant commencement, milieu 
et fin ; qu'il pourrait y avoir aussi bien dix que vingt, 
que trente-trois chants; que l'intérêt n'est nulle part : 
que ce ne sont qu'épisodes cousus les uns aux autres, 
étincelants par moments par les sauvages peintures 
de tourments, souvent plus bizarres que frappantes, 
sans qu il y ait gradation dans l'horreur que ces épi- 
sodes inspirent, sans que l'invention de ces divers 
supplices ou de ces punitions soit en rapport avec les 
crimes des damnés. Ce que l'article ne dit pas, c'est 
que le traducteur gâte encore, par la bizarrerie du 
langage, ce que ces imaginations ont de singulier; il 
critique toutefois certaines expressions outrées, tout 
en approuvant le système de traduire pour ainsi dire 
mot à mot et de se coller sur son auteur qu'il traduit 
tercet par tercet et vers par vers. 

Comment l'auteur ne serait-il pas tout ce qu'il y a 
de plus baroque avec cette sotte prétention? Comment 
joindre à la difficulté de rendre dans une langue si dif- 
férente par son tour et par son génie, tout imp régnée de 
notre allure moderne, un vieil auteur à moitié inintelli- 
gible, même pour ses compatriotes, concis, elliptique, 
obscur et s'entendant à peine lui-même? J'estime déjà 
que traduire en ne l'entendant que comme le plus 
grand nombre des traducteurs, c'est-à-dire dans un 
langage humain et acceptable par les hommes à qui 
on s'adresse, est une œuvre assez difficile : faire pas- 
ser dans le génie d'une langue, surtout en exposant 
les idées dune époque entièrement différente, est un 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 405 

tour de force que je regarde comme presque inutile à 
tenter. M. Ratisbonne écorche le français et les 
oreilles, et il ne rend ni l'esprit, ni l'harmonie, ni par 
conséquent le vrai sens de son poète. Il faut mettre 
cela avec les traductions de Viardot et autres qui font 
du français espagnol en traduisant Cervantes, comme 
on fait ailleurs du français anglais en traduisant 
Shakespeare. 

5 août . — Que chaque talent original présente dans 
son cours les mêmes phases que Fart parcourt dans 
ses évolutions différentes, savoir : timidité et séche- 
resse au commencement, et largeur ou négligence 
des détails à la fin. — Le comte Palatiano (1) com- 
paré à mes récentes peintures. 

Loi singulière! Ce qui se produit ici se produit en 
tout. Je serais conduit à inférer que chaque objet est 
en lui-même un monde complet. L'homme, a-t-on dit, 
est un petit monde. Non seulement il est dans son 
unité un tout complet, avec un ensemble de lois con- 
formes à celles du grand tout, mais une partie même 
d'un objet est une espèce d'unité complète; ainsi une 
branche détachée d'un arbre présente les conditions 
de l'arbre tout entier. C'est ainsi que le talent d'un 
homme isolé présente dans la suite de son développe- 
ment les phases différentes que présente l'histoire de 
l'art dans lequel il s'exerce (ceci peut encore se rap- 

(1) Delacroix fait ici allusion à une ancienne peinture de lui, datant 
de 1826 : le Portrait du comte Palatiano. 



4(,6 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

porter au système de Ghenavard sur l'enfance et la 
vieillesse du monde). 

On plante une branche de peuplier, qui devient 
bientôt un peuplier. Où ai-je vu qu'il y a des ani- 
maux, — et cela est probable, — qui, coupés en mor- 
ceaux, font autant d'être distincts, ayant autant 
d existences propres qu'il y a de fragments? J'ai remar- 
qué souvent, en dessinant des arbres, que telle brauche 
séparée est elle-même un petit arbre : il suffirait, 
pour le voir ainsi, que les feuilles fussent proportion- 
nées. La nature est singulièrement conséquente avec 
elle-même : j'ai dessiné à Trouville des fragments de 
rochers au bord de la mer, dont tous les accidents 
étaient proportionnés, de manière à donner sur le 
papier 1 idée d'une falaise immense; il ne manquait 
qu'un objet propre à établir l'échelle de grandeur. 
Dans cet instant, j'écris à côté d'une grande fourmi- 
lière, formée au pied d'un arbre, moitié par de petits 
accidents de terrain, moitié par les travaux patients 
des fourmis; ce sont des talus, des parties qui sur- 
plombent et forment de petits défilés, dans lesquels 
passent et repassent les habitants d'un air affairé et 
comme le petit peuple d un petit pays, que l'imagi- 
nation peut grandir dans un instant. Ce qui n'est 
qu une taupinière, je le vois à volonté comme une 
vaste étendue entrecoupée de rocs escarpés, de pentes 
rapides, grâce à la taille diminuée de ses habitants. 
Un fragment de charbon de terre ou de silex, ou 
d'une pierre quelconque, pourra présenter dans une 



JOURNAL D'EUGENE DELACROiX. 407 

proportion réduite les formes d'immenses rochers. 

Je remarque à Dieppe la même chose dans les 
rochers à fleur d'eau, que la mer recouvre à chaque 
marée; j'y voyais des golfes, des bras de mer, des 
pics sourcilleux suspendus au-dessus des abîmes, des 
vallées divisant, parleurs sinuosités, toute une contrée 
présentant les accidents que nous remarquons autour 
de nous. Il en est de même pour les vagues de la mer, 
qui sont divisées elles-mêmes en petites vagues, se 
subdivisant encore et présentant individuellement les 
mêmes accidents de lumière et le même dessin. Les 
grandes vagues de certaines mers du Cap, par 
exemple, dont on dit qu'elles ont quelquefois une 
demi-lieue de large, sont composées de cette multi- 
tude de vagues, dont le plus grand nombre est aussi 
petit que celles que nous voyons dans le bassin de 
notre jardin. 

— Fuir les méchants, même quand ils sont 
agréables, instructifs, séduisants. Chose étrange! un 
penchant, autant que le hasard aveugle, vous rap- 
proche souvent d'une perverse nature. Il faut com- 
battre ce penchant, puisque l'on ne peut fuir le 
hasard des rencontres. 

Lu dans la Revue un article de Saint-Marc Girar- 
din (1), au sujet de la Lettre sur les spectacles, de Rous- 
seau. Il discute longuement si les spectacles sont dan- 

(1) Saint-Marc Girardin (1801-1873) était alors membre du conseil 
de l'instruction publique, professeur à la Sorbonne, et membre de 
l'Académie française depuis 1844. 



408 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

gereux; je suis de cet avis, mais ils ne le sont pas plus 
que toutes nos autres distractions. Tout ce que nous 
imaginons, pour nous tirer du spectacle constant de 
notre misère et des ennuis qu'engendre notre vie telle 
qu'elle est, tourne les esprits vers ce qui est plus ou 
moins défendu par la stricte morale. Vous n'intéressez 
que par le spectacle des passions et de leurs agita- 
tions : ce n'est guère le moyen d'inspirer la résigna- 
tion et la vertu. Nos arts ne sont qu'allèchements 
pour la passion. Toutes ces femmes nues dans les 
tableaux, toutes ces amoureuses dans les romans et 
dans les pièces, tous ces maris ou ces tuteurs trompés 
ne sont rien moins que des excitations à la chasteté et 
à la vie de famille. Rousseau eût été révolté cent fois 
davantage par le théâtre et le roman modernes. A 
très peu d'exceptions près, on ne trouvait dans l'un 
et dans l'autre, autrefois, que des exemples de pas- 
sions dont le triomphe ou la défaite tournait jusqu'à 
un certain point [au profit de la morale. Le théâtre 
ne montrait guère le tableau de l'adultère (Phèdre, la 
Mère coupable). L'amour était une passion contrariée, 
mais dont la fin était légitime dans nos mœurs. On 
était à cent lieues de ces excentricités romanesques 
qui font le thème ordinaire des drames modernes et 
la pâture des esprits désœuvrés... Quels germes de 
vertu ou seulement de convenance apparente peuvent 
laisser dans les cœurs des Antony, des Lélia et tant 
d'autres parmi lesquels le choix est difficile pour l'exa- 
gération d'une part, et pour le cynisme de l'autre? 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 409 

11 août. — Rapporté de chez Beugniet huit pas- 
tels : il en avait rapporté deux auparavant : les 
Roses trémiéres, etc. ; il en a encore hait. 

12 août. — Balancer les avantages de la vie chez 
Ihomme qui réfléchit et chez l'homme qui ne réfléchit 
pas : le gentilhomme campagnard, né au milieu de 
1 abondance champêtre de ses champs et de son 
manoir, passant sa vie à chasser et à voir ses voisins, 
avec celle de l'homme adonné aux distractions 
modernes, lisant, produisant, vivant d'amour-propre; 
ses rares jouissances, celles des belles choses peuvent- 
elles se comparer? Malheureusement, il sent à mer- 
veille ce qui lui manque : au sein de 1 aridité qu'il 
trouve quelquefois dans son bonheur abstrait, il sent 
vivement la jouissance que ce serait pour lui de vivre 
en plein air, dans une famille, dans une vieille maison 
et un domaine antique, où il a vu ses pères. Par 
contre, le campagnard qui n'est que cela, jouit gros- 
sièrement, s enivre, vit de commérages, et n'apprécie 
pas le côté noble et vraiment heureux de son existence. 

Contradiction de l'opinion des hommes sur ce qui 
fait le malheur : chapitre des malheurs nécessaires. 

Le vrai malheur pour le campagnard, qui n'évite 
l'ennui après la chasse qu'en allant dormir comme ses 
chiens, comme pour le philosophe qui soupire après le 
bonheur des champs, c est la souffrance, la maladie : 
ni l'un ni l'autre, alors qu'il est malade, ne se trouve 
malheureux de la vie qu il est forcé de mener; et, 



410 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

qu'il souffre de l'ennui ou de maux véritables; l'un 
comme l'autre n'a pas moins une horreur égale de la 
mort, c'est-à-dire de la fin de cet ennui ou de cette 
souffrance. 

Heureux qui se contente de la surface des choses ! 
J'admire et j'envie les hommes comme Berryer, qui 
a 1 air de ne rien approfondir. Vous me le donnez, je le 
prends : ne pesons sur rien. Que de fois j'ai désiré lire 
dans les cœurs, uniquement pour savoir ce que con- 
tenaient de bonheur ces visages satisfaits... comme 
tous ces fils d'Adam, héritiers des mêmes ennuis que 
je supporte ! 

Gomment ces Halévy, ces Gautier, ces gens cou- 
verts de dettes et d'exigences de famille ou de vanité, 
ont-ils un air souriant et calme, à travers tous les 
ennuis? Ils ne peuvent être heureux qu'en s'étourdis- 
sant et en se cachant les écueils au milieu desquels 
ils conduisent leur barque, souvent en désespérés, et 
où ils font naufrage quelquefois. 

12 août. — L'habitude émousse tous les senti- 
ments : les picotements journaliers de la famille, etc. 
Mme S and devrait être heureuse, et je crois qu'elle 
ne l'est pas. 

— Dans le Moniteur d'aujourd'hui, article de Gau- 
tier sur les peintures de Cornélius (1). Descriptions 

(1) Cet article de Th. Gautier est probablement celui qui se trouve 
dans le volume de Y Art moderne et qui contient cette appréciation sur 
Cornélius : u Pierre de Cornélius peut être considéré comme le chef.de 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 411 

do sujets mythologiques, dans lesquels il y a à 
prendre. 

— J'ai été l'après-midi porter mon tableau des 
Baigneuses chez Bercer. J'ai vu là uu tableau de t 
de Kayser, qui est très estimé des amateurs. Le mien, 
que je méprise assez, — l'ayant fait dans des condi- 
tions qui ne me plaisent pas, — m'a paru uu chef- 
d'œuvre. 

J'ai été à l'Hôtel de ville, pour l'affaire de Vimont. 
M. Perrier m'a demandé, avec toute la discrétion 
qu'on peut mettre à commettre une indiscrétion, de 
lui donner un dessin, une bagatelle, a-t-il dit, pour 
avoir un souvenir de vous, de ces choses que vous 
faites en vous jouant et en pensant à autre chose. 

Je me porte mieux, je suis plus allègre tous ces 
jours derniers, un peu borborygme et travaillé par 
l'influence. Ce soir, joui, en me promenant, de ce 
sentiment du retour de la force. Je suis heureux de 
quitter Paris; j'ai hâte de le faire pour tirer le plus 
tôt possible de cet air empesté ma pauvre Jenny. 

13 août. — Mannequin chez Lefranc à 350 fr. 

«l'école allemande, ou, pour parler d'une manière plus exacte, ducvcle 
« des peintres attirés et fixés à Munich par la munificence éclairée du roi 
« Louis. Quelcpjes-uns ne sont pas ses élèves, mais tous ont plus ou 
« moins subi son influence et marché dans la voie qu'il avait ouverte. 11 
« a exercé sur cette génération d'artistes une autorité pareille à celle de 
« M. Ingres sur ses nombreux disciples : c'est un génie absolu, domina- 
« teur, et par cela même très propre à faire une révolution en peinture ; 
« il a, sur les différentes directions de l'art, des systèmes arrêtés, des 
« principes inflexibles contre lesquels il n'admet pas de discussion, et, 
« s'il se trempe, c'est savamment, et d'après une esthétique particulière.» 



412 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Savoir s'il en loue et à meilleur compte. Je dirai à 
Andrieu de s'en informer. 



14 août. — Aller, à mon retour, demander à Fer- 
dinand Denis, rue de 1 Ouest, 56, l'ouvrage de Bazin, 
sur Molière. 

L'Académie des sciences morales et politiques 
avait mis au concours, en 1847, la question suivante : 
Rechercher quelle influence le progrès et le goût du 
bien-être matériel exercent sur la moralité du 
peuple. Je trouve ceci dans mon petit agenda de 
1847. Je serais curieux de savoir les conclusions qui 
ont été couronnées par la docte Académie, composée 
presque exclusivement de ces moralistes que nous 
connaissons, qui ont fait la révolution de 1830 et 
celle de 1848; ce prix, proposé avant cette dernière, 
avait sans doute en vue de glorifier ce progrès et ce 
goût du bien-être qui n'est que trop naturel, à mon 
avis, et n'a nul besoin d'être encouragé dans les 
cœurs, d'où il serait plutôt difficile de le déloger. 
Le beau chef-d'œuvre de découvrir que l'homme, à 
tous les degrés de l'échelle, désire être mieux qu'il 
n'est! Passe encore si on découvrait en même temps 
un moyen de le rendre satisfait quand il est monté 
d'un degré ou de plusieurs degrés vers les objets de 
son ambition. 

Cette ambition, malheureusement, est insatiable, 
et il arrive que celui qui, au milieu d'une vie pauvre, 
entretenait le ressort de son âme en résistant aux 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 413 

malheurs ou à l'embarras, perd le sentiment du devoir 
au sein dune situation qu'il améliore facilement et 
qu'il veut améliorer sans fin. (Au chapitre du labou- 
rage à la mécanique, etc., Girardin, etc.) 

17 août. — Parti pour Dieppe à neuf heures du 
matin. Mille embarras pour s'embarquer, et bonheur 
délicieux une fois parti. 

Je suis à côté d'un grand gaillard qui a l'air d'un 
Flamand, mais dans une tenue de voyage irrépro- 
chable : chapeau de feutre anglais, gants serrés et 
boutonnés, canne délicieuse. Il lit dédaigneusement 
un journal et adresse de temps en temps la parole à 
un homme, en face de lui, proprement vêtu, mais 
sans recherche, figure assez sérieuse, qui médite de 
son côté sur le journal et que je prends pour un 
homme de mérite. Mon gros élégant demande à 
1 homme de mérite en noir des nouvelles de l'en- 
droit qu'il va habiter. « C'est un trou, dit-il, vous 
allez périr d'ennui. » Je me dis que c'était un homme 
difficile à amuser, nouvelle confirmation de sa supé- 
riorité. 

Après avoir épuisé l'un et l'autre cette lecture qui 
les empêchait sans doute de jeter les yeux sur toute 
cette nature au milieu de laquelle nous nous sentions 
emportés, et dont la vue me remplissait de bonheur, 
mes deux hommes se mettent à causer. L'homme 
en noir demande à l'homme en manchettes et à canne 
ce que devient Un tel, s'il y a longtemps qu'il ne 



414 JOURNAL VEUGÈNE DELACROIX. 

l'a vu. Cet Un tel, c'est un boucher : on raconte 
en style d'arrière-boutique des anecdotes sur ce 
boucher. J'apprends alors que le prétendu homme 
de mérite, savant ou professeur, tient dans un fau- 
bourg une boutique de nouveautés, confections, etc. 
Madame son épouse en tient une petite dans la rue 
Saint-Honoré; la conversation s'anime sur le calicot, 
sur des parties de châles et de cretonne... Mes idées 
s'éclaircissent tout à coup à leur tour. Je retrouve 
parfaitement dans les traits et dans la carrure de 
mon boucher enrichi et mis à la dernière mode un 
gaillard qui a dû posséder le sang-froid nécessaire 
pour saigner un veau et détailler de la viande; les 
plaisanteries de son interlocuteur et 1 expression 
ignoble de ses petits yeux qui disparaissent dans 
son rire niais sont en harmonie avec les gestes d'un 
commis habitué à aimer de l'étoffe. Je suis moins 
surpris du peu d'attention qu'ils ont donné au spec- 
tacle des champs... Ils nous quittent l'un et l'autre 
avant Rouen. 

La seconde partie du voyage s'accomplit avec une 
lenteur extrême; petite tromperie de MM. les admi- 
nistrateurs, qui nous promettent un trajet direct, et 
qui, de Rouen à Dieppe, nous arrêtent à chaque pas. 
La pluie achève le mécontentement. Quand nous arri- 
vons, elle est diluviale. Un de nos compagnons de 
voiture que j'avais pris en goût me dit qu'il n'y a pas 
un logement à louer, qu'il arrive tous les jours huit 
cents personnes. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 415 

Longue station au débarcadère, et enfin emmenés 
par le père Mercier à l'Hôtel du Géant, où nous nous 
installons; très bon dîner, petite course à la jetée 
auparavant. 

Je revois avec plaisir tous ces endroits que je con- 
nais. Pris par la pluie, je me réfugie dans la cabane 
du gardien de la jetée, qui est un vieux matelot. 

18 août. — Un peu de fainéantise, sommeil sur un 
canapé, malgré le beau soleil; pourtant j'avais été 
faire un tour; entré même à Saint-Jacques. 

Si la vue d'objets nouveaux a pour notre pauvre 
esprit, si avide de changements, un charme qu'on ne 
peut nier, il faut avouer aussi que la douceur de 
retrouver des objets déjà connus est très grande. On 
se rappelle les plaisirs qu'on y a éprouvés déjà et 
dont l'imagination augmente le charme à distance. 

J'ai de la peine à surmonter cette langueur et ce 
vide qui me pèsent, quand je n'ai pas encore pris mes 
habitudes dans un lieu où j'arrive. Les seuls plaisirs 
que je trouve ici dans ces premiers jours sont unique- 
ment de revoir un lieu que j'aime et où je me suis 
trouvé heureux. Mon bonheur d'autrefois me semble 
plus grand que celui d'aujourd'hui. Le défaut d'occu- 
pations capables de m'intéresser en dehors de la vue 
des objets qui m'environnent et malgré leur intérêt 
pour moi, en est la cause. 

J'ai remarqué, comme je ne l'avais point fait jus- 
qu'ici, la vérité des expressions dans le Saint Sépulcre 



416 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

qui est à Saint-Jacques. Je ne sais où j'ai écrit ces 
jours-ci que cette vue me confirmait aussi cette 
idée de Chenavard, à savoir, que le christianisme 
aime le pittoresque. La peinture s'allie mieux que la 
sculpture avec ses pompes et s'accorde plus intime- 
ment avec les sentiments chrétiens. 

Dîné encore ce jour à l'Hôtel du Géant et trouvé 
notre logement sur le port. La vue qu'on a de la 
fenêtre me transporte, et je crois faire une excellente 
affaire en le payant cent vingt francs pour un mois. 

19 août. — Installation dans le logement qui pré- 
sente mille inconvénients : nous le croyons horrible 
et insupportable, et nous finissons par nous y habi- 
tuer. Les plus petits événements de ma vie présen- 
tent, comme ce qui m'est arrivé de plus important, 
les mêmes phases et les mêmes accidents. Un projet 
se présente avec toutes les séductions : à peine em- 
barqué, mille contrariétés surgissent qui semblent 
devoir tout arrêter et rendre tout détestable. La 
volonté ou le hasard fait que les difficultés s'apla- 
nissent et que la situation devient tolérable d'abord 
et quelquefois excellente. Chaque homme a-t-il sa 
destinée réellement écrite et tracée, comme il a sa 
figure et son tempérament? Quant à moi, et jusqu'ici, 
je n'hésite pas à en être convaincu. Je suis un homme 
très heureux au demeurant, et il a toujours fallu 
acheter chaque avantage par quelque combat. J'ai 
recueilli par là quelques faveurs du destin, accordées 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 417 

à la vérité dune main avare, mais présentant aussi 
quelque chose de plus certain ; c'est comme ces 
arbres qui croissent dans de maigres terrains où ils 
poussent lentement et difficilement, et dont les bran- 
ches sont tordues et noueuses, grâce à cette difficulté 
d'exister; le bois de ces arbres passe pour être plus 
dur que celui de ces beaux arbres venus en peu de 
temps dans une terre abondante, et dont les troncs 
droits et lisses semblent avoir crû sans peine. 

La destinée de ma pauvre Jenny offre une fixité 
semblable (elle ne s'est jamais démentie), mais qui 
n'est guère en harmonie avec celle qu'eussent méritée 
ses vertus. Jamais plus noble et plus ferme nature ne 
fut mise à des épreuves plus cruelles. Que le ciel au 
moins lui donne maintenant des jours heureux et 
moins de cruelles souffrances pour le prix de cette 
noble misère supportée d'un front si serein et pour 
des motifs si généreux! Est-ce que les lois morales 
n'auraient pas le privilège, comme les lois qui ne 
regardent que le physique, d'être invariables? 

23 août. — Je crois que c'est ce matin que j'ai été 
avec Jenny, à qui ces promenades font du bien, 
courir le long des falaises, du côté des bains; c'est là 
que j'ai remarqué ces rochers à fleur d'eau et que j'ai 
eu beaucoup de plaisir à voir la marée les envahir. 

Vers quatre heures, promenade du côté du Pollet 
avec Jenny. Nous sommes entrés dans la nouvelle 
église. Elle est complètement sur un modèle italien 
n. 27 



418 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

que les architectes affectionnent dans ce moment. 
Elle présente la nudité la plus complète ; ces gens-là 
prennent pour une austère simplicité ce qui n'est que 
barbare chez les inventeurs de ce type d'architecture 
qui conviendrait peut-être à des protestants, qui ont 
horreur de la pompe romaine ; mais ces grands murs 
tout nus et ces jours ménagés, qui distillent à peine 
un peu de lumière dans ce pays où il fait sombre 
pendant les trois quarts de l'année, ne conviennent 
guère au culte catholique. Je ne peux assez me 
récrier sur la sottise des architectes, et je n excepte ici 
personne sur ce point. Chacun des caprices que la 
mode a consacrés à son tour dans chaque siècle 
devient sacramentel pour eux. Il semble que ceux-là 
seulement qui les ont précédés étaient des hommes 
doués de la liberté d'inventer ce qui leur plaît pour 
orner leurs demeures. Ils s'interdisent de produire 
autre chose que ce qu ils trouvent ailleurs tout fait et 
approuvé par les livres. Les castors inventeront une 
nouvelle manière de faire leurs maisons avant qu'un 
architecte se permette un nouveau mode et un nou- 
veau style dans son art, lequel, par parenthèse, est 
le plus conventionnel de tous, et celui qui, par consé- 
quent, admet le plus le caprice et le changement. 

24 août. — Aujourd'hui, loué enfin un roman de 
Dumas, pour sortir de l'ennui que me donne l'absence 
d'occupation. Tous les jours précédents, promenades, 
dessins d'après les photographies de Duiïeu. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 419 

Trouvé aujourd'hui, avant dîner, en revenant du 
Pollet, le pauvre cheval étendu par terre et que je 
croyais mort. Il était à la vérité mourant (1). 

25 août. — Le soir chez Mme Scheppard, que 
j'avais rencontrée il y a cinq ou six jours; elle partait, 
ainsi que sa fille, pour aller entendre les chanson- 
nettes de Levassor, qu'elle appelait un concert (2). 
J'ai résisté à son invitation de l'accompagner et ai été 
promener, sur la jetée et dans l'obscurité, la toilette 
dont j'avais fait les frais contre mon ordinaire depuis 
que je suis ici et qui était à sou intention. 

Dans la promenade de ce matin, étudié longuement 
la mer. Le soleil étant derrière moi, la face des 
vagues qui se dressait devant moi était jaune, et celle 
qui regardait le fond réfléchissait le ciel. Des ombres 
de nuages ont couru sur tout cela et ont produit des 
effets charmants : dans le fond, à l'endroit où la mer 
était bleue et verte, les ombres paraissaient comme 
violettes; un ton violet et doré s'étendait aussi sur 
les parties plus rapprochées quand l'ombre les cou- 
vrait. Les vagues étaient comme d'agate. Dans ces 
parties ombrées, on retrouvait le même rapport de 
vagues jaunes, regardant le côté du soleil, et de par- 
ties bleues et métalliques réfléchissant le ciel. 

(1) Delacroix a fait un croquis à la mine de plomb de ce vieux cheval. 
(Voir Catalogue Robaut, n° 1265.) 

(2) Levassor, le célèbre comique du Palais-Royal, faisait de fréquentes 
tournées en province, où il débitait des chansonnettes, des scènes 
comiques de son répertoire. 



420 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

Lettre à Mme de F... et qui a du rapport avec ce 
que j'ai écrit le 12 août courant. 

« Je vous écris bien tard; j'ai été ballotté de loge- 
ment en logement, avant de me fixer; enfin, me 
voici sur le quai Duquesne, en pleine marine ! Je 
vois le port et les collines du côté d'Arqués : c'est une 
vue charmante, et dont la variété donne des distrac- 
tions continuelles, quand on ne sort pas. Je suis ici, 
comme à mon ordinaire, ne voyant personne, évitant 
de me trouver là où je puis rencontrer des gens 
ennuyeux. J'en ai trouvé deux ou trois en débarquant; 
nous nous sommes promis, juré même de nous voir 
tous les jours; mais comme je ne mets jamais le pied 
dans rétablissement, qui est le rendez-vous de tout 
le monde, il y a de grandes chances que je ne les 
rencontrerai pas. J'ai eu recours à ma ressource 
ordinaire, pour bannir l'ennui des moments où je ne 
sais que faire : j'ai loué un roman de Dumas, et avec 
cela j'oublie quelquefois d'aller voir la mer. Elle est 
superbe depuis hier : les vents vont commencer à 
souffler, et nous aurons de belles vagues. Je vous 
plains d'avoir déjà fini vos excursions, moi qui suis 
au commencement des miennes; mais Paris vous 
plaît plus qu'à moi. Hors de Paris, je me sens plus 
homme; à Paris, je ne suis qu'un monsieur. On n'y 
trouve que des messieurs et des dames, c'est-à-dire 
des poupées; ici, je vois des matelots, des laboureurs, 
des soldats, des marchands de poisson. 

« La grande toilette de ces dames, toutes à la der- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 421 

nière mode, contraste avec les grosses bottes des 
pécheurs du Pollet et les robes courtes des Nor- 
mandes, qui ne manquent pas d'un certain charme, 
malgré leurs coiffures, qui ressemblent à des bonnets 
de coton. 

«Je fais une cuisine excellente. J'ai trouvé dans mon 
logement un fourneau dans le genre du vôtre, et j'ai 
pris une passion pour tout ce qui sort de ce fourneau. 
Quant au poisson et aux huîtres, aux tourteaux et aux 
homards, ils sont incomparables. Vous ne mangez à 
Paris que le rebut en comparaison. Je me vautre, 
comme vous le voyez, dans la matière; il n'est point 
jusqu'au cidre que je ne trouve excellent. Je bâille 
quelquefois de n'avoir rien à faire de suivi. Les petits 
dessins que je fais principalement ne suffisent point 
pour m'occuper 1 esprit (1); alors je reprends mon 
roman, ou je vais à la jetée voir entrer et sortir les 
bateaux. 

« Voilà la vie que je vais mener encore quelque 
temps; je ferai sans doute quelques excursions aux 
environs, mais mon quartier général sera toujours 
sur le quai Duquesne. Il faut conjurer comme on peut 
les fantômes de cette diable de vie qu'on nous a 
donnée, je ne sais pourquoi, et qui devient amère si 
facilement, quand on ne présente pas à l'ennui et aux 
ennuis un front d'acier. Il faut agiter, en un mot, ce 
corps et cet esprit, qui se rongent l'un l'autre dans la 

(1) Voir Catalogue Robaut, n° 1268, un croquis pris par Delacroix de 
sa fenêtre, à Dieppe. 



422 JOURNAL D'EUGENE DELAGROIXJ 

stagnation, dans une indolence qui n'est plus que de 
la torpeur. Il faut absolument passer du repos au tra- 
vail, et réciproquement; ils paraissent alors égale- 
ment agréables et salutaires. Le malheureux accablé 
de travaux rigoureux et qui travaille sans relâche est 
sans doute horriblement malheureux, mais celui qui 
est obligé de s'amuser toujours ue trouve pas dans 
ses distractions le bonheur ni même la tranquillité ; il 
sent qu'il combat cet ennui qui le prend aux cheveux; 
le fantôme se place toujours à côté de la distraction 
et se montre par-dessus son épaule. Ne croyez pas, 
chère amie, que parce que je travaille à mes heures, 
je sois exempt des atteintes de ce terrible ennemi: 
ma conviction est qu'avec une certaine tournure 
d'esprit, il faudrait une énergie inconcevable pour ne 
pas s'ennuyer, et savoir se tirer, à force de volonté, 
de cette langueur où nous tombons à chaque instant. 
Le plaisir que je trouve dans ce moment même à 
m'étendre avec vous sur ce sentiment est une preuve 
que je saisis avidement, quand j'en ai la force, les 
occasions de m'occuper l'esprit, même pour parler 
de cet ennui que je cherche à conjurer. J'ai, toute 
ma vie, trouvé le temps trop long. J'attribue, pour 
une bonne partie, cette disposition au plaisir que j'ai 
presque toujours trouvée dans le travail lui-même; 
les plaisirs vrais ou prétendus qui lui succédaient ne 
faisaient peut-être pas un assez grand contraste avec 
la fatigue que me donnait le travail, fatigue qui est 
très durement éprouvée par la plupart des hommes.. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 423 

Je me figure à merveille la jouissance que trouve 
dans le repos cette foule d'hommes que nous voyons 
accablés de travaux rebutants ; et je ne parle pas 
seulement des pauvres gens qui travaillent pour le 
pain de chaque jour : je parle aussi de ces avocats, 
de ces hommes de bureau, noyés dans les paperasses 
et occupés sans cesse d'affaires fastidieuses ou qui ne 
les concernent pas. Il est vrai que la plupart de ces 
gens-là ne sont guère tourmentés par l'imagination; 
ils trouvent même dans leurs machinales occupations 
une manière comme une autre de remplir leurs heures. 
Plus ils sont bétes, moins ils sont malheureux. 

« Je finis en me consolant avec ce dernier axiome, 
que c'est à force d'avoir de l'esprit que je m'ennuie, 
non pas à présent au moins et en vous écrivant; je 
viens au contraire de passer une demi-heure agréa- 
ble en m adressant à vous, chère amie, et en vous 
parlant à ma manière de ce sujet qui intéresse tout le 
monde. Ces idées, à leur tour, vous feront peut-être 
passer cinq minutes avec quelque plaisir, quand vous 
les lirez, surtout en souvenir de la véritable affection 
que je vous porte. » 

26 août. — Tous les matins, je vais sur la plage ou 
vers les rochers à fleur d'eau, quand la marée est 
basse. Un de ces jours, fatigué beaucoup en m'avan- 
çant jusqu'au sable où de pauvres femmes ramassaient 
des équilles, en creusant avec une sorte de trident. 

Dans la journée, reçu une lettre du cousin Delacroix 



424 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

que j'ai ajourné au 20 septembre et qui attend une 
réponse. Également une lettre de mon cher Rivet, 
qui me parle d'aller passer quelque temps avec sa 
famille au bord de la mer et me donnant des infor- 
mations. Il me dit dans sa lettre beaucoup de choses 
qui m'ont touché et flatté. 

Le soir, en me promenant sur la plage, rencontré 
Chenavard (1) que je n'attendais guère là. Sa vue 
m'a fait plaisir, et sa conversation m'est d'une grande 
ressource. Il m'accompagne jusque chez Mme Schep- 
pard, où j'allais passer la soirée et où je me suis 
ennuyé excessivement. 

En sortant vers dix heures et demie, j'ai été jusqu'à 
la Douane, sur le quai, pour secouer toute cette insi- 
pidité. J'ai vu là ces bateaux à vapeur anglais dont la 
forme est si mesquine. Grande indignation contre ces 
races qui ne connaissent plus qu'une chose : aller 
vite; qu'elles auj^nt donc au diable et plus vite 
encore avec leurs machines et tous leurs ^erfection- 
nements, qui font de l'homme une autre machine! 

27 août. — On devait lancer à midi un grand 
navire qu'on appelle un clipper... Voici encore une 
invention américaine pour aller plus vite! Toujours 



(1) A propos des relations de Delacroix et Chenavard, Raudelaire 
écrivait : « Chenavard était pour Delacroix une rare ressource. C'était 
« vraiment plaisir de les voir s'agiter dans une lutte innocente; la parole 
« de l'un marchait pesamment, comme un éléphant en grand appareil de 
« guerre, la parole de l'autre vibrant comme un fleuret, également aiguë 
• et flexible. » (L'art romantique. L'œuvre et la vie d'Eugène Delacroix .) 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 425 

plus vite! Quand on aura mis des voyageurs logés 
commodément dans un canon, de manière que ce 
canon les envoie aussi vite que des boulets daus 
toutes les directions où il leur plaira daller, la civili- 
sation aura fait un grand pas sans doute. Nous mar- 
chons vers cet heureux temps, qui aura supprimé 
l'espace, mais qui n'aura pas supprimé l'ennui, 
attendu la nécessité toujours croissante de remplir 
les heures dont les allées et venues occupaient au 
moins une partie. 

Je devais retrouver Chenavard pour assister à ce 
spectacle, dont j'ai joui parfaitement, et qui est beau 
à voir; je n'ai retrouvé mon compagnon qu'ensuite. 
Nous nous sommes promenés ; assis sur l'herbe au bord 
de la mer : beaucoup de conversations très bonnes et 
très intéressantes sur la politique et sur la peinture. 
Enfin la fatigue m'a pris et je suis rentré assez tard. 

Après mon dîner, pris d'ennui... J'ai été du côté 
où 1 on avait arrimé le fameux clipper, dans le der- 
nier bassin, afin de le mater et de le gréer. On y fai- 
sait un banquet sous une tente. On a dû y boire à la 
santé des Américains et de la vitesse, dont on aurait 
dû mettre la statue à la proue du bâtiment. 

Rencontré sur un autre bâtiment un petit mousse 
qui baragouinait le breton; j'ai pensé à Jenny et au 
plaisir qu'elle aurait de rencontrer un compatriote. 

Ensuite, vers une foire qui se tenait au delà, mais 
qui n'a fait que renforcer mon ennui. En revenant 
par le même chemin, j'ai retrouvé mes dîneurs, qui 



426 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

en étaient au café et qui le prenaient en fumant et en 
disant sans doute de fort belles choses sur le progrès. 

Lundi 28 août. — Rendez-vous avec Chenavard, 
sur la plage à une heure, pour le mener voir mes 
croquis. Il semble toujours estimer moins le talent 
des grands maîtres, à proportion de la décadence au 
milieu de laquelle ils vivent; c'est le contraire qui 
devrait être et qu'il faudra dire. Peut-être est-il vrai 
qu'au milieu de l'indifférence générale, le talent ne 
porte pas tous ses fruits; il est convenu que pour 
avoir fait le peu que j'ai produit, il a fallu déployer 
mille fois plus d'énergie que ces Raphaël et ces 
Rubens, qui n'avaient qu'à se montrer au monde 
surpris, et préparé cependant à l'admiration, pour 
être comblés d'encouragements et d'applaudisse- 
ments. 

Nous sortons ensemble; il me mène par les chemins 
verdoyants qui sont au revers de la falaise, du côté 
du château. Je rentre pour dîner et le quitte au Puits 
salé. 

Le soir, vue magnifique de l'autre côté, au Pollet, 
par la mer basse. Je suis resté longtemps au bout de 
la jetée. J'avais été happé, en rentrant pour dîner, 
par le jeune Gassies, qui m'apprend que Mme Man- 
ceau est à Dieppe. Il me promet de ne pas trahir ma 
sauvagerie, en donnant mon adresse. Le hasard 
l'avait mis au-dessus de moi; nous étions là depuis 
dix jours, sans nous rencontrer, 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 427 

— C'est le matin que j'ai retrouvé Cbeuavard, qui 
m'a conseillé daller voir Guérin (1), pour lui parler 
de la maladie de Jenny. 

Mardi 29 août. — Le matin, resté quelque temps 
au grand soleil sur la plage, à voir les baigneurs. 

Je suis rentré pour travailler. J'ai fait un dessin 
d'après Tbevelin et deux ou trois croquis, moitié de 
souvenir, de ce que j'avais vu le matin. 

A deux heures chez Guérin avec Jenny. J'en suis 
fort content, et je crois qu'il a l'espoir de faire beau- 
coup pour elle. 

En sortant, vu avec elle le château, qui m'a fort 
intéressé. La vue de la mer unie comme une glace et 
dans son immensité, qui réduisait à rien la plage et la 
ville de Dieppe, m'a causé le plus grand plaisir. 

Je voulais le soir rencontrer Chenavard pour le 
remercier; j'ai rôdé sur la plage inutilement par un 
temps de brouillard assez malsain et dans un demi- 
ennui plus malsain encore pour moi. 

30 août. — Matinée délicieuse. Je suis sorti seul, 
pendant que la pauvre Jenny prenait médecine par 
ordonnance de Guérin, et je suis monté derrière le 
château. Chemin tortueux, petit quinconce de hêtres, 

(1) Jules Guérin (1801-1886), chirurgien distingué, auteur de nom- 
breux mémoires qui lui valurent, en 1857, le grand prix de chirurgie à 
l'Académie des sciences. Il fut aussi un des fondateurs de la presse mé- 
dicale de Paris et collabora à l'ancien National. Il était membre de 
l'Académie de médecine. 



428 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

sur une montée à la normande. Je me suis établi dans 
un champ qui venait d'être moissonné, pour faire une 
vue du château et de toute cette campagne, non pas 
rue la vue fût intéressante, mais pour conserver un 
souvenir de ce délicieux moment. L'odeur des 
champs, du blé coupé, le chant des oiseaux, la 
pureté de l'air, m'ont mis dans un de ces états qui ne 
peuvent rappeler autre chose que les jeunes années 
où l'âme s'ouvre si facilement à ces impressions si 
charmantes que je crois, à l'heure qu'il est, me per- 
suader que je suis heureux du souvenir seul de mon 
bonheur passé en semblables circonstances. 

En redescendant, fait un autre croquis de grands 
arbres autour d'une ferme, et du chemin, à l'endroit 
où je m'étais arrêté avec Chenavard. 

(Je crois que c'est ce jour-ci que j'ai passé longue- 
ment la soirée avec Chenavard. — Michel-Ange, etc. 
Il m'a parlé de ses relations avec certain vieux conven- 
tionnel : Barrère lui écrivant de ne pas le revoir, etc.) 

31 août. — J'ai voulu renouveler mes sensations 
d'hier, mais en tournant d'un autre côté; je voulais 
voir absolument ce que c'était que cette campagne 
que j'ai en face de mes fenêtres, au delà du Pollet. 
Je suis monté bravement par la grande route qui 
mène à Eu, mais le soleil m'a forcé à capituler; j'ai 
pris à gauche; j'ai vu le cimetière et suis redescendu 
presque grillé. 

Le soir, conversation sans fin avec Chenavard sur 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 429 

la plage et le long des rues. Il m'a parlé de la difficulté 
que Michel- Ange avait souvent à travailler, et il m'a 
cité ce mot de lui : Benedetto Varchi (1) lui dit : « Si- 
gnor Buonarotti, avete il cervelto di Giove »; il aurait 
répondu : « Si vuole il martello di Vulcano per farne 
uscire qualche cosa. » Il avait biîilé, à une certaine 
époque, une grande quantité d'études et de croquis, 
pour ne pas laisser de traces de la peine que lui 
avaient donnée ses ouvrages qu'il retournait de mille 
manières, comme un homme qui fait des vers. Il 
sculptait souvent d'après des dessins ; sa sculpture 
témoigne de ce procédé. Il disait que la bonne sculp- 
ture était celle qui ne ressemblait pas à la peinture, 
et que la bonne peinture, au contraire, était celle qui 
ressemblait à de la sculpture. 

— C'est aujourd'hui que Chenavard m'a reparlé de 
son fameux système de décadence. Il tranche trop 
absolument. Il lui manque aussi d'estimer à leur juste 
valeur toutes les qualités estimables. Bien qu'il dise 
que les gens d'il y a deux cents ans ne valent pas ceux 
d'il y a trois cents ans, et que ceux d'aujourd'hui ne 
valent pas ceux d'il y a cinquante ou cent ans, je crois 
que Gros, David, Prudhon, Géricault, Charlet sont des 
hommes admirables comme les Titien et les Raphaël ; 
je crois aussi que j'ai fait de certains morceaux qui 
ne seraient pas méprisés de ces messieurs, et que j'ai 
eu de certaines inventions qu'ils n'ont pas eues. 

(1) Benedetto Varchi (1502-1562), historien et poète florentin, auteur 
d'une histoire des révolutions de Florence. 



430 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

1 er septembre. — Le matin et hier, levé de bonno 
heure, et été sur le galet avec Jenny. 

Travaillé dans la journée. Dessiné de ma fenêtre, 
avant dîner, des bateaux (1). 

Le soir, j'ai décliné Chenavard. J'avais l'esprit 
fatigué de sa diatribe d'hier soir. Il pratique naïve- 
ment ou sciemment lénervation des esprits comme 
un chirurgien pratique la taille et la saignée.. Ce qui 
est beau est beau, n'importe dans quel temps, n'im- 
porte pour qui; puisque nous sommes deux à admi- 
rer Charlet (2) et Géricault, cela prouve d'abord 
qu'ils sont admirables, ensuite qu'ils peuvent trouver 
des admirateurs. Je mourrai en admirant ce qui 
mérite de l'être, et si je suis le dernier de mon espèce, 
je me dirai qu'après la nuit qui me suivra sur l'hémi- 
sphère que j'habite, le jour se refera encore quelque 
part, et que l'homme ayant toujours un cœur et un 
esprit, il jouira encore et toujours par ces deux côtés. 

Le soir, revenu derrière le château; j'ai pris un 
sentier qui monte à gauche; j'ai trouvé une vue 
magnifique de la ville et du château. Il faisait obscur. 
Je me suis promis de revenir et de faire ici quelques 
dessins. 

: (1) Voir Catalogue Robaut, n M 1270-1271. 

(2) Delacroix publia une étude sur Charlet qui parut à la Pevue des 
Deux Mondes (1 er juillet 1862). Elle débute ainsi : «Je voudrais à ma 
« faible voix plus de force et d'autorité pour entretenir dignement le 
« public français de quelques admirables contemporains qui font sa 
« gloire, sans qu'il en soit suffisamment informé. Charlet est à la tête de 
« ces hommes rares qui ne me paraissent pas avoir été mis à la place 
« que la postérité leur réserve sans doute. » 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 431 

Je suis rentré par le plus beau clair de lune, en 
faisant le tour des bassius. Observé beaucoup le grée- 
ment des navires. 

2 septembre. — Les savants (1) ne font autre chose, 
après tout, que trouver dans la nature ce qui y est. 
La personnalité du savant est absente de son œuvre; 
il en est tout autrement de l'artiste. C'est le cachet 
qu'il imprime à son ouvrage qui en fait une œuvre 
d'artiste, c'est-à-dire d'inventeur. Le savant découvre 
les éléments des choses, si on veut, et l'artiste, avec 
des éléments sans valeur là où ils sont, compose, 
invente un tout, crée, en un mot; il frappe 1 imagina- 
tion des hommes par le spectacle de ses créations, et 
d une manière particulière. Il résume, il rend claires 
pour le commun des hommes qui ne voit et ne sent 
que vaguement en présence de la nature, les sensa- 
tions que les choses éveillent en nous. 

3 septembre. — Le matin de bonne heure, à la 
jetée pour voir sortir les bateaux. Je reprends mon 
chemin pour aller revoir la vue de derrière le château. 
Je rencontre Chenavard près des bains et reste avec 
lui au soleil, sur la plage, pendant trois ou quatre 
heures. 

(1) La partialité et l'injustice de Delacroix à l'égard des savants se 
sont déjà manifestées à maintes reprises dans le Journal : la chose est 
d'autant plus surprenante que nous nous étions habitués à envisager les 
idées générales du maitre comme supérieures à celles que nous trouvons 
exprimées ici. Voir sur ce point la Vie de M. Frédéric-Thomas Grain- 
dorge, de H. Taine.) 



432 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Je rencontre Velpeau, puis après Dumas fils. 

Le soir, promené à la jetée, pour laquelle je 
reprends du goût. J'étais en train d'être seul et n'ai 
point été chercher Chenavard. 

Avant dîner, promenade délicieuse d'une heure au 
cours Bourbon. Ce petit ruisseau à droite, avec ses 
roseaux et ses herbes, la vue magnifique de la plaine 
et des collines, les grands arbres dont les feuilles 
s'agitent continuellement, tout cela pénétrant et déli- 
cieux. 

A la jetée le matin. J'ai vu appareiller deux bricks, 
dont un nantais. Cela m'a beaucoup intéressé au 
point de vue de l'étude. Je fais un cours complet de 
vergues, de poulies, etc., afin de comprendre comme 
tout cela s'ajuste; cela ne me servira probablement 
à rien, mais j'ai toujours désiré comprendre cette 
mécanique, et je ne trouve rien d'ailleurs de plus pitto- 
resque. Mes observations, quoique superficielles, 
m'ont conduit à voir combien sont grossiers encore 
tous ces moyens, quelle lourdeur et quelle inefficacité 
la plupart du temps dans toute cette mâture; jusqu à 
la vapeur, qui change tout, cet art n'a pas fait un 
pas depuis deux cents ans. Les deux pauvres navires 
sortis du port à grand renfort de halage de toute 
espèce, sont parvenus au dehors, mais sans pouvoir 
faire un pas. Je les ai dessinés d'abord dans l'état 
d'immobilité où ils se trouvaient et les ai quittés, de 
guerre lasse, toujours dans la même situation. 

Le libraire m'apprend que les deux derniers vo- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 433 

lûmes de Bragelonne, qui vont continuer par malheur 
à l'endroit le plus intéressant, lui manquent, et qu'il 
se propose de les faire venir de Paris. Voici une des 
tribulations de Dieppe que j'éprouvais encore il y a 
deux ans en lisant l'histoire de Balsamo. ,T ai pris le 
Provincial à Paris, de Balzac : c'est à lever le cœur; 
cela ne peint que les petits détails de l'existence des 
roués de 1840 à 1847 : détails de coulisse; ce que 
c'est qu'un rat, l'histoire du c/tàle Sélim vendu à une 
Anglaise. Dans une très fameuse préface, l'éditeur 
met Balzac à côté de Molière, en disant que de son 
temps, il eût fait les Femmes savantes et le Misan- 
thrope, et que Molière eût fait de notre temps la 
Comédie humaine. Ce qui lui paraît faire de Balzac 
un homme à part dans notre temps, c'est qu'au con- 
traire de la plupart des écrivains de ce temps-ci, ses 
ouvrages portaient le cachet de la durée; et il nous 
dit cela en tête de cette rapsodie où il n'est question 
que des petits mots de l'argot du jour et de toutes ces 
variétés de figures méprisables, affublées du petit 
travers du moment, figures et moment dont l'histoire 
ne gardera pas même de mémoire. 

Autre promenade aussi charmante au cours Bour- 
bon avant dîner. Passé le petit pont et été jusqu'au 
pied des collines dégarnies qui prolongent le Pollet. 
Admiré toute cette nature et étudié encore dans l'ar- 
rière-port les mâtures des navires. 

Le soir, à la jetée; je suis descendu, au clair de 
lune, m'asseoir sur le galet tout auprès de la mer. 
ii. 28 



434 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

6 septembre. — Le matin, abandonné la jetée pour 
monter à gauche derrière le château; suivi jusqu'au 
cimetière ; auparavant, délicieuse sensation au haut 
du ravin qu'on avait franchi l'autre jour; petit sentier 
remontant de l'autre côté, éclairé par les rayons du 
matin et s'enfonçant sous l'ombre des hêtres. Entré 
dans le cimetière, moins repoussant que l'affreux 
Père-Lachaise, moins niais, moins compassé, moins 
bourgeois... Tombes oubliées entières sous l'herbe, 
touffes de rosiers et de clématites embaumant l'air 
dans ce séjour de la mort; du reste, solitude parfaite, 
dernière conformité avec l'objet du lieu et la fin 
nécessaire de ce qui s'y trouve, c'est-à-dire le silence 
et l'oubli. 

Trouvé, en traversant une grande route, une autre 
route couverte à la normande, allant à Louval, je 
crois, qui m'a enchanté : cours de fermes, murailles 
de simple terre à droite et à gauche, surmontées 
d'arbres d'un vert sombre et vigoureux. Fleurs, 
légumes, bétail, dans ces joyeuses retraites; enfin, 
tout ce qui charme dans la nature et dans ce qui fait 
lhomme. Retour moins agréable, grande route pou- 
dreuse. 

Après le déjeuner, Chenavard venu ; je l'ai emmené 
voir appareiller le Mariani (1). Il me dit, ce qui est 



(1) Delacroix, dans ses promenades quotidiennes à la jetée de Dieppe, 
étudiait sans relâche la mâture, les poulies, les cordages des navires. 
L'idée lui vint de mettre à profit ces observations dans un tableau où la 
mer jouerait un rôle. 11 s'en ouvrit à Ghenavari : « Tout cela, disait-il, 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 435 

vrai, que les hommes de talent, chez les modernes, 
et il parle depuis Jésus-Christ, doivent être plats 
comme les Delaroche (1), ou biscornus et incomplets. 
Michel-Ange n'a en qu'un moment, il s'est répété 
ensuite; peu d idées, par conséquent, mais une force 
que sans doute personne n'a égalée. Il a créé des 
types : son Père éternel, ses Diables, son Moïse, et 
cependant il ne peut faire une tête, même il les 
abandonne; c'est par là que pèchent les modernes : 
Puget et mille autres. Chez les anciens, au contraire, 
que de types : ce Jupiter, ce Bacchus, cet Her- 
cule, etc. ! 

Revenu, par une chaleur affreuse, sur le quai, et 
réellement très abattu et fatigué de ce second excès, 
après celui du matin. J'étais surmené. 

Ce qui caractérise le maître, suivant lui, à propos 
de Meissonier, c'est, dans le tableau, la vue de ce qui 
est essentiel, auquel il faut arriver absolument. Le 
simple talent ne pense qu'aux détails : Ingres, 
David, etc. 

7 septembre. — Sorti de bonne heure avec Jenny, 
qui va se baigner. Ne trouvant pas d intérêt à la mer, 

n'a pas dû changer depuis les âges les plus reculés; Jésus-Christ, après 
tant d'autres, a vu tout cela; aussi vais-je le peindre endormi dans sa 
barque pendant la tempête. » Ce propos, que nous tenons de M. Chena- 
vard lui-même, montre l'idée qui a inspiré à Delacroix ce sujet qu'il a 
repris maintes fois avec de nombreuses variantes. 

(i) Dans un autre passage du Journal, Delacroix compare la peinture 
de Delaroche à celle d'un « amateur qui n'a aucune exécution comme 
peintre » . 



436 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

je gagne le cours Bourbon, que je trouve aussi char- 
mant à cette heure matinale. 

En revenant par l'église Saint-Jacques, je vois 
l'affiche qui annonce pour ce jour même la messe 
chantée par les chanteurs montagnards ; je m'y 
trouve exactement, et en ai éprouvé autant de sur- 
prise que de. plaisir. 

Ce sont des paysans, tous des Pyrénées, des voix 
magnifiques; on ne voit ni papier de musique, ni 
batteurs de mesure ; cependant il paraît qu'il y a 
un de ces hommes en cheveux gris qui est assis 
et qui probablement les dirige. Ils chantent sans 
accompagnement. Je n'ai pu m'empêcher, à la sortie, 
de les suivre et de faire compliment à l'un d'eux. Ils 
ont, en général, des figures sérieuses. Les enfants 
m'ont touché. La voix de l'enfant-homme est bien 
autrement pénétrante que celle des femmes que j'ai 
toujours trouvée criarde et peu expressive; il y a 
ensuite dans ce naïf artiste de huit ou dix ans quelque 
chose de presque sacré; ces voix pures s'élevant à 
Dieu, d'un corps qui est à peine un corps, et d'une 
âme qui n'a point encore été souillée, doivent être 
portées tout droit au pied de son trône et parler à sa 
toute bonté pour notre faiblesse et nos tristes passions. 

C'était un spectacle fort touchant pour un simple 
homme comme moi que celui de ces jeunes gens 
et de ces enfants sous des habits pauvres et uni- 
formes, formant un cercle, et chantant sans musique 
écrite et en se regardant. J'ai regretté quelquefois 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 437 

l'absence d accompagnement. C'était un peu la faute 
de la musique, belle d'ailleurs et portant le cachet de 
1 élégance italienne, mais offrant des morceaux trop 
longs et trop compliqués pour ce chant sans accom- 
pagnement, et ces artistes si simples, qui semblaient 
chanter par inspiration. Au demeurant, une très 
grande impression et qui m'a rappelé complètement 
celle des chanteurs de Lucca délia Robbia, jusqu'au 
costume, qui se composait pour tous d'une blouse 
bleue serrée d'une ceinture. Ces pauvres gens ont 
chanté à l'Etablissement, dans de vrais concerts. Je 
regretterais de les y voir chantant des airs à la mode 
et aussi endimanchés sans doute que la damnable 
musique moderne qu'il faut aux modernes de ces 
lieux-là. 

Rentré après la messe ; fait, dans une mauvaise 
disposition causée par un maudit cigare, une petite 
aquarelle inachevée du port rempli d'une eau verte. 
Contraste, sur cette eau, des navires très noirs, des 
drapeaux rouges, etc. 

Lu la triste Eugénie Grandet : ces ouvrages-là ne 
supportent guère l'épreuve du temps; le gâchis, 
l'inexpérience, qui n'est autre chose que l'imperfec- 
tion incurable du talent de l'auteur, mettra tout cela 
dans les rebuts des siècles. Point de mesure, point 
d ensemble, point de proportion. 

Retourné avant dîner au cours Bourbon, dont je 
ne puis me lasser : la vue qui est au bout, surtout e" 
prolongeant la promenade jusqu'au pied de la mon- 



438 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

tagne, est ravissante. J'avais envoyé Jenny et Julie an 
spectacle. La jetée n'était pas tenable à cause du 
vent, et la mer ne m'offrait point d intérêt, sauf la 
grandeur des proportions que donne à la jetée, au 
sable de la plage, le retrait de la mer. 

J'ai été retrouver Chenavard; nous avons fui la 
plage à cause du vent, et nous avons été par les rues 
sur le quai du dernier bassin, où nous sommes restés 
au clair de la lune jusqu à onze heures. 

Il m'a montré delà sensibilité et de l'estime. Il est 
malheureux ; il sent qu il a gaspillé ses facultés. La vie 
est une viande creuse qui, dans la prétendue connais- 
sance de 1 homme, ne lui a pas donné plus de rési- 
guation au sujet des maux inévitables, des contra- 
dictions et des imperfections de notre nature. Il me 
semble toujours que cette qualité de philosophe im- 
plique, avec l'habitude de réfléchir plus attentive- 
ment sur l'homme et sur la vie, celle de prendre les 
choses comme elles sont, et de diriger vers le bien 
ou le mieux possible cette vie et nos passions. Eh 
bien, non! Tous ces songeurs sont agités comme les 
autres; il semble que la contemplation de l'esprit de 
1 homme, plus digne de pitié que d'admiration, leur 
ôte cette sérénité qui est souvent le partage de ceux 
qui se sont attelés à une œuvre plus pratique et à 
mon avis plus digne d efforts. J'ai demandé à ce mal- 
heureux digne d estime, pourquoi il était à Dieppe, 
pourquoi il avait été en Italie et en Allemagne, et 
pourquoi il y était retourné. Que fuyait-il et qu'ai- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 439 

lait-il chercher dans toutes ces agitations? Un esprit 
porté au doute ne peut que douter davantage, après 
avoir tout vu. 

Il me trouve heureux, et il a raison, et je me 
trouve bien plus heureux encore, depuis que j'ai vu 
sa misère. La désolante doctrine sur la décadence 
nécessaire des arts est peut-être vraie, mais il faut 
s'interdire même d'y penser. 

Il faut faire comme Roland qui jette à la mer, pour 
l'ensevelir à jamais dans ses abimes, larme à feu, la 
terrible invention du perfide duc de Hollande; il faut 
dérober à la connaissance des hommes ces vérités con- 
testables, qui ne peuvent que les rendre plus malheu- 
reux ou plus lâches dans la poursuite du bien. Un 
homme vit dans son siècle et fait bien de parler à ses 
contemporains un langage qu ils puissent comprendre 
et qui puisse les toucher. Il le fait d'ailleurs en pui- 
sant en lui-même son principal attrait sur les imagi- 
nations. Ce qui fixe l'attention dans ses ouvrages 
n'est pas la conformité avec les idées de son temps : 
cet avantage, si c'en est un, se retrouve dans tous les 
hommes médiocres, qui pullulent dans chaque siècle 
et qui courent après la faveur en flattant misérable- 
ment le goût du moment; c'est en se servant de la 
langue de ses contemporains qu'il doit, en quelque 
sorte, leur enseigner des choses que n'exprimait pas 
cette langue, et si sa réputation mérite de durer, 
c'est qu il aura été un exemple vivant du goût dans 
un temps où le goût était méconnu. 



440 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

Je disais à Chenavard, le jour que nous avons 
causé sur la jetée de bois, que le goût était ce qui 
classait les talents. Ce qui fait la supériorité de La 
Fontaine, de Molière, de Racine, de l'Arioste, sui- 
des Corneille, sur des Shakespeare, sur des Michel- 
Ange, c'est le goût. Reste à savoir, je n'en discon- 
viens pas, si la force, si l'originalité poussées à un 
certain degré n'emportent pas, malgré tout, l'admi- 
ration. Mais ici revient la possibilité de la discussion 
et des inclinations particulières. 

J'adore Rubens, Michel- Ange, etc., et je disais 
pourtant à Cousin que je croyais que le défaut de 
Racine était sa perfection même; on ne le trouvait 
pas si beau parce qu'effectivement il est trop beau. Un 
objet parfaitement beau comporte une parfaite simpli- 
cité qui, au premier moment, ne cause pas l'émotion 
que l'on ressent en présence de choses gigantesques, 
dans lesquelles la disproportion même est un élément 
de beauté. Ces sortes d'objets, dans la nature ou dans 
l'art, seraient-ils effectivement plus beaux? Non, sans 
doute, mais ils peuvent impressionner davantage. Qui 
osera dire que Corneille est plus beau, parce qu'il est 
plein de bavardages emphatiques et oiseux; que 
Rubens est plus beau, parce qu'il offre des parties 
grossières et négligées? Il faut dire que chez les 
hommes de cette famille, il y a des parties si fortes 
que l'on ne pense pas aux défauts et que l'esprit s'y 
habitue; mais ne dites pas que Racine ou Mozart sont 
plus plats, parce que ces mêmes beautés sont partout, 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. kki 

qu'elles forment la trame, le tissu même de l'ouvrage. 
J'ai dit ailleurs que les hommes sublimes remplis 
d'excentricité étaient comme ces mauvais sujets dont 
les femmes raffolent : ce sont autant d'enfants pro- 
digues, auxquels on sait gré de certains retours géné- 
reux au milieu de leurs déportements. Que dire de 
1 Aiïoste, qui est toute perfection, qui réunit tous les 
tons, toutes les images, le gai, le tragique, le conve- 
nable, le tendre? Mais je m'arrête. 

S septembre. — Un ouvrage parfait, me disait Méri- 
mée, ne devrait pas comporter de notes. Je suis tenté 
de dire qu'un écrit vraiment écrit et surtout déduit et 
pensé ne comporte pas même d'alinéas. Si les pen- 
sées sont conséquentes, si le style s enchaîne, il ne 
comporte point de repos jusqu'à ce que la pensée, 
qui fait le fond du sujet, soit complètement dévelop- 
pée. Montaigne est un illustre exemple de cette 
nécessité du génie dans ce cas particulier. 

Commencé très bien cette journée, c'est-à-dire 
avec le désir de faire quelque chose; j'ai écrit sur ce 
livre jusqu'à onze heures. J'étais fatigué de mes 
courses de la veille et de mes conversations avec 
Chenavard. J'ai un grand besoin de repos, et le tra- 
vail d'esprit m'a reposé effectivement. 

Après le déjeuner, je me suis mis avec une ardeur 
extrême à dessiner les chevaux qui passaient attelés 
à quatre à des charrettes et dont l'attelage est très 
pittoresque. Ensuite, j'ai dessiné, en grand, toutlavant 



442 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

du navire (1) qui est sous la fenêtre. L'esprit rafraîchi 
par le travail communique à tout l'être uu sentiment 
de bonheur. 

C'est dans cette disposition que j'ai été à la jetée 
et ensuite revenu par le bord de la mer et été au 
cours Bourbon pour mon diner avec Chenavard. 
J'ai cru que nous ferions un bon dîner d'abord, et 
ensuite que ce dîner serait gai. Le dîner a été dé- 
testable, et les lugubres prédictions de mon convive 
n'en ont pas égayé la durée. 

Je crois que la fatalité qui entraîne, selon lui, les 
choses, s'attache aussi à la possibilité d'une liaison 
entre nous. Un jour, je suis porté vers lui... le lende- 
main, ses côtés antipathiques me reviennent. Il me 
parle des malheurs domestiques de ce pauvre fou de 
Boissard. Il me dit que Leibnitz ne quittait pas sa 
table de travail, et souvent dormait et mangeait sans 
quitter sa chaise. Il m apprend, contre l'opinion gé- 
nérale, que Fénelon écrivait avec une facilité merveil- 
leuse, et que le Télémaque a été fait en trois mois. 
Il compare Rousseau à Rembrandt, comparaison qui 
ne me paraît pas juste. 

Je le quitte à dix heures au Puits salé et vais jusqu'à 
la jetée pour secouer un peu cette obsession. Je vois 

(1) Ces dessins sont indiqués dans le Catalogue Robaut à l'année 1854. 
M. Robaut relève à côté des croquis les mots suivants : « Mer tranquille, 
« vue de face, semblable aux sillons des champs, lorsqu'on a coupé 
« l'herbe et qu'on l'a posée sur le dos des sillons. Le ton de la demi- 
« teinte de la mer, jaune transparent verdàtre, comme de l'huile; taches 
« bleuâtres comme de l'étain avec l'aspect métallique et luisant. C'est la 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 443 

entrer un beau brick, par la lune et une mersuffisam- 
ment agitée. C'est un beau spectacle. Je lai suivi, en 
revenant sur mes pas : la lune était en face et donnait 
de superbes effets dans l'eau et en détachant la masse , 
et les agrès des bâtiments. 

En sortant de chez le traiteur, admiré également 
au clair de lune les arbres et le fond des montagnes. 

Mon diable de compagnon n'exalte jamais que ce 
qui est hors de notre portée. Kant, Platon, voilà des 
hommes ! ce sont presque des dieux ! Si je nomme un 
moderne auquel nous touchions du doigt, il le désha- 
bille à linstant, me fait toucher ses plaies et ne laisse 
rien debout... Il n'est pas admiratif, dit-il, et il paraît. 
Il est intéressant et il repousse. La parfaite vertu ou 
la parfaite bonne foi peuvent-elles repousser? Une 
âme délicate peut-elle loger dans une enveloppe sor- 
dide? S'il prend un dessin pour l'examiner, il le 
manie, il le retourne sans ménagement, pose ses 
doigts sur le papier, comme s'il s'agissait du premier 
objet venu. 

Je crois qu'il y a une affectation dans cette espèce 
de dédain de ce qui demande à être ménagé; 1 âme 
orgueilleuse et révoltée intérieurement de ce cynique 
se fait jour, malgré lui, dans ce mépris apparent de 
la délicatesse commune; cet esprit a reçu quelque 

« réflexion du ciel dans les flaques d'eau; les bords sont très brillants 
« et argentés, et le milieu est bleuâtre; ou bien les bords sont bleu étain 
« et le milieu couleur de sable. Ces tons couleur de sable se voient sou- 
« vent dans la mer. Le sable du bord de la mer toujours plus foncé que 
« celui qui est un peu plus éloigné, parce qu'il est plus mouillé » 



4U JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

profonde blessure : peut-être ne pouvant se souffrir 
dans le sentiment de son impuissance, chercbe-t-il à 
se donner le change en ne trouvant qu'impuissance 
partout? 11 a toutes sortes de talents, et tout cela est 
mort; il compose, il dessine, on lui rend froidement 
justice : c'est tout ce qu'on peut faire. On est étonné 
dans sa conversation de tout ce qu'il sait et de tout 
ce qu'il semble ajouter aux idées des autres. Il n'aime 
pas la peinture, et il en convient. Que n'écrit-il, que 
ne rédige-t-il? Il se croit capable de le faire et y a 
réussi, dit-il, quelquefois; mais il avoue qu'il lui faut 
prendre trop de peine pour exprimer ses idées. Cette 
excuse trahit sa faiblesse. Que ne fait-il comme son 
admirable Rousseau? Celui-là avait incontestablement 
quelque chose à dire, et il l'a dit très bien, malgré 
la difficulté qu'il trouvait à le faire, et dont il tire 
presque vanité. 

Ai-je écrit ceci sous une impression plus mauvaise 
qu'à l'ordinaire ? Nullement, car il me plaît; je l'aime 
presque et voudrais le trouver plus aimable; mais j'en 
suis toujours revenu aux idées que j'exprime ici. 

9 septembre. — Mauvaise journée, suite du détes- 
table dîner d'hier. J'ai essayé toute cette matinée de 
combattre cette mauvaise disposition en travaillant, 
en écrivant sur ce livre. 

Sorti au milieu de la journée pour voir appareiller 
deux navires, dont l'un était resté longtemps sous ma 
fenêtre pour se charger de chaux. Revenu très souf- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 445 

frant. Je me suis couché à trois ou quatre heures et 
suis resté au lit jusqu'au lendemain onze heures. 

— Il faut être friand de ce que vous faites. 

— Bâtiment espagnol pris par des pirates américains. 

10 septembre. — Trouvé Isabey, sa femme et sa 
fille à la jetée. 

Je lis dans des extraits de Dumas : « Les dernières 
années de Machiavel s'écoulèrent dans la solitude et 
dans le chagrin. Retiré dans le village de San-Casciano, 
il s'entretenait une grande partie de la journée avec 
des bûcherons, ou jouait au trictrac avec son hôte. 
Enfin, le 22 juin 1527, il s'éteignit tristement, et 
l'indépendance italienne expira avec lui. » 

11 septembre . — Journée de peu d'intérêt. Je tiens 
un livre de Dumas, intitulé la Pilla Palmier, dans 
lequel il n'est point question, jusqu'au deuxième 
volume, de cette villa, mais d'un salmis historique et 
anecdotique sur Florence. 

Le soir, sorti seul vers l' arrière-bassin ; admiré le 
derrière du château, plus simple à cette heure, et le 
soleil couché, et plus grand que je ne l'avais encore 
trouvé. Cette silhouette est magnifique. 

12 septembre. — Le matin, à la jetée : la mer tou- 
jours basse et peu intéressante. 

J'ai remarqué un joli sujet de tableau : c'est 
un canot apportant sur la plage le poisson d'un. 



446 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

petit bateau qu'on voyait au loin ; les hommes 
amenés à terre sur les épaules de ceux qui avaient 
mis leurs jambes à l'eau et qui apportaient aussi 
les paniers remplis de poisson à des femmes. Le 
canot tiré sur le sable et repoussé ensuite par deux 
ou trois petits mousses; les rames en l'air; le soleil 
du matin sur tout cela. 

Chenavard venu vers onze heures à la maison. Il 
me dit que les Pensées de Pascal sont faites pénible- 
ment et couvertes de ratures. 

Acheté le matin le vase russe, qui fuyait. J'ai été 
le changer vers quatre heures, et me promener. La 
chaleur m'a forcé de rentrer. 

Le soir, parti tard ; nous n'avions dîné qu'à six 
heures, à cause d'un dérangement dans le fameux 
fourneau. Pris par la grande rue, vu avec plaisir les 
boutiques comme je ne les regarde pas à Paris. Tout 
m'amusait. 

Dans le quartier de Saint-Remy, voyant la porte 
ouverte, je suis entré et ai joui du spectacle le plus 
grandiose, celui de l'église sombre et élevée, éclairée 
par une demi-douzaine de chandelles fumeuses pla- 
cées cà et là. Je demande aux adversaires du vague 
de me produire une sensation qu'on puisse comparer 
à celle-là avec de la précision et des lignes bien dé- 
finies. Si on classe les sentiments divers par ordre de 
noblesse, comme le fait Chenavard, on pourra à son 
gré se décider pour un dessin d'architecture ou pour 
un dessin de Rembrandt. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 447 

Sorti de là enchanté; désolé de la difficulté de 
rendre, sans prendre sur nature, non pas le senti- 
ment, mais les lignes et perspectives compliquées, 
projections d'ombres, etc., qui faisaient de ce que 
j'ai vu le plus magnifique tableau. 

Pris par les bains, la plage. Écho lointain de 
l'ignoble musique de l'établissement, pendant que la 
lune se levait de l'autre côté. Je suis resté sur la plage 
pendant plus d'une heure, ravi de ma soirée paisible et 
de la tranquillité quelle communiquait à mes esprits. 

J'ai été rejoindre Jenny à la jetée vers dix heures. 

Chenavard me raconte l'histoire de Papety (1), au 
club des Versaillais... Un de ces messieurs monte à 
la tribune et dit avec l'accent du terroir et d'une voix 
de tonnerre : « Citoyens ! » Après un moment de si- 
lence, il répète encore son : « Citoyens ! » et après 
une nouvelle pause, et regardant son auditoire : 
« Citoyens ! je ne sais plus ce que je voulais vous 
dire », et il se retire. Un voisin de Papety s'adresse à 
lui et lui dit d'un air pénétré : « C'est bien heureux 
que nous soyons ici en famille î » 

13 septembre. — Entré le soir dans Saint-Remy une 
seconde fois. 



(1) Papety (1815-1849), peintre, élève de Cogniet. En 1836, il obtint 
le grand prix de peinture et partit pour Rome. Ses premières œuvres, 
très remarquées, faisaient présager pour l'artiste un brillant avenir. La 
mort le frappa à trente-quatre ans, en plein talent et au moment où il 
allait écrire l'bistoire de l'art byzantin, d'après des notes et des docu- 
ments archéologiques rapjîortés d'Orient. 



448 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

14 septembre. — Je m'obstine sottement à sortir le 
matin, et je m'en trouve toujours mal. 

Vu Isabey à la jetée. Il me parle de la cherté des 
voyages par la vapeur et m'explique l'hélice. Il vient 
avec moi jusqu'à la plage, où j'espérais rencontrer 
Chenavard. 

Pluie et rentré chez moi, où je suis resté à lire et 
à dormir jusqu'à deux heures et demie. 

A la jetée, où la mer était très belle; mais pluie 
affreuse. 

Après dîner, entré à Saint-Jacques, où il y avait 
une cérémonie. Le prêtre en chaire lisait les divers 
moments de la Passion avec réflexions ; il était inter- 
rompu à temps égaux par un cantique entonné par- 
les chantres et répété par tout le monde. Le curé, 
avec la croix et ses chantres, s'agenouillait et priait à 
chaque station. Il a donné à baiser à la fin à tout le 
monde la patène ou le crucifix. — On ferait un joli ta- 
bleau de ce dernier moment, pris de derrière l'autel. 

Il y avait, dans ce que disait ce prêtre en chaire, 
avec sa voix traînante, et avec aussi peu de chaleur 
que s'il eût répété une leçon, bon nombre de choses 
dont on peut faire son profit. Il disait, entre autres 
choses, qu'il était toujours temps d'abandonner la 
mauvaise voie pour prendre la bonne, etc. 

Effets magnifiques dans cette église peu éclairée, 
mais je préfère Saint-Remy, où je suis retourné un 
instant, quand la pluie affreuse, qui n'avait pas cessé 
pendant que j'étais à l'église, eut cessé. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 449 

— De l'utilité qu'on peut retirer de ses amis : tel 
est, je crois, le titre de l'un des traités de Plutarque. 
Un courtisan ou seulement un homme du monde oc- 
cupé à se pousser et à faire sa carrière, ne s'infor- 
merait sans doute pas de ce que le bon Plutarque a 
entendu faire dans son traité. Pour ces hommes-là 
il n'y a qu'une manière de tirer parti de ses amis : 
c'est d'abord de les avoir puissants et ensuite de les 
faire intriguer pour soi ou de s'accrocher à leur for- 
tune. Qu'importe l'estime qu'ils peuvent mériter en 
dehors de cela? Qu'importe celle qu'on peut conce- 
voir de soi-même, d'être accueilli et aimé par des 
hommes d'une grande vertu et d'un grand caractère ? 
C'est cependant à ce genre d'utilité qu'il faut de 
toute sa force s'attacher dans toute espèce de liaison. 
La fréquentation des honnêtes gens non seulement 
nous confirme dans les sentiments de droiture, mais 
nous apprend à ne point estimer les biens qu'on 
n'acquiert qu'en s'écartant de la stricte délicatesse. 
On apprend ainsi à ne négliger aucun des devoirs 
essentiels. 

15 septembre. — David disait à cet homme qui le 
fatiguait d'une conversation sur les procédés, les 
manières, etc., de toutes sortes : « J'ai su tout cela 
quand je ne savais encore rien. » 

Chenavard venu chez moi pendant que je dessine 
des bateaux (1), et presque aussitôt Isabey... Singu- 

(1) Voir Catalogue Robaut, a" 1271. 

il. 29 



450 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

lier rapprochement que celui de ces deux hommes. 
J'ai continué mon dessin pour être plus à mon aise. 

En sortant avec le premier des deux, et pendant 
qu'il m'expliquait son système de Paris port de mer, 
les soldats faisant l'exercice à feu ont attiré mon atten- 
tion, et je me sais gré d'avoir un moment déserté 
la conversation de mon compagnon pour aller voir 
ces malheureux. 

Je n'avais jamais conçu de la profession de soldat 
l'idée que j'en ai prise dans ce moment. C'est celui 
d'un mépris mêlé d'indignation pour les brutes qui 
ont appelé un art celui d'égorger, et dune pro- 
fonde pitié pour ces moutons habillés en loups, dont 
le métier, comme dit si bien Voltaire, est de tuer et 
d'être tués pour gagner leur vie. Cette opération 
machinale de charger une arme, de lancer cette 
foudre terrible qui éclate entre leurs mains, sans 
qu'ils aient l'air de se douter de ce qu'ils font, forme 
un triste spectacle pour un cœur qui n'est pas tout 
à fait de pierre. Il eût révolté d'une autre façon des 
hommes comme Alexandre et César, si on leur eût 
dit que ces automates, abaissant méthodiquement 
leur fusil et les déchargeant au hasard, sont des gens 
qui se battent... Où est la force, où est l'adresse dans 
ce stupide jeu? la force, le courage, pour attaquer, 
presser, défaire un farouche ennemi, l'adresse pour 
se préserver soi-même de ses coups? Quoi! vous 
venez vous planter devant un autre animal tout aussi 
intimidé que vous, et à distance raisonnable, vous 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 451 

vous envoyez philosophiquement des halles de plomh 
et de fer, sans aucune défense contre ces coups qui 
vous sout renvoyés, et vous persuadez à votre trou- 
peau à plumets et à épaulettes que c'est là se couvrir 
de gloire ! Cette malheureuse profession est faus- 
sée dans son principal objet. L'héroïsme consiste à 
approcher l'ennemi, de manière que le courage per- 
sonnel serve à quelque chose. Recevoir passivement 
les coups de l'artillerie est le fait du lâche aussi 
bien que du brave; celui-ci s indigne d'être traité 
comme un mur ou un bastion de terre ; il n'a pas 
plus de mérite que la foule des peureux qui, près de 
lui, attendent la mort ou la fin d'une action qui doit 
les délivrer de la crainte. Cette masse intimidée qui 
envoie et reçoit les coups de fusil devient ainsi, par 
un renversement de rôles, la seule force des armées 
modernes ; c'est par sa masse qu'elle opère. Le cou- 
rage des hommes d'action devient presque inutile. 
Il se glace au contraire dans cette humiliante situa- 
tion; que faire de cette colère qui s'empare naturel- 
lement d'un cœur impétueux, lorsqu'il voit tomber 
près de lui son compagnon, lorsque le son des trom- 
pettes et le bruit de l'artillerie l'excitent à la ven- 
geance ? 

Je regrette de ne pouvoir me faire une idée nette 
de ce qu'on appelle une charge de cavalerie. J'ai 
toujours entendu citer cette sorte de mouvement 
comme une espèce de plaisanterie, dans laquelle les 
rôles sont fixés pour ainsi dire à l'avance, c'est-à- 



452 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

dire que si l'infanterie, ou le corps sur lequel on 
charge paraît trop résolu, on ne fait en quelque 
sorte que le simulacre de l'attaque; on garde son 
courage pour une meilleure occasion ou pour des 
ennemis moins disposés à la résistance. 

La vue de ces feux de peloton, de ces feux de 
deux rangs, dont les coups précipités ne peuvent 
avoir de certitude, m'a semblé un mauvais moyen de 
nuire à l'ennemi, sans parler, comme je le disais, de 
l'inutilité où on laisse le courage et la vigueur. Il me 
semble que des tirailleurs, réunis en petits pelotons 
seulement, exercés au tir, mais en même temps à se 
réunir promptement pour attaquer de près avec im- 
pétuosité, auraient plus d'effet que ces murailles de 
chair, qui renvoient au hasard et de loin des coups 
précipités et sans justesse. On leur substituera im- 
manquablement, à ces derniers, des machines dont 
l'action sera plus calculée et plus meurtrière; déjà 
une foule d'inventions se pressent d'écraser en quel- 
ques minutes un corps entier, d'asphyxier en un clin 
d' œil braves et poltrons. Tous ces moyens ne feront 
qu'annihiler de plus en plus la bravoure personnelle 
et métamorphoser tout à fait le métier de soldat en 
celui de mécanicien. Pour utiliser, au contraire, le 
courage individuel, il faudrait de véritables corps 
d'élite, non pas choisis sur des hommes de belle 
apparence, comme on fait d'ordinaire, mais parmi 
les courages les plus éprouvés. L'attaque brusque et 
à la baïonnette d'un tel corps au milieu de cette 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 453 

mcmsqueterie à distance, serait, je crois, d'un effet 
prodigieux. 

— Etrange chose que la peinture, qui nous plaît 
parla ressemblance des objets qui ne sauraient nous 
plaire (1)! 

16 septembre. — À midi, parti pour Arques par 
un charmant soleil, rafraîchi par un vent agréable. 
Beauté de la campagne et des collines à droite, cou- 
vertes d'arbres et d'habitations. Grande chaleur, une 
fois arrivés. 

J'ai fait un croquis de l'église, dont j'avais con- 
servé un très joli souvenir. Je n'étais pas très bien 
disposé, et les ruines du château m'ont laissé froid. 

Le retour a été le plus agréable moment : la route 
s'était embellie encore au soleil couchant. Indes- 
criptible sensation de plaisir de ce soleil, de cette 
verdure, de ces prairies, de ces troupeaux. Il était 
six heures et demie quand nous avons été de retour. 

17 septembre . — Chenavard venu vers onze heures. 
Il m'a parlé avec confiance, du moins je le pense, de 
sa situation d'esprit, du contraste de l'estime qu'il 
pense qu'on lui refuse et du mérite qu'il pense avoir 
et que je lui reconnais véritablement. Il se sait peu 

(1) C'est la phrase de Pascal : « Quelle vanité que la peinture, qui 
attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire 
pas les originaux! » Chenavard l'avait sans doute citée dans une de 
leurs discussions littéraires et artistiques, et Delacroix la copie ici de 
mémoire. 



454 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

aimé; on lui reproche son excessive sévérité pour les 
autres, en le voyant donner peu de preuves de talent 
et d'activité. Cette défiance, ce découragement qu'il 
confesse, me paraissent, comme à lui, la cause de son 
peu de succès : il est le premier à abandonner sa 
cause. Comment intéresserait-il au même degré que 
des esprits doués aussi d'élévation, mais en même 
temps de l'énergie qu'on puise dans le désir et l'assu- 
rance d'arriver au premier rang? Il ne trouve pas que 
Géricault soit un maître ; il lui trouve quelque chose 
de noué. C'est un jeune homme très brillant, et il ne 
croit pas qu'il eût été rien de plus. Il donne de bonnes 
raisons tirées de l'insignifiance comme tableau, de la 
prédominance de la pose, du détail, quoique traité 
avec force. 

(Je relis ce qui concerne ici Géricault (1), six 
mois après, c'est-à-dire le 24 mars 1855, pendant 
l'état de langueur où je me trouve avant l'Expo- 
sition ; hier, j'ai revu des lithographies de Géri- 
cault, chevaux, lion même, etc., tout cela est 
froid, malgré la supériorité avec laquelle les détails 
sont traités; mais il n'y a jamais d'ensemble en rien. 
Il n'y a pas un de ces chevaux qui n'ait des par- 
ties qui grimacent, ou trop petites ou mal attachées ; 
jamais un fond qui ait le moindre rapport avec le 
sujet.) 

Je rencontre avant dîner Mme Manceau, qui 

(1) Il est particulièrement intéressant de rapprocher ce passage sur 
Géricault des précédentes appréciations de Delacroix. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 455 

m'offre de me mener demain voir la forêt d'Arqués. 

Dîné assez tristement. Dédommagé sur la plage 
par un soleil couchant dans des bandes de nuages 
rouges et dorés sinistrement, se réfléchissant dans la 
mer, sombre partout où ce reflet ne se portait pas. 
Je suis resté plus d'une demi-heure immobile sur le 
sable et touchant aux vagues, sans me lasser de leur 
fureur, de leur retour, de cette écume, de ces cailloux 
roulants. 

Ensuite sur la jetée, où il faisait un vent du diable. 
Rôdé dans les rues après avoir pris du thé et couché 
à dix heures. 

18 septembre. — J'ai passé une partie de la nuit 
sans dormir, et l'état où je me trouvais n'avait rien 
de désagréable. La puissance de lesprit est incroyable 
la nuit. J'ai pensé à la conversation d'hier sur l'esprit 
et la matière. 

Dieu a mis l'esprit dans le monde comme une des 
forces nécessaires. Il n'est pas tout, comme le disent 
ces fameux idéalistes et platoniciens; il y est comme 
l'électricité, comme toutes les forces impondérables 
qui agissent sur la matière. 

Je suis composé de matière et d'esprit : ces deux 
éléments ne peuvent périr. 

J'ai écrit toute la matinée des brouillons faisant 
suite à mes réflexions qui sont ici sur 1 état militaire. 
Sorti allègrement. Vu à la jetée de fort belles vagues. 
J'ai trouvé là, je crois, Isabey. 



456 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

A une heure, chez Mme Manceau. Elle m'a mené 
dans sa voiture par Arques, la forêt et Saint-Martin 
l'Église. Très beau temps, mais assez froid, et la né- 
cessité de soutenir la conversation devenue fatigante. 
J'ai moins joui de toutes les belles choses que j'ai 
vues. Magnifique vallée dans le genre de celle de 
Valmont, et plus grande au sortir de la forêt. Cette 
forêt très originale; ce sont des hêtres, pour la plu- 
part, qui forment des colonnades sur des fonds 
sombres. Il est fâcheux que ce ne soit pas plus 
près. 

Le soir, trouvé Chenavard à sept heures. Il m'a 
mené chez lui, pour reprendre les photographies 
que je lui ai prêtées. Toujours sur la prééminence 
de la littérature, pour laquelle il tient bon. Aussi 
sur la métaphysique. Il me dit que ie suis de la 
famille des Napoléon..., des gens qui ne voient 
qu'idéologies dans ceux qui ne sont pas des hommes 
d'action. 

Conversation sur le style. Il croit que c'est quel- 
que chose à retrancher de la manière commune. Il 
me croit partial. Il m'avait raconté sur la plage des 
anecdotes sur Voltaire, son évasion de Berlin, etc. 
Il me quitte le soir, prévoyant qu'il partira le lende- 
main. 

19 septembre. — Chenavard devait être parti au- 
jourd'hui, si je ne le voyais dans la journée. Il n'est 
pas content de sa santé. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 457 

Assez bonne journée, en somme, dont je ne nie 
rappelle pas les détails (1). 

20 septembre. — Nous avons été à Eu. Rien n'égale 
mon ravissement pendant une ou deux heures, en 
partant; je jouis des moindres détails de la nature, 
comme dans la première jeunesse. J'écrivais à travers 
les cahots ce qui me venait. 

Eu ne m'a pas causé de sensations agréables, si ce 
n'est, avant d'aller visiter l'église, un sentiment de 
liberté, de bien-être. 

Tombeaux des comtes d'Eu. Pièces d'artillerie au- 
dessus du banc d'œuvre. 

Visité le château. Impossible d'exprimer mon aver- 
sion de cet affreux goût : peinture, architecture, 
ornements, jusqu'aux bornes qui sont dans la cour, 
tout cela est affreux; le pauvre jardin est comme 
le reste. La vue du château sur cette église restaurée, 
si froide, si nue; l'entrée étroite, entre 1 église et les 
communs, révolte les convenances et le sens commun. 
Que Dieu pardonne au pauvre roi, homme si admi- 
rable d'ailleurs, ses prédilections en matière d'art! 
Tout respire ici Fontaine, l'Institut, Picot, etc. 

Tréport ma paru bien triste; il est devenu plus 
coquet, et il y a perdu. Une grande vilaine caserne 



(1) Delacroix est loin de citer dans son Journal tous les croquis qu'il 
faisait journellement. Ce même jour, 19 septembre, il a dessiné des 
bateaux avec un soin minutieux. Ces dessins sont datés et appartiennent à 
M. Robaut. 



458 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

régulière, des forts élevés sur le rivage où il n'y a rien 
à défendre, la nudité de tout cela, la misérable vie 
que doivent mener là ces baigneurs, des hommes 
graves réduits à grimper à l'église et à en redes- 
cendre, des élégantes portant la mode du Tréport, 
c'est-à-dire des vestes rouge écarlate, Aoilà ce que 
présente le pauvre lieu pour attirer. On a construit 
sur la plage des maisons dont la recherche outrée 
contraste avec la pauvreté de l'endroit : galeries 
vitrées, petits boulingrins, etc. 

Dîné sur le quai, chez un M. Letraistre, qui méri- 
tait bien son nom, par le mauvais dîner qu'il m'a fait 
payer très cher. 

Monté, après dîner, à l'église; on a, avant d'y 
entrer, uue belle vue. 

Querelle avec le cocher avant de partir; il ne se 
souvenait plus, à ce qu'il disait, des conditions. 

Retour dans l'obscurité, la pluie et quelques désa- 
gréments. J'ai revu Dieppe comme on revoit sa 
patrie. 

— Remarqué dans les caveaux que la coiffure dune 
des comtesses d'Eu est la même que celle des femmes 
du Tréport, sauf les perles et l'étoffe : c'est une 
espèce de callot, mais très gracieux. Le costume des 
femmes, au Tréport, est charmant : simple corsage, 
jupe double; on en voit une en dessous, au bas; man- 
ches de la chemise larges jusqu'au coude. 

21 septembre. — Resté assez tard à la maison et 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 459 

dessiné de ma fenêtre les bateaux qui entraient et 
sortaient. 

A ma sortie, vers une heure, dessiné le bateau 
qu'on flambait de l'autre côté du pont(l), et promené 
avec un vif sentiment de plaisir. Il semble qu'on 
passerait sa vie dans cette douce oisiveté. Avant 
dîner, dessiné à Saint-Jacques, de derrière l'autel. 

Après dîner, pris par les bassins jusqu'au châ- 
teau, dont la vue prise par derrière, qui m'avait 
paru superbe, ne m'a rien dit du tout. A la vérité, 
le ciel n'était peut-être pas tout à fait le même. Pro- 
mené sur la plage en attendant le moment d'aller 
chez Mme Manceau qui venait de partir pour aller 
au spectacle. De là, à Saint-Remy et à Saint-Jacques. 

— Le monde n'a pas été fait pour l'homme. 

L'homme domine la nature et en est dominé. Il est 
le seul qui non seulement lui résiste, mais en sur- 
monte les lois, et qui étende son empire par sa volonté 
et son activité. Mais que la création ait été faite pour 
lui, c'est une question qui est loin d'être évidente. 
Tout ce qu'il édifie est éphémère comme lui ; le temps 
renverse les édifices, comble les canaux, anéantit les 
connaissances et jusqu'au nom des nations. Où est 
Carthage? où est Ninive ? 

Les générations, dira-t-on, recueillent l'héritage 
des générations précédentes. A ce compte-là, la per- 
fection ou le perfectionnement n'aurait pas de bornes. 

(1) Voir Catalogue Robaut, n° 1269. 



460 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Il s'en faut beaucoup que l'homme reçoive intact 
le dépôt des connaissances que les siècles voient 
s'accumuler; s'il perfectionne certaines inventions, 
pour d'autres, il reste fort en arrière des inventeurs; 
un grand nombre de ces inventions sont perdues. Ce 
qu'il gagne d'un côté, il le perd de l'autre. 

Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien cer- 
tains perfectionnements prétendus ont nui à la mora- 
lité ou même au bien-être. Telle invention, en suppri- 
mant ou en diminuant le travail et l'effort, a diminué 
la dose de patience à endurer les maux et 1 énergie 
pour les surmonter qu'il est donné à notre nature 
de déployer. Tel autre perfectionnement, en aug- 
mentant le luxe et un bien-être apparent, a exercé 
une influence funeste sur la santé des générations, 
sur leur valeur physique, et a entraîné également une 
décadence morale. L'homme emprunte à la nature 
des poisons, tels que le tabac et l'opium, pour s'en 
faire des instruments de grossiers plaisirs. Il en est 
puni par la perte de son énergie et par l'abrutisse- 
ment. Des nations entières sont devenues des espèces 
d'ilotes par l'usage immodéré de ces stimulants et 
par celui des liqueurs fortes. 

Arrivées à un certain degré de civilisation, les 
nations voient s'affaiblir surtout les notions de vertu 
et de valeur. L'amollissement général, qui est proba- 
blement le produit du progrès des jouissances, en- 
traîne une décadence rapide, l'oubli de ce qui était 
la tradition conservatrice, le point d'honneur natio- 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 461 

nal. C'est dans une semblable situation qu'il est dif- 
ficile de résister à la conquête. Il se trouve toujours 
quelque peuple affamé à son tour de jouissances, 
ou tout à fait barbare, ou ayant encore conservé 
quelque valeur et quelque esprit d'entreprise, pour 
profiter des dépouilles des peuples dégénérés. Cette 
catastrophe, facilement prévue, devient quelquefois 
une sorte de rajeunissement pour le peuple conquis. 
C'est un orage qui purifie l'air, après lavoir troublé ; 
de nouveaux germes semblent apportés par cet oura- 
gan dans ce sol épuisé; une nouvelle civilisation va 
peut-être en sortir, mais il faudra des siècles pour y 
voir refleurir les arts paisibles destinés à adoucir 
les mœurs et à les corrompre de nouveau, pour 
amener ces éternelles alternatives de grandeur et de 
misère dans lesquelles n'apparaît pas moins la fai- 
blesse de l'homme, aussi bien que la singulière puis- 
sance de son génie. 

22 septembre. — Dessiné quelques bateaux qui 
rentraient et été à la jetée, où la mer était très belle, 
et où j'ai vu entrer et sortir nombre de barques, un 
joli yacht anglais, une goélette, etc. 

Revenu tard et dormi après déjeuner. Petite aqua- 
relle avant dîner d'un brick anglais et de barques 
envasées devant le Pollet, en face de mes fenêtres. 
Après dîner, promené sur la jetée par la mer basse. 
J'y étais presque toujours seul. 

Chez Manceau ensuite. Commérages insipides; 



462 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

envie furieuse de m'en aller. Air charmant de Solié, 
du Secret (1), chanté par la maîtresse de la maison. 
Cet air était chanté dans l'opéra par Martin (2). 

Cette nuit, je retourne dans ma tête le Cogito, ergo 
sum, de Descartes. 

23 septembre. — Sur le silence et les arts silen- 
cieux. — Le silence impose toujours : les sots eux- 
mêmes lui emprunteraient souvent un air respectable. 
Dans les affaires, dans les relations de toute espèce, 
les hommes assez sages pour l'observer à propos lui 
doivent beaucoup. Rien n'est plus difficile que cette 
retenue pour ceux que l'imagination domine, pour 
les esprits subtils, qui voient facilement toutes les 
faces des choses et qui résistent avec plus de peine à 
exprimer ce qui se passe en eux : propositions jetées 
témérairement, promesses imprudentes faites sans 
réflexion, mots piquants hasardés sur des person- 
nages plus ou moins dangereux et redoutables, confi- 
dences faites par entraînement et souvent au premier 
venu ; rémunération serait longue des inconvénients 
et des dangers qui résultent des indiscrétions de toutes 
sortes. 

On n'a qu'à gagner au contraire en écoutant. Ce 



(1) Solié (1755-1812), compositeur et chanteur, auteur d'un grand 
nombre d'opéras et d'ariettes fort estimés à cette époque. Le Secret fut 
représenté à l'Opéra-Comique en 1796. 

(2) Jean-Biaise Martin (1768-1837), chanteur, qui pendant quarante 
ans fit la gloire de l'Opéra-Comique et prêta le concours de son talent 
aux ouvrages qui y furent représentés. 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 463 

que vous vouliez dire à votre interlocuteur, vous le 
savez, vous en êtes plein; ce qu'il a à vous dire, vous 
l'ignorez sans doute : ou il vous apprendra quelque 
chose de nouveau pour vous, ou il vous rappellera 
quelque chose que vous avez oublié. 

Mais comment résister à donner de son esprit une 
idée avantageuse à un homme surpris et charmé, en 
apparence, de vous entendre? Les sots sont bien plus 
facilement entraînés à ce vain plaisir de s'écouter 
eux-mêmes en parlant aux autres; incapables de pro- 
fiter d'une conversation instructive et substantielle, 
ils pensent moins à instruire leur interlocuteur qu'à 
l'éblouir; ils sortent satisfaits d'un entretien dans 
lequel ils n'ont recueilli, pour prix de l'ennui qu'ils 
ont causé, que le mépris des hommes de bon sens. 
La taciturnité chez un sot serait déjà un signe d'esprit. 

J'avoue ma prédilection pour les arts silencieux (1), 
pour ces choses muettes dont Poussin disait qu'il 
faisait profession. La parole est indiscrète; elle vient 
vous chercher, sollicite l'attention et éveille en même 
temps la discussion. La peinture et la sculpture sem- 
blent plus sérieuses : il faut aller à elles. Le livre, au 
contraire, est importun; il vous suit, vous le trouvez 
partout. Il faut tourner les feuillets, suivre les raison- 
nements de l'auteur et aller jusqu'au bout de l'ou- 
vrage pour le juger. Combien n'a-t-on pas regretté 
souvent l'attention qu'il a fallu prêter à un livre mé- 

(1) Se reporter à ses fréquentes comparaisons entre les différent» art». 



464 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

diocre pour un petit nombre d'idées répandues çà et 
là et qu'il faut démêler ! La lecture d'un livre qui 
n'est pas tout à fait frivole est un travail : il cause au 
moins une certaine fatigue ; l'homme qui écrit semble 
prêter le collet à la critique. Il discute et on peut 
discuter avec lui. 

L'ouvrage du peintre et du sculpteur est tout d'une 
pièce comme les ouvrages de la nature. L'auteur n'y 
est point présent, et n'est point en commerce avec 
vous, comme l'écrivain ou l'orateur. Il offre une réa- 
lité tangible en quelque sorte, qui est pourtant pleine 
de mystère. Votre attention n'est pas prise pour 
dupe ; les bonnes parties sautent aux yeux en un mo- 
ment ; si la médiocrité de l'ouvrage est insuppor- 
table, vous en avez bien vite détourné la vue, tandis 
que celle d'un chef-d'œuvre vous arrête malgré vous, 
fixe dans une contemplation à laquelle rien ne vous 
convie qu'un charme invincible. Ce charme muet 
opère avec la même force, et semble s'accroître toutes 
les fois que vous y jetez les yeux. 

Il n'en est pas tout à fait ainsi d'un livre. Les 
beautés n'en sont pas assez détachées pour exciter 
constamment le même plaisir. Elles se lient trop à 
toutes les parties qui, à cause de l'enchaînement et 
des transitions, ne peuvent offrir le même intérêt. Si 
la lecture d'un bon livre éveille nos idées, et c'est 
une des premières conditions d'une semblable lec- 
ture, nous les mêlons involontairement à celles de 
l'auteur ; ses images ne peuvent être si frappantes 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 465 

que nous ne tassions nous-mêmes un tableau à notre 
manière à côté de celui qu'il nous présente. Rien 
ne le prouve mieux que le peu de penchant qui nous 
entraîne vers les ouvrages de longue haleine. Une 
ode, une fable présentera les mérites d'un tableau 
qu'on embrasse tout d'un coup. Quelle est la tra- 
gédie qui ne lasse ? A bien plus forte raison un ou- 
vrage comme Y Emile ou Y Esprit des lois. 

— Resté toute la matinée dans une mauvaise dis- 
position. Acheté les tableaux et des ivoireries. Ren- 
tré à la maison, où je me suis mis sur mon lit. 

Retourné à Saint-Remy, que j'ai dessiné, quoique 
j'eusse oublié mes lunettes. 

Dîné à six heures; la nuit vient à cette heure. Le 
soir, erré et promené. 

26 septembre. — Parti de Dieppe. — Le matin j'ai 
été faire mes adieux à la jetée ; j'ai fait un croquis de 
la vue de la plage et du château. Le temps était 
magnifique et la mer calme et azurée. 

Je retrouve au chemin de fer Chenavard, qui 
était resté à Dieppe tout ce temps-là, malade ou 
occupé, me croyant, disait-il, parti. 

Arrivé à cinq heures. — Paris me cause toujours 
la même antipathie. 

27 septembre. — Passé la journée à commencer un 
rangement dans les dessins et gravures. 

ii. 30 



466 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

28 septembre. — En regardant ce matin le petit 
Saint Sébastien (1) sur papier au pastel, comparé à 
des pastels empâtés et sur papier sombre, j'ai été 
frappé de l'énorme différence pour la lumière et la 
légèreté. En comparant également la peinture fla- 
mande à la peinture vénitienne, il est facile d'appré- 
cier sa légèreté. 

Demander en temps et lieu à M. Ledoux une re- 
commandation pour aller à Alfort étudier les che- 
vaux. 

30 septembre. — Article dans le Moniteur du 
12 octobre sur des Chasses au lion; c'est le second. 
Rechercher le premier. 

1 er octobre. — Ce jour, dimanche 1 er octobre, j'ai 
été voir Durieu pour parler de la pétition des Pierret. 

J'y trouve M. Charton le père (2), qui me con* 
seille, quand j'irai de Milan à Venise (3), de m'arrêter 
un jour à Vérone, un jour à Vicence, un jour à 
Padoue, et de ne voir Venise qu'ensuite. C'est de 
Gênes qu'il me conseille de prendre, par Lucques, 
une espèce de voiture de poste pour aller à Pise, 
Sienne, etc.; il parle avec grands éloges des 
paysages. 



(1) Delacroix devait, en 1858, faire un tableau sur ce même sujet. 

(2) Edouard Charton (1807-1890), littérateur et homme politique, 
qui fonda successivement le Magasin pittoresque et le Tour du monde» 

(3) Delacroix n'a jamais réalisé ce projet. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 467 

— Barbotte me conte qu'on peut féconder la vigne 
au moyen d'abeilles, qu'on porte auprès, quand la 
pluie a détrempé le pollen. Il me dit qu'à Lima il 
ne pleut jamais ; aussi tout y est aride. 

— Chenavard me dit, à propos de mes idées sur la 
peinture, que je donne l'exemple et le précepte, et 
admirablement, dit-il. Il admire beaucoup, au 
Luxembourg, certaines peintures qui lui paraissent 
faire ressortir la platitude des autres... «Je me de- 
mande quelquefois, dit-il encore, s'il sait bien lui- 
même tout ce qu'il met dans ces ouvrages-là (1). » 

2 octobre. — A Saint-Sulpice de bonne heure. Tra- 
vaillé à redessiner Y Héliodore renversé. 

Été à pied porter la lettre de remerciements au 
préfet de police, ensuite aux canaux, et rentré. 

A cinq heures et demie, trouvé à la Rotonde Var- 
collier et dîné ensemble chez Véry. Le vin y était 
plus mauvais qu'à Dieppe. Restés ensemble au café 
de la Rotonde, nous promenant dans le jardin, etc. 
Il m'avait conduit chez l'opticien. 

— V... est aimable pour moi, et je suis touché de 
son empressement. Malheureusement, ce que j'ap- 
pelais l'amitié est une passion que je ne ressens plus 
au même degré, et il est surtout bien tard pour la 

(1) Cette observation caractéristique nous rappelle le propos qu'un 
amateur lança un jour à Corot, en le voyant dans le feu de l'exécution 
d'un tableau : «Tenez! vous ne savez pas ce que vous y mettez ! " Corot 
se retourne un instant, puis reDrend son travail en murmurant : « Il & 
peut-être raison ! » 



468 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

faire renaître. Excepté un seul être au monde qui fait 
véritablement battre mon cœur, le reste me fatigue 
vite et ne laisse pas de traces. 

3 octobre. — A Sémiramis, le soir, avec Mme de 
Forget. 

Remis ce matin à M. Potbey, graveur sur bois, le 
dessin sur papier végétal du Christ au tombeau, de 
Saint-Denis du Saint-Sacrement. 

4 octobre. — J'ai compris de bonne heure combien 
une certaine fortune (1) est indispensable à un 
homme qui est dans ma position. Il serait aussi 
fâcheux pour moi d'en avoir une très considérable 
qu'il le serait d'en manquer tout à fait. La dignité, le 
respect de son caractère ne vont qu'avec un certain 
degré d'aisance. Voilà ce que j'apprécie et qui est 
absolument nécessaire, bien plus que les petites com- 
modités que donne une petite richesse. Ce qui vient 
tout de suite après cette nécessité de l'indépen- 
dance , c'est la tranquillité d'esprit, c'est d'être 
affranchi de ces troubles et de ces démarches ignobles, 



(1) Nous nous sommes appliqué dans notre Étude à faire ressortir 
l'analogie qui existait entre certaines faces de son esprit et les faces 
correspondantes de l'esprit de Stendhal, notamment en ce qui touche 
ce que nous avons appelé les principes directeurs de la vie. JN 'est-il 
pas intéressant de constater ici encore cette analogie et de rapprocher 
de ce fragment du Journal le passage suivant de Stendhal : « L'homme 
» d'esprit doit s'appliquer à acquérir ce qui lui est strictement nécessaire 
« pour ne dépendre de personne; mais si, cette sûreté obtenue, il perd 
» son temps à augmenter sa fortune, c'est un misérable. » 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 469 

qu'entraînent les embarras d'argent. Il faut beaucoup 
de prudence pour arriver à cet état nécessaire et 
pour s'y maintenir; il faut avoir sans cesse devant 
les yeux la nécessité de ce calme, de cette absence 
des soucis matériels, qui permet d'être tout entier à 
des tentatives élevées, et qui empêche l'âme et l'esprit 
de se dégrader. 

Ces réflexions résultent de ma conversation de ce 
soir avec ***, qui est venu me voir après mon dîner, 
et de ce qu'il m'a rapporté de la situation des Pier- 
ret. La sienne ne me paraît pas, dans l'avenir et peut- 
être maintenant, beaucoup meilleure. Il a été un fou 
toute sa vie; il y a un fonds de bon sens dans son 
esprit, et il en a toujours manqué dans sa conduite. 

Ce bon sens si rare me sert de transition pour par- 
ler de ma visite de ce matin à Chenavard. En voilà 
encore un qui est ou qui semble rempli de sens, 
quand il parle, quand il démontre, quand il compare 
ou qu'il déduit. Ses compositions d'une part, et ses 
prédilections de l'autre, donnent un démenti à cette 
sagesse. Il aime Michel-Ange, il aime Rousseau : ces 
talents et quelques autres très imposants sont de ceux 
■qui sont surtout très admirés des jeunes gens. Les 
hommes à la Racine, à la Voltaire, sont admirés des 
esprits mûrs, et le sont toujours davantage. 

Je ne peux attribuer cette différence dans 1 estime 
qu'on en fait à différents âges, qu'au défaut de raison 
qu'on remarque chez ces auteurs boursouflés, à côté 
-de leurs grandes qualités. Il y a chez Rousseau quel- 



470 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

que chose qui n'est pas naturel, qui sent l'effort et 
qui accuse un esprit dans lequel se combattent le faux 
et le vrai. Je soutiens qu'un vrai grand homme ne 
contient pas une parcelle de faux : le faux, le mauvais 
goût, l'absence de vraie logique, ce sont mêmes choses. 

Chenavard m'a montré à l'appui de ses théo- 
ries, et pour justifier les intentions de sa composi- 
tion du Déluge (1), un immense carton de toutes les 
gravures qu'il a pu se procurer d'après Michel-Ange. 
Il m'a confirmé dans mon sentiment au lieu de m'en 
détourner. Je lui ai dit que le Jugement dernier, par 
exemple, ne me disait rien du tout. Je n'y vois que 
des détails frappants, frappants comme un coup de 
poing qu'on reçoit; mais l'intérêt, l'unité, l'enchaîne- 
ment de tout cela est absent. Son Christ en croix ne 
me donne aucune des idées qu'un pareil sujet doit 
exciter ; ses sujets de la Bible de même. 

Titien, voilà un homme qui est fait pour être goûté 
par les gens qui vieillissent ; j'avoue que je ne l'ap- 
préciais nullement dans le temps où j'admirais beau- 
coup Michel-Ange et lord Byron (2). Ce n'est, à ce 
que je crois, ni par la profondeur de ses expressions, 
ni par une grande intelligence du sujet qu'il vous 
touche, mais par sa simplicité et par l'absence d'af- 

(1) Le Déluge était le premier des quarante tableaux représentant 
l'Histoire de l'humanité, où Chenavard voulait développer la succession 
chronologique des principales phases de la civilisation. Ces quarante 
peintures murales étaient destinées au Panthéon, dont Chenavard avait 
conçu une décoration grandiose. Ce projet ne fut pas réalisé. 

(2) Se reporter aux premières années du Journal. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 471 

fectation. Les qualités du peintre sont portées chez 
lui au plus haut point : ce qu'il fait est fait ; les yeux 
regardent et sont animés du feu de la vie. La vie et 
la raison sont partout. Rubens est tout autre avec 
un tout autre tour d'imagination, mais il peint véri- 
tablement des hommes. Ils ne sont tous deux hors 
de mesure que quand ils imitent Michel-Ange et 
qu'ils veulent se donner un prétendu grandiose qui 
n'est que de l'enflure et dans laquelle les vraies qua- 
lités se noient ordinairement. 

La prétention de Chenavard pour son cher Michel- 
Ange est qu'il a peint l'homme avant tout, et je dis 
qu'il n'a peint que des muscles, des poses dans les- 
quelles même la science, contre l'opinion commune, 
ne domine nullement. Le dernier des antiques est 
infiniment plus savant que tout l'œuvre de Michel- 
Ange. Il n'a connu aucun des sentiments, aucune 
des passions de l'homme. Il semble qu'en faisant un 
bras et une jambe, il ne pense qu'à ce bras et à cette 
jambe, pas le moins du monde à son rapport, je ne 
dirai pas seulement avec l'action du tableau, mais 
avec celle du personnage auquel il fait le membre... 

Il faut convenir que certains morceaux traités ainsi 
et avec cette prédilection exclusive sont faits pour 
passionner à eux seuls. C'est là son grand mérite : il 
met du grand et du terrible même dans un membre 
isolé. Puget (1), avec un caractère différent, a en 

(1) Voir l'étude sur Puget que nous avons déjà indiquée, et la Cor- 
respondance, t. I, p. 201, et t. II, p. 254. 



472 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

cela une analogie avec lui. Vous resterez une journée 
à contempler un bras de Puget, et ce bras fait partie 
dune statue médiocre en somme. Quelle est la raison 
secrète de ce genre d'admiration? C'est ce que je ne 
me charge pas d'expliquer. 

Nous avons parlé des règles de la composition. Je 
lui ai dit qu'une absolue vérité pouvait donner l'im- 
pression contraire à la vérité, au moins à cette vérité 
relative que l'art doit se proposer ; et en y pensant 
bien, l'exagération qui fait ressortir à propos les 
parties importantes et qui doivent frapper est toute 
logique; il faut, là, conduire l'esprit. Dans le sujet de 
Mirabeau (1) à la protestation de Versailles, je lui ai 
dit que Mirabeau et l'Assemblée devaient être d'un 
côté et l'envoyé du Roi tout seul de l'autre. Son 
dessin, qui montre des groupes agencés et balancés, 
des poses variées, des hommes causant entre eux 
d une manière naturelle et comme il a pu arriver 
dans cette circonstance, est bien disposé pour l'œil et 
suivant les règles matérielles de la composition; mais 
l'esprit n'y voit nullement l'Assemblée nationale pro- 
testant contre l'injonction de M. de Brézé. Cette émo- 

(1) En 1831, le gouvernement de Juillet avait mis au concours : Mira- 
beau répondant au marquis de Dreux-Bre'ze'. Delacroix et Chenavard 
exécutèrent chacun une composition sur ce sujet. L'œuvre de Delacroix 
a figuré à l'Exposition universelle de 1889. A propos de cette toile, 
H. de la Madelcne écrivait : « Comme les poètes, Delacroix devine. On 
« ne peut même concevoir que les choses aient pu se passer autrement 
u qu'il ne les a peintes. Le marquis de Dreux-Brézé, signifiant aux gens 
« du tiers la volonté du Roi, n'a pu avoir une autre attitude que celle 
« que l'artiste lui prête en face de la foudroyante apostrophe de Mira- 
« beau. » (Voir Catalogue Robaut, n° 360.) 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 473 

tion qui anime toute une assemblée comme elle ani- 
merait un seul homme, doit être exprimée absolument. 
La raison veut que Mirabeau soit à leur tête et que 
les autres se pressent derrière lui, attentifs à ce qui 
se passe : tous les esprits, comme celui du spectateur, 
sont fixés sur l'événement. Sans doute, au moment où 
le fait a eu lieu, Mirabeau ne s'est pas trouvé à point 
nommé placé comme au milieu du tableau; la venue 
de M. de Brézé n'a peut-être pas été annoncée de 
manière à trouver l'Assemblée réunie en un seul 
groupe pour le recevoir et en quelque sorte pour 
lui faire tète; mais le peintre ne peut exprimer autre- 
ment cette idée de résistance : l'isolement du per- 
sonnage de Brézé est indispensable. Il est venu, sans 
aucun doute, avec des suivants et des estafiers, mais 
il doit s'avancer seul et les laisser à distance. Chena- 
vard commet l'incroyable faute de les faire arriver 
d'un côté, tandis que Brézé arrive de l'autre et se 
trouve confondu avec ses adversaires. Dans cette 
scène si caractéristique où le trône est d'une part et 
le peuple de l'autre, il place au hasard Mirabeau 
du côté où se voit le trône, sur lequel, autre incon- 
venance, montent des ouvriers pour décrocher les 
draperies. Il fallait que le trône fût aussi isolé, aussi 
abandonné qu'il l'était alors moralement par tout 
le monde et par l'opinion, et surtout il fallait que 
l'Assemblée lui fit face. 

5 octobre. — Redemander à Riesener une gravure 



474 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

de Clélie que je lui ai prêtée il y a plusieurs années. 
Passé la journée sans sortir qu'après dîner et après 
avoir dormi. 

Se sentir enseveli dans les papiers qui parlent, je 
veux dire les dessins, les ébauches, les souvenirs; lire 
deux actes de Britannicus, en s'étonnant chaque fois 
davantage de ce comble de perfection ; l'espoir, je 
n'ose dire la certitude, de n'être pas dérangé; un peu 
ou beaucoup de travail, mais surtout la sécurité dans 
la solitude, voilà un bonheur qui, dans beaucoup 
de moments, paraît supérieur à tous les autres. On 
jouit alors complètement de soi; rien ne vous presse, 
rien ne vous sollicite de tout ce qui est en dehors 
d'un cercle studieux où, satisfait de peu, je veux 
dire peu de ce oui plaît à la foule, mais aspirant, 
au contraire, à ce qu'il y a de plus grand par la 
contemplation intérieure ou par la vue des chefs- 
d'œuvre de tous les temps, je ne me sens ni accablé 
du poids des heures, ni effrayé de leur rapidité. C'est 
une volupté de l'esprit, un mélange délicieux de 
calme et d'ardeur que les passions ne peuvent donner. 

(Rapporter ceci à ce que je dis à Ems sur la néces- 
sité de jouir de soi avant tout.) 

7 octobre. — Je ne sais si j'ai parlé de ma séance 
aux Italiens avec Mme de Forget, mardi, à Sémi- 
ramis. Les fioritures et le remplissage font du tort à 
ce magnifique luxe d'imagination que Rossini pro- 
digue partout. Ce sont des décorations incomparables 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 475 

peintes sur du papier : la trame laisse voir des parties 
remplies au hasard, ce qui affaiblit l'impression. 

Champrosay, 8 octobre . — Parti pour Champrosay ( 
à onze heures. Mme Barbier m'invite à dîner. Je n'y 
vais que le soir; j'y trouve V... et D..., que je vois 
avec plaisir. Ils repartent presque aussitôt. Arrivée 
à Champrosay toujours délicieuse, par le plus beau 
temps du monde. 

9 octobre. — Pluie; dîné chez Barbier avec Roda- 
kowsky. Au moment de sortir de table, arrivent, à 
pied et crottés, Bixio et Villot. Séance détestable à 
table. Tout ce monde, dont étaient Mme Bixio et sa 
fille, repartant une heure après par un temps hor- 
rible. 

10 octobre. — Le soir chez Mme Barbier, où on a 
été fort gai, en compensation de l'algarade d'hier. 
Dans le jour, travaillé et fait des peintures de souve- 
nir de la grosse clématite de Soisy et de la vue de 
Fromont. 

11 octobre. — Beaucoup de travail, qui m'empêche 
d'écrire ici. 

Le soir, je ne suis pas sorti. J'ai dormi après mon 
dîner, et me suis promené à la maison. 

12 octobre. — Travaillé toute la journée jusqu'à 



476 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

trois heures passées avec frénésie. Je ne pouvais m'en 
détacher. J'ai avancé la grisaille du Marocain qui 
monte à cheval (1), le Combat du lion et du tigre (2), 
la petite Femme d'Alger avec un lévrier (3), et mis 
de la couleur sur le carton de Y Hamlet et Polonius à 
terre (4). 

La promenade, après un pareil temps de travail, est 
vraiment délicieuse. Le temps est toujours très beau. 
Il faut décidément, le matin, que je ne jouisse de la 
campagne que de mes fenêtres ; la moindre sortie me 
dissipe et me condamne à l'ennui le reste de la jour- 
née, par la difficulté de retrouver de l'entrain pour 
le travail ensuite. 

Je suis descendu jusqu'à la rivière et ai été revoir 
la vue de Trousseau que j'avais faite sur le carton : 
cela n'était point du tout semblable. Le paysage qu'il 
me faut n'est pas le paysage absolument vrai ; et 
cette abolue vérité est-elle encore dans les paysa- 
gistes qui ont fait vrai, mais qui sont restés classés 
comme de grands artistes ? Rien n'égale, à ce qu'il 
semble, la vérité des Flamands ; mais combien n'y 
a-t-il pas de l'homme dans l'œuvre de cette école ! 
Les peintres qui reproduisent tout simplement leurs 
études dans leurs tableaux ne donneront jamais au 
spectateur un vif sentiment de la nature. Le spec- 



(1) Voir Catalogue Robaut, n° 1076. 

(2) Voir Catalogue Robaut, n<" 1304 à 1307. 

(3) Voir Catalogue Robaut, n° 1045. 

(4) Voir Catalogue Robaut, n ' 589 et 766. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 477 

tateur est ému, parce qu'il voit la nature par souve- 
nir, en même temps qu'il voit votre tableau. Il faut 
que votre tableau soit déjà orné, idéalisé, pour que 
l'idéal, que le souvenir fourre, bon gré, malgré, dans 
la mémoire que nous conservons de toutes choses, 
ne vous trouve pas inférieur à ce qu'il croit être la 
représentation de la nature. 

— Ce jour, fameux chapon à l'ail qui eût fait 
reculer une compagnie de grenadiers anglais. 

Le soir, promené avec Jenny. La vue des étoiles 
brillant à travers les arbres m'a donné l'idée de faire 
un tableau où on verrait cet effet si poétique, mais 
difficile en peinture à cause de l'obscurité du tout : 

Fuite en Egypte. Saint Joseph conduisant l'âne et 
éclairant un petit gué avec une lanterne ; cette faible 
lumière suffirait pour le contraste. 

Ou bien les Bergers allant adorer le Christ dans 
rétable, qu'on verrait dans le lointain tout ouverte. 

Ou la Caravane qui amène les Rois mages. 

— Conversation avec J. L..., en réponse à l'asser- 
tion de Chenavard, qui trouve que les talents valent 
moins daus un temps qui ne vaut guère. Ce que j'au- 
rais été du temps de Raphaël, je le suis aujourd'hui. 
Ce qu'est Chenavard aujourd'hui, c'est-à-dire ébloui 
par le gigantesque de Michel-Ange, il l'eût été, 
à coup sûr, de son temps. Rubens est tout aussi 
Rubens pour être venu cent ans plus tard que les 
immortels d'Italie ; si quelqu'un est Rubens aujour- 
d'hui ou tout autre, il ne 1 est que davantage. Il orne 



478 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

son siècle à lui tout seul, au lieu de contribuer à son 
éclat en compagnie d'autres talents. Quant au succès 
du moment, il peut être douteux ; quant au nombre 
des approbateurs, il peut être borné ; mais tel admi- 
rateur perdu dans la foule est tout aussi ému que 
ceux qui ont accueilli ' Raphaël et Michel-Ange. Ce 
qui est fait pour des hommes trouvera toujours des 
hommes pour y mettre le prix. 

Je sais bien que Chenavard, toujours entêté de son 
fameux style, n'admet pas que la supériorité puisse 
se trouver dans tous les genres. Le beau qui convient 
à tel siècle lui paraîtra un beau de qualité inférieure; 
mais en lui passant même cette idée, pense-t-il qu'un 
homme vraiment supérieur ne portera dans quelque 
genre que ce soit assez de force, assez de nouveauté 
pour faire de toute espèce de genre un genre supé- 
rieur, comme il l'est lui-même à ce qui l'entoure? 

15 octobre. — Dîné chez Barbier avec Dagnan, les 
Marseillais Pastré, Pascal, Genty de Bussy, etc. (1), 
Villot aussi. 

Dagnan raconte l'histoire du duel du maréchal 
Maison, quand il n'était que garçon tapissier, et qui 
a probablement décidé de sa vocation militaire. 

Tous les jours se passent à travailler le matin. 

J'aurai presque entièrement fait les trois tableaux 

(1) Genty de Bussy, administrateur et homme politique, devint con- 
seiller d'État, et siégea à la Chambre des députés de 1842 à 1848, époque 
où il rentra dans la vie privée et fut mis en disponibilité. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 479 

que j'avais apportés en projet, les toiles encore 
fraîches. J'avais le Christ dormant pendant la tem- 
pête, Combat de lion et de tigre, Marocain montant 
à cheval ; en outre, avancé le Polonius et YHamlct 
(sur carton), une Odalisque, d'après un daguerréo- 
type et que j'ai apportée ébauchée. 

Je m'impose, et cela me réussit, de ne rien finir que 
l'effet et le ton soient complètement trouvés, allant 
toujours, redessinant et corrigeant, et le tout au cjré 
de mon sentiment du moment ; et au fait, y a-t-il rien 
de plus sot que d'aller autrement?... Mon sentiment 
d'hier peut-il me guider aujourd'hui ? J'ignore la 
manière des autres. Celle-là seule est faite pour moi. 
Quand tout a été conduit de la sorte, le fini n'est rien, 
surtout quand on a des tons qui rentrent tout de 
suite dans ceux déjà trouvés. Sans cela l'exécution 
perdrait sa franchise, et l'on gâterait la vivacité des 
touches de sentiment qui ne semblent alors presque 
pas modifiées. 

Avant de repeindre, il faut enlever les épaisseurs. 

17 octobre. — Ton de la mer dans le Christ dor- 
mant sur les eaux : terre d'ombre naturelle, bleu de 
Prusse, un peu de chrome clair. — Bleu de Prusse et 
terre de Sienne naturelle très foncée à côté de laque 
et blanc donne par le mélange un violet essentiel. — 
Sienne naturelle et chrome foncé. 

19 octobre. — Pour conserver le raisin : Le cueillir 



480 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

par un temps sec, le placer dans des paniers sans le 
froisser, le transporter dans une chambre au midi, et 
on le range avec précaution en isolant les grappes 
sur une légère couche de paille; une fois placé, il ne 
faut pas le toucher pour le servir. Les fenêtres gar- 
nies de persiennes et non de volets ; toujours tenir 
fermé pour demi-lumière; ne pas ouvrir les fenêtres. 

21 octobre. — Les rôles de Racine sont presque 
tous parfaits. Il a pensé à tout , n'a point fait de 
remplissages : Burrhus. premier rôle s'il en fut; 
Narcisse de même ; Britannicus, le naïf, 1 ardent, 
l'imprudent Britannicus ; Junie, si aimante, mais dé- 
licate, prudente au milieu de toute sa tendresse, mais 
prudente seulement pour son amant. Je passe sous 
silence Néron et Aqrippine, parce que, au théâtre, 
avec deux rôles comme ceux-là, avec un seul quand 
il est rempli par un acteur passable, on sort content; 
on croit qu'on a vu une pièce de Racine, même quand 
on a laissé passer sans les remarquer, à travers le 
débit des mauvais auteurs, toutes ces nuances, qui 
sont cependant tout Racine. 

Il y a des pièces où le personnage principal, 
celui qui est le pivot de la pièce, est sacrifié et donné 
toujours à des subalternes. Est-il un personnage 
comparable à celui d Agamemnon? L'ambition, la 
tendresse, ses attitudes devant sa femme, enfin ses 
agitations perpétuelles, qu'on ne peut imputer pour- 
tant à une faiblesse de sentiment, qui lui ôterait 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 481 

l'estime du spectateur, mais à la situation la mieux 
faite pour mettre à l'épreuve un grand caractère. Je 
ne dis pas que le rôle à" Achille, que prend ordinai- 
rement le coryphée du théâtre, soit inférieur à celui 
& Acjamemnon ; il est ce qu'il doit être, mais ce n'est 
pas celui-là qui fait l'intérêt delà pièce. Clytemnestre, 
Achille, Iphigénie, tous personnages frappants par 
la passion, par leur situation dans la pièce, mais qui 
sont en quelque sorte des instruments pour agir sur 
Agamemnon, qui le poussent, le pressent dans des 
sens divers. 

Combien y a-t-il de gens qui réfléchissent à tout 
cela dans un spectacle?... et à ceux qui sont capables 
de réfléchir, je demanderai si c'est le jeu des acteurs 
qui les a portés à se rendre compte de ces impressions 
diverses ? 

22 octobre. — Travaillé un peu à l' Odalisque d'après 
le daguerréotype, sans beaucoup d'entrain. 

Le soir chez Barbier; Villot y était. Nous ne nous 
sommes pas dit une parole. 

Auqerville, 23 octobre. — Parti à sept heures 
moins un quart. Pluie. — Voyagé dans l'omnibus 
jusqu'à Villeneuve en face d'un ecclésiastique de la 
plus belle ligure, un peu dans le genre de Cottereau. 
— Attendu pour le convoi. 

Arrivé à Fontainebleau par la pluie et trouvé le 
cabriolet attelé. Route à travers la forêt, qui eût 
n. 31 



i85 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

été plus agréable sans le froid, dont je ne pouvais 
me garantir malgré mes précautions. 

Arrivé vers une heure à Augerville. Personne n'était 
îà ; j'ai été trouver Berryer et ces dames dans le parc. 

Il y a peu de monde ; cela met moins d'entrain. 
La princesse n'y est pas, Mme de la Grange non 
plus, Mme de Suzannet non plus ; cela fait beaucoup 
de charme de moins. L'ami de Berryer, Richomme (1), 
est un bonhomme très amusant. 

Le soir, j'étais très fatigué et suis monté après la 
musique. Petits morceaux de Batta, de sa composi- 
tion, très gracieux. 

Berryer nous conte à dîner sa visite au fameux 
ûugas, d'Amiens, pour lui commander un pâté. Il le 
trouve dans son cabinet, dans une robe de chambre à 
grands ramages et avec la gravité convenable, tirant 
de son tiroir les asstisonnements de ses pâtés, qu'il 
distribuait à ses garçons et à ses fils chargés aussi de 
îa confection, et graduant les doses à raison de la 
proportion du pâté ou du lieu où on devait rem- 
ployer. Il s'informait aussi du moment où on devait 
manger le pâté. 

C'était à dîner ; on parlait beaucoup de cuisine, 

(1) Mme Jaubert donne sur Richomme les détails suivants : « L'intérieur 
» dé Berrver paraîtrait incomplet si l'on n'y retrouvait la figure de son 
• fidèle Richomme, qui avait débuté dans la même étude d'avoué que 
» lui, tous deux clercs et compagnons de plaisir... Une déraison pleine 
» de comique, des lueurs de bon sens et de sensibilité, une gaieté inalté- 
» rable avec un grain de malice, tel était l'hôte admis au foyer de Ber- 
» ryer, sans que jamais il pût sentir que la main qui donne est au-dessus 
»de celle qui reçoit. » 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 483 

et je disais quelle dégénérait. Berryer citait à ce 
propos la préface de Carême attestant, de cette 
décadence qu'il déplore, les mânes de 1 immortel La- 
voypiere son maître. Cet illustre artiste avait été 
choisi par Murât, pour le suivre à Naples, quand il fut 
fait roi. Le grand Lavoypiere se récria sur la barbarie 
du pays où il arrivait : « On me donne deux batte- 
ries, grands dieux ! deux batteries pour faire la cuisine 
d'un roi! » 

J'ai oublié de mentionner que 1 illustre Dugas, 
l'homme aux pâtés d'Amiens, avait cru devoir em- 
porter dans la tombe le secret de ses doses. Il en 
avait déshérité ses fils : ceci est le trait de caractère 
de l'artiste, de l'homme inspiré. Le grand Dugas eût 
tué ses disciples ignorants, de peur de voir compro- 
mettre la réputation des produits auxquels son nom 
avait donné la célébrité. 

Il nous conte l'histoire de ce garçon menuisier, qui 
allait travailler chez X..., lequel était très habile sur 
le violon. Cet homme enthousiasmé ne se lassait pas 
de l'entendre et lui montrait le désir d'en apprendre 
autant. L'artiste le fait venir à ses moments perdus, 
le dimanche, quand il peut, et lui fait faire des 
exercices. Au bout d'un certain temps le menuisier, 
trouvant l'apprentissage un peu long, lui dit : « Mon- 
sieur, je ne suis qu'un pauvre homme, et ne puis 
mettre à cela autant de temps qu'un monsieur tel 
que vous. Soyez assez bon pour m'apprendre tout 
de suite le mot fin. » 



484 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

24 octobre. — Couru dans le parc par un très beau 
temps et sorti seul avec bonheur aussitôt ma toilette 
faite. Je vais par le canal et les treilles jusqu'aux ro- 
chers ; charmant souvenir de courts moments que j'y 
ai passés. Je me trouve encore trop jeune et tout 
surpris et presque attristé de mon émotion... Je 
dessine quelques-unes des figures fantastiques de 
rochers (1). 

Berryer, au déjeuner, nous parle de Beugnot(:2). 
Il lui disait un jour, à propos de je ne sais quelle 
affaire, qu'il avait manqué de caractère à cette oc- 
casion : « Du caractère ! lui dit Beugnot, mais je n'en 
ai jamais eu ; je n'ai pas le moindre caractère; si j'en 
avais eu autant qu'on m'accorde d'esprit, j'aurais 
soulevé des montagnes. » 

Sorti avec ces dames, Batta et Richomme. A 
déjeuner, ce dernier très amusant avec le docteur 
Aublé, de Malesherbes. 

Berryer rappelle aussi ce mot de Pescatore, disant 
que ses serres l'ennuient et qu'il a envie de prendre 
le goût des tableaux. 



(1) Surtout les rochers qui donnaient l'illusion de figures humaines, 
»ux mouvements les plus contorsionnés. Il a trouvé, dans ces croquis, 
l'inspiration de plusieurs sujets. 

(2) Jacques-Claude Beugnot (1761-1835), ancien député constitu- 
tionnel à la Législative, emprisonné sous la Terreur; préfet de la Seine- 
Inférieure après le 18 brumaire, puis conseiller d'Etat et administrateur 
du grand-duché de Berg, sous l'Empire ; se rallia aux Bourbons, devint 
ministre sous la Restauration et fut élevé à la pairie en 1830. Il est l'au- 
teur du mot fameux, attribué au comte d'Artois revenant à Paris : * Il 
n'y a rien de changé en France, il n'y a qu'un Français de plus. » 



JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 485 

27 octobre. — J'écris à Mme de F... (1). 

Promenade hors du parc avec le docteur Aublé, 
Richomme et Mme de G***. Moulin, chemin couvert 
en montant, et retour dans un endroit charmant mêlé 
de bois et de roches. 

— Mme Berryer, la belle-fille, veut faire maigre, 
malgré la dispense de l'évêque d'Orléans pour tout 
son diocèse. Elle ressemble au paysan qui, au milieu 
d'un prône qui avait arraché des larmes à tout le 
monde, était resté indifférent et dit aux gens qui 
lui reprochaient sa froideur, qu'il n'était pas de la 
paroisse. 

Je dis à ce propos qu'abstraction faite de tout sen- 
timent particulier, je trouvais le protestantisme une 
absurdité. Berryer me dit que Thiers avait dit pré- 
cisément la même chose au prince de Wurtemberg... 
« Vous êtes contre la tradition du genre humain, 
contre le résumé de toutes les philosophies, et qui 
contient tout, etc. » 

Berryer nous lit le soir des proverbes. 

29 octobre. — A Malesherbes avec ces dames : pe- 
tit château de Rouville, à un monsieur d'Aboville. 
Très beau pin maritime dans les rochers. 

Berryer nous conte l'histoire de Henri IV égaré 
dans les environs, en revenant de chez sa maîtresse, 
Henriette d'Entragues, qu'il était venu voir de Fon- 

(1) Voir cette lettre de Delacroix à la Correspondance, t. II, p. 115. 



486 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

tainebleau. Il était seul, et, entrant dans une espèce de 
cabaret, il s attable et demande qu'on lui fasse venir 
le bon drille de l'endroit pour causer avec lui. On lui 
amène un homme nommé Gaillard, que le Roi fait 
asseoir en face de lui. « Quelle est la différence d un 
gaillard à un paillard? » lui dit-il. « M'est avis, dit 
l'autre, qu'il y a entre eux la largeur de cette table. » 

Il écrit à M. de X***, qui avait perdu un œil dans 
une bataille à côté de lui : « Borgne, nous nous bat- 
tons après-demain ; trouve-toi à tel endroit avec ta 
compagnie, et gare les Quinze-Vingts ! » 

L'anecdote de Napoléon allant au mariage de Ma- 
ret (1) à Saint-Cloud ou à Versailles. II avait Talley- 
rand dans sa voiture; il lui dit que sa jeunesse avait 
fini à Saint-Jean d'Acre ; il voulait dire, sans doute, 
sa confiance en son étoile. Les Anglais, disait-il, l'a- 
vaient arrêté là, comme il était en train d'aller à Con- 
stantinople. « Au reste, dit-il, ce qu'on ma empêché 
de faire par le Midi, peut-être un jour le fer ai- je par 
le Nord. » Talleyrand, surpris, écrivait quelques 
jours après à une vieille femme de l'ancien régime 
très connue : « Je ne sais si cet homme est fou (c'était 
encore au commencement du consulat); voilà ce qu'il 
m'a dit l'autre jour. » 

Cette lettre tomba plus tard dans les mains de 
Pozzo ; c'était au moment de la campagne de 1812. 
Pozzo, qui allait partout cherchant des ennemis à 

(1) Maret, qui reçut plus tard le titre de duc de Bassano, était alors 
•ecrétaire général du Premier Consul. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 487 

Napoléon, va jusqu'au Divan. Gomme la Turquie 
était en guerre avec la Russie, et au moment où une 
armée russe s avançait, il montre la lettre, et vient à 
bout de faire conclure entre les deux empires le traité 
qui permit à la Russie de porter toutes ses forces 
contre la France. 

— Revenu ce jour par de très beaux sites, entre au- 
tres le puits singulier qu'on voit extérieurement. Je 
regrette bien de n'avoir pas fait un croquis. 

Rochers sur le devant, etc., comme aussi un cou- 
vert d'arbres où je me suis rappelé JVornia. 

30 octobre. — Temps magnifique depuis trois jours. 
— Dans la journée, promenade avec ces dames, Ber- 
ryer et le jeune M. de Quéru, par cet admirable 
temps et avec un grand sentiment de plaisir. Le clair 
de lune est magnifique après diner ; je n'en jouis qu'à 
moitié, à cause du cher Richomme qui n'a rien de 
romantique, mais qui est un bonhomme qui me plaît 
comme cela. Nous avons le soir avec nous M. de Lau- 
renceau, qui était arrivé avec sa femme pour diner 

Mme de G..., fort à son avantage au dîner : je 
tiens mon cœur à deux mains en sa présence, mai» 
seulement quand elle a sa grande toilette et qu'elle 
montre ses bras et ses épaules ; je redeviens très rai- 
sonnable dans la journée, quand elle a sa robe du 
matin. Elle est venue ce matin voir les peintures de 
ma chambre et m'a sans façon mené voir celles de la 
sienne, en me faisant passer par le cabinet de toilette. 



488 10URNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Ce qui me rassure sur ma sagesse, c'est que j'ai pensé 
que ce cabinet de toilette et cette chambre avaient 
vu dans d'autres moments la piquante M..., qui n'a 
ni ces bras ni cette gorge que je soupçonne, mais 
qui me plaît par le je ne sais quoi, par l'esprit, par 
la malice des yeux, par tout ce qui fait qu'on se 
souvient. 

— La grand'mère de M. de Kerdrel lui disant au 
moment où, après avoir été élu en 1848, il allait sié- 
ger à Paris: « Mon fils, vous allez aux Etats, défen- 
dez bien les intérêts de la Bretagne. » 

La grand'mère ou la mère de M. de Corbière, à 
qui on faisait compliment de ce que son fils était mi- 
nistre : « Mon Dieu ! la révolution n'est donc pas finie, 
puisque Pierrot est ministre? » 

— Les cygnes qui vont visiter leurs petits. 

— Partition d'Olette. Partition des Nozze... tout 
cela charmant. 

31 octobre. — Après dîner, Berryer nous conte 
l'histoire de son grand-oncle Varroquier. 

Envoyé par son père avec son frère cadet pour étu- 
dier chez le procureur, ou quelque chose d'appro- 
chant, comme ils étaient un jour sur le Cours-la-Reine, 
la duchesse de Berry vint à passer. Sur sa bonne mine, 
qui était remarquable, la princesse leur envoie un va- 
let de pied pour leur dire qu'elle désirait lui parler. 
On le fait monter en voiture, et il disparaît pendant 
quarante-huit heures, au bout desquelles il reparaît 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 4S0 

pourvu d'un bon emploi dans la finance dans quelque 
province. Les deux frères mènent joyeuse vie et se 
carrent dans leur poste jusqu'à la mort de la du- 
chesse, qui fut assez prompte. 

Voilà mes hommes renvoyés; mais au lieu de re- 
tourner au pays, accoutumes à un certain genre de 
vie, et dans l'âge des entreprises, ils font argent de 
leurs meubles, de tout ce qu'ils peuvent, et s'en vont 
mener à peu près la même vie en Italie, à Rome ou à 
Naples. Quand vient le moment où il n'y avait pins 
d'argent, ils s'imaginent de se donner à eux-mêmes 
un brevet de médecin et de faire des pilules qu'ils 
s'en vont vendant le long de leur voyage par retour. 

Revenus, de guerre lasse, au giron paternel, ils 
furent traités de bonne sorte, de libertins, de débau- 
chés. Cependant le père s'apaisa, et ils reprirent l'un 
et l'autre je ne sais quelle manière de vivre dans leur 
petit endroit. Le père, un jour, leur demanda des dé- 
tails sur le fameux carnaval de Venise, pensant qu'on 
ne pouvait avoir été en Italie sans pouvoir en donner 
des nouvelles. Nos deux voyageurs avouent qu'ils n'en 
avaient rien vu, attendu qu'ils n'avaient point été à 
Venise, à la grande surprise du père Varroquier. 

Sur cette idée, leur tête s'enflamme de nouveau, 
et, lassés de la vie bourgeoise, après avoir obtenu 
d'une tante quelque argent, ils s'embarquent de nou- 
veau et retournent en Italie, où le cadet mourut je 
ne sais comment. 

C'est le grand-oncle lui-même qui raconta depuis 



490 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

à Berryer, âgé de seize ans, au moment où il allait à 
Paris, toute cette bonne histoire. 

— Le temps est magnifique ; je suis dehors presque 
toute la journée. Je me suis presque endormi sur un 
banc, pendant que M. de Laurençot contait à Ri- 
chomme et à moi ses idées sur la révolution de 1848 
et ses portraits des hommes de ce temps-là. 

Promenade avec Mlle Vaufreland et Mme deL..., 
dans le parc et le potager. 

Agréable soirée. Berryer nous lit Y Ecole des bour- 
geois. 

1 er novembre. — Remonté le matin avant déjeuner 
dans le parc un moment. On devait déjeuner un peu 
plus tôt pour aller à la messe. J'ai rencontré là 
Mme de G..., descendue je ne sais pourquoi. 

Un peu de bateau dans la journée ; elles s'écoulent 
doucement, mais franchement ; c'est trop d'abandon 
de tout exercice d'imagination. Qu'est-ce donc, grand 
Dieu 1 que la vie de ces gens qui vivent toujours 
comme je le fais dans ce moment-ci ! Tous ces élé- 
gants, toutes ces femmelettes, ne font pas autre chose 
que se traîner d'un temps à l'autre en ne faisant rien 
ou en ne s'occupant de rien. 

Promenade avec Richomme à la fin de la journée, 
pendant les vêpres, dont nous sommes dispensés > 
puis avec lui et Gadignan. 

Le soir, billard, le fameux mistigri, etc. 

— Je suis de mauvaise humeur contre moi-même. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 491 

— M. de Cadillan me parle longuement dune 
affaire que Berryer doit plaider pour des domestiques 
auxquels leur maître a légué sa fortune ; ce jeune 
homme, qui travaille avec lui continuellement et lui 
prépare ses affaires, me le fait voir bien plus grand 
encore que je ne le croyais. Il me parle de son désin- 
téressement, de son mépris de ce qui est en dessous 
de lui. Il ne veut pas aller à Orléans ni je ne sais où, 
plaider pour M. Jouvin, gantier, qui ne lui demande 
que quelques instants de son talent et lui offre dix 
mille francs pour cela. 

2 novembre. — J'ai été bien frappé de la messe 
des Morts, de tout ce qu'il y a dans la religion pour 
l'imagination, et en même temps combien elle s'a- 
dresse au sens intime de l'homme. 

Beati mîtes, beati pacifiai : quelle doctrine a jamais 
fait ainsi, de la douceur, de la résignation, de la 
simple vertu, l'objet unique de l'homme sur la terre! 

Beati pauperes spiritu : le Christ promet le ciel aux 
pauvres d esprit, c'est-à-dire aux simples. Cette parole 
est moins faite pour abaisser l'orgueil dans lequel se 
complaît 1 esprit humain quand il se considère, que 
pour montrer que la simplicité du cœur l'emporte 
sur les lumières. 

3 novembre. — Pluie ; le temps se remet le soir. 
Promenade, après déjeuner, sous les pins, avec Ri- 
cliomme etL. . . Berryer vient nousjoindre avant dîner. 



492 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

Avant dîner, promenade avec Mlle de Vaufrcland, 
Berryer, Richomme ; allées du haut, sapins, etc. 

Le mistigri a occupé une partie de la soirée... Je 
suis effrayé de la difficulté de fixer mon attention sur 
des bagatelles comme celles-là : j'ai l'air d'un imbécile. 

L'air du Comte Ory me roule sans cesse dans la 
tête. Je l'ai étudié au piano; maintenant je ne puis 
m'en distraire. 

Arrêté le départ, dans la journée, avec Berryer, 
pour mardi. 

4 novembre. — Je pense en me levant à l'impossi- 
bilité de faire la moindre chose dans la situation où 
je suis. La solitude seule, et la sécurité dans la soli- 
tude, permettent d'entreprendre et d'achever. 

Cliamprosay, 7 novembre. — Parti d'Augerville à 
neuf heures et demie. 

Été d'abord à Ëtampes avec ces trois dames; 
d Etampes à Juvisy avec Mme de C... 

J'étais à Champrosay avant trois heures. Ma bonne 
.lenny m'attendait au chemin de fer. J'ai été attristé 
de lui voir mauvaise mine. Elle est mieux que je ne 
pensais ; elle avait été inquiète de n'avoir pas de 
lettre depuis longtemps. 

Le soir, j'ai été voir ces dames : Mme Barbier est 
malade, et j'ai passé la soirée à causer très amicale- 
ment avec Mme Villot. 

Les mouvements qu'excite en moi toute cette 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 493 

distraction ne sont pas de la nature que je voudrais. 
Pour un solitaire qui veut rester tel, il s'y mêle encore 
un élément dangereux. La jeunesse peut se partager 
entre toutes les émotions : le trésor se resserre avec 
1 âge ; la muse est alors une maîtresse exigeante ; 
elle vous abandonne à la moindre infidélité. 

8 novembre. — Fatigué de mon voyage et de mes 
petites émotions d'hier. Souffrant toute la journée : 
mauvaise disposition de corps et desprit. Agitation 
ou torpeur, sont-ce là les conditions inévitables? Non, 
si je me rappelle mille moments de ma vie depuis 
quelques années que je me suis tiré du tourbillon. 
Dans maintes occasions j'ai savouré avec bonheur le 
sentiment de liberté et de possession de moi-même, 
qui doit être le seul bien où je doive aspirer. 

9 novembre. — J'ai prolongé mon séjour un peu 
plus que je ne voulais auprès du cousin, dont l'ama- 
bilité ne s'est pas ralentie. J'avais aussi dans cet 
agréable lieu une aimable société qui n'a pas laissé 
de place à l'ennui ; mais j'éprouve qu'une si agréable 
oisiveté est dangereuse pour un homme qui veut se 
retirer du monde. Quand il faut retourner au travail 
et à la tranquillité, on ne se trouve plus le même, on 
ne rentre plus avec la même facilité dans l'ornière de 
tous les jours. 

17 novembre. — Il faut considérer la terre de Sienne 



494 JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 

brûlée comme un orangé primitif. Son mélange avec 
le bleu de Prusse et blanc donne un gris qui est très 
fin. — Laque jaune et terre de Sienne brûlée ôte à la 
terre de Sienne brûlée seule sa crudité et lui donne 
un brillant incomparable. — Excellent pour réchauf- 
fer des chairs préparées trop grises. 

Paris, 21 novembre. — Dîné chez la princesse, que 
j'ai revue pour la première fois depuis son voyage : 
délicieuse musique et aimable personne. 

Depuis un jour ou deux, repris le tableau de la 
Chasse aux lions. Je vais le mettre, je crois, en bonne 
voie. 

— Éviter le noir; produire les tons obscurs par 
des tons francs et transparents : ou laque, ou cobalt, 
ou laque jaune, ou terre de Sienne naturelle ou brû- 
lée. Dans le cheval café au lait, je me suis bien 
trouvé, après lavoir trop éclairci, d'avoir repris 1rs 
ombres, notamment avec des tons verts et pronon- 
cés. Se rappeler cet exemple. 

25 novembre. — Mes journées se passent à tra- 
vailler; je suis heureux de m'enterrer dans l'étude. 
Heureuses, heureuses distractions ! douce tranquillité 
que les passions ne peuvent donner ! Je manque 
malheureusement toutes mes affaires : je ne peux 
écrire une lettre ni faire une visite. 

Je n'ai pas encore vu ces dames d'Augerville, et le 
moment se passe. 



JOURNAL D'EUGENE DELACROIX. 405 

Avant dîner, chez Mme de la Grange : c'est une 
aimable personne, pleine de l'envie d'être bonne; et 
agréable. Ensuite dîné chez Chabrier; je me suis peu 
diverti; des lampes assassines, des bougies partout. 

X... venu le soir de Saint- Cloud pour y retour- 
ner : quatre ou cinq mois ont beaucoup changé 
mon ami. C'est un homme qui a beaucoup perdu à se 
trouver dans la sphère où il est comme égaré, eu égard 
à ses opinions tranchées, au moins à celles dont il 
faisait parade. 

Mme Chabrier me parle de la vie que mène Poin- 
sot : rentré le soir vers minuit, — il sort presque tous 
les soirs, — il se déshabille et reste jusqu'à près de 
trois heures du matin sans se coucher, à penser et à 
se reposer. Il mange ensuite et va au lit immédiate- 
ment. Ne sonne son déjeuner que vers dix ou onze 
heures, reste chez lui sans recevoir jusque vers deux 
heures; va à ses affaires. Dîne entre sept et huit 
heures, quand il dîne chez lui, et va dans le monde 
ensuite. Vieillard prétend qu'il n'a jamais beau- 
coup travaillé. 

27 novembre. — Dîné avec Chenavard et Boissard. 
C'est toujours le même homme qui vous attire et 
vous repousse. Ce bon Boissard, en revenant, me 
disait qu'il le pratiquait depuis plus longtemps que 
moi et qu'il l'avait toujours trouvé tel. 

Dans la journée chez Level , sculpteur, rue de 
Varennes. J'ai gelé l'allée et le retour et attendu sa 



496 JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. 

venue dans son atelier, en tête-à-tête avec une péron- 
nelle qui m'a montré ses œuvres. Pauvre sculpteur! 
Pauvre Napoléon ! pauvre Charlemagne ! que ceux 
qui sortent du ciseau de ce bas Normand, qui a une 
barbe longue et fourchue comme celle du Moïse de 
son confrère Michel-Ange ! 

— Anecdotes de Chenavard sur les hommes du 
temps de Louis XIV. 

1 er décembre. — Chez Halévy après le conseil. 

Le soir, retourné chez lui. Sa femme va mieux. 
Ils doivent être bien heureux. 

Longue conversation avec Mme Doux sur la pein- 
ture. Elle doit venir voir mon atelier mercredi et 
particulièrement ma palette. 

19 décembre. — Dîné chez Mme de la Grange avec 
Berryer, la princesse. Mme de X... venue le soir : 
robe noire, rubans verts, qui lui seyaient à merveille. 
Grande conversation sur les sujets les plus délicats 
avec M... — Situation bizarre, au demeurant très 
amusante et propre à passer le temps. 



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